Rencontre avec Emmanuel Dekoninck

 

Le théâtre, c’est la rencontre

Propos recueillis par Frédéric Blondeau

Comédien, auteur, metteur en scène, enseignant à l’IAD, Emmanuel Dekoninck succède à Cécile Van Snick à la tête de l’Atelier Théâtre Jean Vilar. Le fondateur de la troupe « Les Gens de bonne compagnie » et de la « Compagnie Ecce Homo » entrera en fonction le 1er octobre 2021. Il nous partage sa passion pour le théâtre et son ambition pour le Vilar.

 

D’où vous vient cette passion du théâtre. Y a-t-il un événement fondateur dans votre vie qui vous a poussé à vous engager dans cette voie ?

ED Etrangement, je ne me rappelle plus ne pas avoir voulu faire du théâtre. C’est très bizarre parce qu’avec mes parents on n’allait pas au théâtre. J’étais assez mauvais élève à l’école primaire, mais j’étais très fort en lecture et dans les petits spectacles de l’école, je me débrouillais. La scène était un endroit où je me sentais sans doute valorisé et du coup, l’idée de devenir comédien ne m’est jamais sortie de la tête. En secondaire, j’ai continué à entretenir cette idée-là  et mes parents ont toujours intégré que je voulais faire du théâtre. C’était une sorte d’évidence.  Chaque année, je participais aux projets théâtraux de l’école et j’y tenais souvent des rôles importants. Jusqu’au jour où, venant de ma campagne, j’ai débarqué à l’IAD. Moi qui aimais faire du théâtre, mais qui n’y allais pas souvent, et même qui m’y ennuyais, j’ai découvert un nouvel univers. Et j’ai reçu des chocs terribles, le premier étant "Elle disait dormir pour mourir", de Paul Willems, mis en scène par Frédéric Dussenne au Rideau. Ce spectacle a été fondateur pour moi. Il m’a marqué terriblement. Je ne suis plus arrivé à parler pendant deux jours tellement il m’avait impressionné. Après il y eut La Tragédie comique d’Yves Hunstad, qui a aussi déplacé quelque chose. Là je me suis dit : c’est ça que je veux faire ! Jouer avec cette mise en abîme du théâtre qui mêle réalité et fiction et utiliser ce mécanisme pour défendre une parole. C’est ce que j’ai fait dans tous les spectacles que j’ai écrits ou mis en scène.

Le théâtre, c’est un art vivant. Il a lieu au moment de la rencontre. Le théâtre, ce n’est pas un texte, ce n’est pas ce qui se passe sur le plateau à la générale quand il n’y a pas de public. Le théâtre, c’est une performance collective.

Après un an, j’ai quitté l’IAD pour entrer au Conservatoire. Au terme de mes années d’études, j’ai intégré la troupe du Théâtre en liberté au théâtre des Martyrs et j’ai très vite travaillé, à l’XL théâtre, au Rideau de Bruxelles, etc. Je me souviens avoir vécu durant cette première année en tant que comédien professionnel des choses à la fois très enthousiasmantes, mais aussi très décevantes.  C’est-à-dire que l’idéal que je me faisais du métier se confrontait à une réalité parfois bien éloignée  de  ce que j’imaginais. C’est un autre moment fondateur où j’ai dû m’interroger en profondeur : pourquoi je fais ça ? Les réponses n’étaient pas évidentes. J’ai dû les chercher, les inventer. Finalement, je me rends compte que c’est à ce moment que j’ai vraiment décidé de faire du théâtre. Ce processus m’a conduit à devenir moi- même initiateur de projets et à créer ma compagnie.

Qu’est-ce que le théâtre peut apporter au monde ? Quelle est sa fonction ? Qu’a-t-il à dire que d’autres arts ne disent pas ?

ED Le théâtre, c’est un art vivant. Il a lieu au moment de la rencontre. Le théâtre, ce n’est pas un texte, ce n’est pas ce qui se passe sur le plateau à la générale quand il n’y a pas de public. Le théâtre, c’est une performance collective où le public a un rôle équivalent à celui des acteurs, puisque le théâtre c’est la rencontre. C’est le principe même de l’art vivant. Tout ce qu’on fait avec soin et rigueur pendant la préparation et les répétitions, on le fait au service de cette rencontre, en visant à susciter l’intérêt du public et le partage des émotions.

C’est ma conviction profonde : l’art théâtral n’est pas le spectacle en tant que tel, mais la relation qui se développe entre des êtres humains, sur un plateau et dans le public. Ça, c’est unique! C’est une communion. Et c’est ça qui me fait penser que le théâtre ne va jamais disparaître, même si on a souvent annoncé sa mort. Il est indispensable parce que sa plus-value est dans la rencontre. En tant qu’artiste, il est bon de se le rappeler. Soit dit en passant, avec le confinement, on a vu un certain nombre de spectacles enregistrés et diffusés en ligne. Pour moi, voir un spectacle en streaming ou à la télévision, ce n’est pas voir un spectacle, ce n’est pas « mieux que rien », ce n’est pas du théâtre, tout simplement! Le théâtre qui n’est pas en « présentiel» n’est pas du théâtre !

En termes de contenu ou de parole, le théâtre ne dit rien que les autres ne diraient pas. Il peut parler de tout, comme l’ensemble des arts. Le théâtre commence quand quelqu’un raconte une histoire à quelqu’un d’autre, c’est le point de départ, et la pratique du théâtre n’est finalement qu’un affinage de la façon de raconter des histoires et d’y apporter des éléments esthétiques ou spectaculaires, de déployer des univers, d’ajuster la parole. Et puis surtout, la fiction c’est notre quotidien. La plupart du temps, nous croyons être dans le réel alors que nous sommes dans la fiction. Quasiment tout ce qui compose notre vie sociale est basé sur des conventions, des accords, des codes que nous partageons avec les autres : l’amour, l’argent, etc. Et le théâtre, en assumant sa dimension fictionnelle, est bien plus proche du réel que le réel. Il nous donne des clés de compréhension de nos vies et du monde.

Pouvez-vous nous parler de la prochaine saison de l’ATJV qui sera votre première saison en tant que directeur ?

ED Cette saison 21-22, concoctée par Cécile Van Snick et moi-même, sera celle où la vie reprendra enfin ses droits. Le public pourra découvrir 28 spectacles, des créations contemporaines et classiques, du théâtre jeune public, des spectacles d’envergure de danse, de cirque, de musique classique. C’est pour moi une chance formidable que Cécile Van Snick, qui me passe le relais après treize années à la tête du Vilar, m’ait vraiment intégré à toute la réflexion de programmation avant même ma prise de fonction. Ça me permet de gagner beaucoup de temps sur l’avenir et les saisons futures. Cette première saison, je suis très heureux de m’en emparer, je peux me l’approprier et je peux la défendre. Cela permet de faire un bon ballon d’essai, déjà assez ambitieux, et de voir comment le public répond avec la possibilité d’ajuster certaines choses pour la saison suivante.

Dans la saison 21-22, je pointerais "Tina" qui est un magnifique spectacle de cirque avec une dimension poétique très forte et surtout des artistes insensés. Également Rêve d’automne texte sublime et exigeant de Jon Fosse, mis en scène par Georges Lini, avec des acteurs magnifiques. Il y aura aussi un moment très fort : un solo avec Véronique Dumont "A cheval sur le dos des oiseaux", de Céline Delbecq, qui m’a subjugué. Bien sûr, il y a "L’errance de l’hippocampe" de Jean-Michel d’Hoop, très beau et interpellant, et "Christophe quelque chose" d’Yvain Juillard, aux frontières du réel et de l’imaginaire, dont je suis curieux de voir ce qu’il va donner au terme d’un long processus de travail. Plus classiquement, je pointerais le très beau projet de Myriam Leroy "Les yeux rouges". Enfin, il y a la clôture de la saison avec Swing, l’art du clown, très drôle et d’une grande finesse. C’est joyeux, décalé, familial. Un des meilleurs cirques en Belgique.

Et puis, il y a « L’autre Saison »… C’est quoi « L’autre Saison » ?

ED « L’autre Saison » est une saison parallèle à « La Saison », qui donne un écho aux œuvres et multiplie les échanges et les rencontres. « L’autre Saison », ce sont des festivals, des rencontres, des expos, des propositions iconoclastes portés par Le Vilar et des opérateurs locaux avec lesquels nous partageons la passion des arts vivants, comme par exemple, du côté de l’université, UCLouvain Culture, le Théâtre Universitaire de Louvain, le kot à projet « Le lever du Rideau », le Centre d’études théâtrales. « L’autre Saison » c’est la possibilité de découvrir l’envers du décor, d’assister à des processus de création, d’échanger avec les artistes, de participer à des ateliers, des master class, de découvrir les artistes émergents, de papoter, de militer, de discuter, de se disputer, de partager, d’être vivants ensemble.

Bien sûr une partie du public ne s’intéressera pas à ce parcours parallèle, mais je fais le pari que de nombreuses personnes se passionneront pour « L’autre Saison ». C’est une manière de toucher un public que l’on ne ciblait pas jusqu’à présent. Entrer dans un spectacle par le biais d’un intérêt pour un sujet ou une recherche, c’est aussi une possibilité.

« Le théâtre, tel qu’il se pratique aujourd’hui, s’ancre très fort dans le monde contemporain et se nourrit aux sources de la recherche scientifique. »

Comment envisagez-vous le fait que l’ATJV soit situé au cœur d’une ville universitaire ?

ED C’est bien sûr un formidable atout. A plusieurs titres.

Je pense d’abord aux étudiant·es de l’UCLouvain. Le fait que des jeunes passionné·es puissent s’approprier le théâtre, en faire leur maison, c’est très important, aussi pour le théâtre. Je pense en particulier aux kots à projet à vocation théâtrale comme le TUL (ndlr:Théâtre universitaire de Louvain) ou au Lever du Rideau. Il ne s’agit pas seulement de leur donner une visibilité. C’est aussi leur dire : ce théâtre est votre lieu que nous mettons à votre disposition pour vos projets, autour desquels nous pouvons potentiellement collaborer, mais vous pouvez aussi être les ambassadeurs de l’ensemble du projet. Et puis bien sûr, pour le Vilar, c’est aussi important d’avoir des relais auprès de la communauté universitaire.

En ce qui concerne les étudiant·es de l’IAD ou du Centre d’études théâtrales (CET) de l’UCLouvain, c’est un peu différent. Avec le Vilar, s’offre une possibilité d’ajouter une étape de professionnalisation dans le cadre des études, ce qui est extrêmement précieux pour une école. Avoir un théâtre professionnel avec des artistes de haut vol, qui accueille parfois des spectacles internationaux, avoir la possibilité d’être dans un rapport privilégié et tisser de vraies collaborations avec un théâtre, c’est un avantage évident.

Mais avec l’université, il y a d’autres atouts très clairs. Le théâtre, tel qu’il se pratique aujourd’hui, s’ancre fortement dans le monde contemporain et se nourrit aux sources de la sociologie, de la psychologie, des sciences cognitives, de la recherche scientifique en général. Beaucoup d’artistes collaborent déjà avec des chercheurs. J’ai choisi certains artistes associés au Vilar dans cette perspective. Par exemple, dans le projet Brain Storm (ndlr : un ensemble d’événements et de rencontres programmés dans « L’autre Saison » sur le thème « Arts vivants et neurosciences » du 14/10 au 13/11/21), c’est très clairement Yvain Juillard, biophysicien spécialisé dans la plasticité cérébrale et comédien, qui a été le point central permettant d’articuler le projet. Je trouve génial que l’artiste soit au centre de cette dynamique.

Et donc cette volonté toute neuve à l’UCLouvain de mettre en relation des chercheur·euses et des artistes dans le cadre de ces projets de recherche-création initiés par l’université, c’est juste formidable parce que ça répond à la fois à une réalité de la pratique artistique et à une orientation que l’université défend. Ces collaborations vont donc renforcer la création et amener une dynamique pionnière en la matière. On pourrait aussi imaginer d’autres collaborations avec d’autres universités et théâtres qui pourraient mettre en place le même type de dynamique. On en est ici au stade de l’expérimentation de nouvelles pratiques et c’est enthousiasmant.

« Je défends un théâtre populaire et exigeant, intelligent et inventif, généreux et libre. »

Quelle sera la marque de fabrique d’Emmanuel Dekoninck ?

ED Ma marque de fabrique, ce sera d’abord une grande diversité de propositions.

Diversité dans les formes et dans les disciplines. Avec d’un côté une très grande exigence artistique, qui sera toujours ma priorité. Et de l’autre côté un réel souci d’accessibilité. Et la question de l’accessibilité passe par une grande attention à la construction narrative. Cela signifie que les codes de représentation qui sont proposés doivent pouvoir être lus par tout un chacun. Je défends un théâtre populaire et exigeant, intelligent et inventif, généreux et libre. Un théâtre qui explorera à l’infini les formes et les esthétiques, qui portera la parole humaine dans sa diversité, qui convoquera sur le plateau l’ensemble des arts vivants, tout en restant lisible et généreux.