Un choix fort et cohérent

Propos recueillis par Frédéric Blondeau

À la veille de la remise des Doctorats honoris causa, nous avons rencontré les deux « marraines » de l’UCLouvain qui accompagneront Liv Strömquist tout au long de son séjour chez nous : Camille Lebrun, étudiante en relations internationales à l’UCLouvain FUCaM Mons et Florence Degavre, professeure à la Faculté ouverte de politique économique et sociale (FOPES).

En quoi est-il important pour une université comme la nôtre et plus généralement pour la société d’honorer une personnalité comme Liv Strömquist ?

CL En premier lieu, il s’agit d’une reconnaissance des engagements politiques et sociaux de cette artiste en faveur, notamment, de l’émancipation des femmes. C’est d’autant plus important que la crise du COVID a révélé à quel point la condition des femmes reste un enjeu important et que rien n’est acquis. D’une part, les violences faites aux femmes se sont multipliées. D’autre part, cette crise sanitaire nous rappelle que, dans le secteur des soins hospitaliers, la majorité des fonctions sont occupées par des femmes et que ces fonctions sont souvent mal reconnues et mal valorisées. Ensuite, honorer une auteure de BD, c’est important. Les femmes sont encore assez minoritaires dans ce domaine même si elles commencent à devenir de plus en plus nombreuses dans la discipline. Son utilisation du 9ème art rend accessibles des recherches et des lectures scientifiques. L’humour qui traverse toute son œuvre lui permet de questionner un présupposé de normes sur la féminité, la masculinité, l’amour, etc., et de sensibiliser un large public sur ces questions essentielles.

FD Liv Strömquist offre aussi un exemple tout à fait singulier et extrêmement réussi de ce que l’on peut faire pour rendre abordables des idées ou résultats scientifiques et les « mettre en scène ». Elle s’inscrit en cela dans un courant expérimental d’écritures alternatives que l’on voit fleurir dans les sciences humaines où collaborent chercheur·euses et artistes, au travers notamment de films, romans ou bandes dessinées. Liv Strömquist s’appuie sur de nombreuses références scientifiques dans ses ouvrages et elle y traduit en situations de vie de tous les jours des concepts parfois assez abstraits. Elle est tout à fait pionnière dans le sens où elle ne sacrifie absolument pas les enjeux esthétiques. Je trouve que dans son œuvre elle parvient à faire tenir ensemble, et de façon remarquable, des propos complexes et un très beau dessin. Par ailleurs, on parle beaucoup aujourd’hui du male gaze, le regard masculin. C’est-à-dire que nous sommes comme conditionné·es à adopter, sur certains événements ou certaines situations de la vie des femmes, la perspective des hommes. Le regard féministe de Liv nous libère de ce male gaze, qu’elle défie complètement. Ainsi, quand elle parle de l’amour, elle dénonce l’espèce de romantisation opprimante dans laquelle on a enfermé les femmes justement à travers le male gaze, un regard tellement prégnant qu’il est intégré par les femmes elles-mêmes. Son œuvre est donc aussi remarquable sur ce plan-là parce qu’elle défie notre socialisation première, qui est genrée.

Comment le combat de Liv Strömquist résonne-t-il auprès de la communauté universitaire, les étudiant·es et le personnel ?

FD Le choix de Liv Strömquist rejoint cette volonté marquée depuis 4 ou 5 ans de mettre en place et de poursuivre à l’Université une politique de genre audacieuse qui s’adresse à la fois à la vie étudiante sur le campus universitaire, à l’enseignement ou la gestion des carrières. Il y a encore des défis évidemment. Il se trouve donc que l’honorer est parfaitement cohérent avec les valeurs mises en avant par l’UCLouvain et que ce DHC décerné à Liv Strömquist marque une étape dans l’affirmation publique de cet engagement. Sa venue est aussi l’occasion de mettre en lumière les nombreuses initiatives étudiantes engagées dans le domaine de l’égalité des sexes.

CL Par rapport à l’impact de ce choix sur la communauté étudiante, quelque chose m’a marqué : dans mon entourage, la venue de Liv Strömquist intéresse fortement les étudiants masculins. Et je trouve ça formidable ! Ça correspond au combat de Liv qui est de démystifier le féminisme qui est encore aujourd’hui mal perçu ou caricaturé. Je pense que l’usage de la BD permet d’ouvrir au plus grand nombre l’engagement et le mouvement féministe, quels que soient le genre ou la classe sociale. Enfin, sur base de ce que j’ai lu de sa biographie, je trouve qu’elle transmet un message fort aux étudiant·es (particulièrement aux femmes) parce qu’au fond elle propose d’oser enfin et de se sentir légitime dans sa discipline. Les femmes se sentent souvent moins légitimes que les hommes. Il y a chez elle quelque chose de l’ordre d’oser, de s’affirmer, de se réapproprier des disciplines.

Article publié dans le numéro 2 de TRACES, le magazine de l'actualité culturelle à l'UCLouvain. Lire la suite