Cinéma pluriel. Polyphonies et films choraux.

 

Depuis plus de dix ans, l’Ecole de communication de l’UCLouvain et l’IAD proposent, dans le cadre du Cinéclub de Louvain-la-Neuve, une sélection de films à déguster tout au long de l’année. Cette année, en écho à la thématique culturelle de l’UCLouvain Le goût des autres, le Cinéclub propose en dix séances une exploration du film choral, depuis la grande fresque politique Octobre de Serguei Eisenstein jusqu’à des chroniques plus mondaines comme La Règle du jeu de Jean Renoir ou Gosford Park de Robert Altman. Des films aux préoccupations variées, mais qui font ressortir combien le film choral permet d’allier l’intime au politique, de lire le portrait d’une société à travers la vision d’un collectif, à l’image d’Au feu, les pompiers ! de Miloš Forman, où la description d’un petit groupe de vieillards vacillants renvoie de façon satirique à un pouvoir communiste inefficace et corrompu. Cette interpénétration du privé et du politique peut aussi être abordée sous l’angle du genre et de la sexualité, ce que révélera Les Garçons sauvages, œuvre remarquée de Bertrand Mandico projetée en partenariat avec la 10e Triennale d’art contemporain d’Ottignies-Louvain-la-Neuve consacrée cette année à la question de la fluidité.

Au début de chaque séance, un spécialiste introduira le film et donnera quelques clefs de compréhension pour mieux saisir le sens et la portée de l’œuvre projetée.
Entrée : 6€ / 4€ avec la carte d’étudiant·e UCLouvain
www.facebook.com/cineclublouvainlaneuve

 Séance 1 (12/10/21)

Octobre [Октябрь]

de Sergueï Eisenstein, avec Nikolay Popov, Vasili Nikandrov, URSS, 1927, 102 min., muet, noir & blanc.
Accompagné en direct au clavier par Philippe Marion. 

Lorsqu’en 1927, le pouvoir soviétique entend célébrer en grande pompe les dix années de la révolution bolchévique, celui-ci fait appel à l’un de ses plus éminents réalisateurs de cinéma : Serguei Eisenstein. Auréolé du succès de ses précédents films (La Grève et Le Cuirassé Potemkine, en 1925) et travaillé par une ambition à la fois partisane et expérimentale, le cinéaste se lance corps et âme dans le projet. Réalisé en six mois à peine alors que le planning originel en prévoyait dix-huit, Eisenstein va déployer, mais aussi inventer une grammaire cinématographique sans précédent. Entre un tournage nocturne qui plonge les habitants de certains quartiers de Leningrad dans le noir afin de pouvoir alimenter en électricité les plateaux et un Serguei Eisenstein contraint de recourir à l’usage de drogues afin de remettre sa copie dans les temps, le film repoussera les limites du « montage d’attractions » cher à son auteur. 

 Séance 2 (26/10/21) 

La Monstrueuse parade [Freaks]

de Tod Browning, avec Wallace Ford, Leila Hyams, Olga Baclanova, USA, 1932, 64 min., v.o. sous-titr. fr., noir & blanc.

Fort du succès de son Dracula (1931), le réalisateur américain et propriétaire de cirque Tod Browning est encouragé par la MGM à réaliser un long métrage encore plus horrifique. Inspiré par l’univers des monstres de foire, le scénario, signé Willis Goldbeck, fascine le réalisateur qui se jette corps et âme dans le projet. Avec ses acteurs victimes de malformations de naissance et son atmosphère aussi vénéneuse qu’inquiétante, l’œuvre scandalisa la critique comme le public qui lui réservèrent un accueil glacial. Supposé perdu pendant plusieurs décennies, le long-métrage refit miraculeusement surface dans les années 1960 où il acquit le statut de film culte.

 Séance 3 (9/11/21) 

Les Garçons sauvages

de Bertrand Mandico, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, France, 2017, 110 min., v.o. fr., couleurs.
En partenariat avec la 10e Triennale d’art contemporain d’OLLN. 

Dans le sillage halluciné du fantôme de l’exterminateur W.S. Burroughs, voici un vrai faux film de pirates, un récit d’apprentissage en trompe-l’oeil, une histoire d’aventures charnelles et métaphysiques, où quelques jeunes gens, hautains et criminels, se voient soumis à une entreprise de rééducation dans le cadre d’un périple éprouvant autant que mystérieux...  Il s’agit là d’une invitation à esquisser la difficile synthèse de la dialectique baudelairienne : nostalgie du Paradis perdu et célébration de l’artifice. Maître artisan inspiré par l’ange du bizarre, assembleur surréalisant, Mandico est le fils naturel de Kenneth Anger et de Walerian Borowczyk, entre incantations magiques et érotisme sulfureux. Multi-référentielle jusqu’au maniérisme assumé, sa poésie cinématographique nous embarque, corps et âme, dans une expérience transmutatrice.    

 Séance 4 (23/11/21) 

La Règle du jeu

de Jean Renoir, avec Marcel Dalio, Nora Gregor, Julien Carette, France, 1939, 106 min., v.o. fr., noir & blanc.

L’accueil mitigé de la presse, haineux du public, fait de La Règle du jeu un échec critique, mais surtout commercial. Considéré comme pessimiste et démoralisant parce qu’il dénonce crûment la déliquescence de la société bourgeoise, le film est rapidement retiré des circuits de distribution puis interdit de projection sur tout le territoire français. Il faut attendre les années 60 pour que Jean Renoir soit reconnu comme l’une des influences majeures de la Nouvelle Vague. Il est vrai que ce « drame gai », d’une modernité rare, annonce avec vingt-cinq ans d’avance les audaces formelles du jeune cinéma. Inspiré des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, ce chassé-croisé sur fond de lutte des classes présage les bouleversements politiques et sociétaux de l’ère contemporaine. 

 Séance 5 (7/12/21)

Au feu les pompiers ! [Hoří, má panenko]

de Miloš Forman, avec Jan Vostrcil, Josef Sebanek, Tchécoslovaquie, 1967, 71 min., v.o. sous-titr. fr., couleurs.

Le troisième long métrage de Miloš Forman, qui fut le dernier tourné dans sa Tchécoslovaquie natale, met en scène un bal de pompiers qui tourne au désastre. Tous les incidents qui émaillent la fête révèlent les dysfonctionnements et l’hypocrisie de la petite société provinciale, dont les traits grotesques renforcent la portée satirique. Le comité de pompiers, un petit groupe de vieillards vacillants, renvoie sans équivoque à un pouvoir communiste inefficace et corrompu. Saboté à sa sortie en Tchécoslovaquie en 1967 puis interdit après le Printemps de Prague, le film déplut aussi à son producteur Carlo Ponti qui réclama les fonds engagés. Il fut sauvé par Claude Berri et François Truffaut, qui le rachetèrent et lui permirent de circuler à l’Ouest, notamment aux États-Unis où il fut nominé pour un Oscar, et où le cinéaste poursuivit sa carrière.

 Séance 6 (21/12/21)

Gosford Park

de Robert Altman, avec Maggie Smith, Michael Gambon, Kristin Scott Thomas, UK-USA, 2001, 137 min.,  v.o. sous-titr. fr., couleurs.  

Difficile d’envisager une saison de ciné-club consacrée au récit polyphonique sans un film de Robert Altman, le maître en la matière s’il en est. Le réalisateur de Nashville (1975) et de Un mariage (1978) souffle l’idée de Gosford Park à Julian Fellowes qui construit son scénario en calquant ouvertement celui de La Règle du jeu de Jean Renoir. L’intrigue policière quant à elle, librement inspirée d’Agatha Christie, soutient surtout une critique corrosive de la société britannique, où chacun, Lord ou laquais, remplit consciencieusement son rôle dans ce grand jeu de dupes. Dix ans plus tard, Julian Fellowes se souviendra de la recette pour écrire sa série à succès Downtown Abbey.