Carte blanche: Plaidoyer pour que nos universités deviennent des actrices engagées de la transition écologique et sociale

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Carte blanche: Plaidoyer pour que nos universités deviennent des actrices engagées de la transition écologique et sociale

Voilà des décennies que la communauté scientifique internationale multiplie les alertes quant aux menaces multiples que nos modes de vie, de consommation et de production génèrent pour nos sociétés, pour l’avenir de notre planète, voire pour notre survie: dérèglements climatiques, érosion de la biodiversité, dégradation des écosystèmes, pollution de l’eau, de l’air et des sols, inégalités sociales, crises migratoires…. Ces préoccupations, basées sur de nombreuses études scientifiques et des données objectives, sont actuellement relayées par la jeune génération, qui se sent directement menacée et qui montre sa détermination et son engagement sur ces enjeux.

Nous devons aujourd'hui nous interroger sur la mission des universités face à ces constats objectifs forgés, entre autres, par leurs chercheurs et chercheuses de toutes disciplines. Nos programmes de recherche peuvent-ils se contenter de continuer d'identifier les menaces actuelles ? En tant que scientifiques, pouvons-nous nous contenter de les communiquer, de façon plus ou moins appliquée, dans les auditoires ou auprès de publics socio-professionnels avertis? Nos universités peuvent-elles, en tant qu’organisations, continuer le business as usual ? Compte tenu de la gravité de la situation, nous estimons qu’il est de notre devoir, en tant que communauté universitaire, d'initier des changements urgents et profonds dans nos institutions et dans la pratique de nos métiers, à de nombreux niveaux.

L'université, lieu de libre pensée qui défend le développement d’une recherche indépendante, doit de manière beaucoup plus directe et visible devenir un moteur des changements nécessaires et une actrice engagée et exemplaire, afin de se vivre en cohérence avec les constats issus des recherches qu’elle produit. Ceci peut et doit se faire aussi loin que possible des influences politiques, financières ou industrielles susceptibles de nuire au devoir d'objectivité attendu de la recherche et de l'enseignement universitaires.

Notre carte blanche est dès lors une invitation à ce que nos universités fassent rapidement "plus et mieux" en faveur d'une transition écologique et sociale de nos sociétés, comme y appelait le titre d'une récente carte blanche des Recteurs de nos universités francophones (Le Soir, 13 mars 2019). Nous ne pouvons que nous réjouir de l'engagement affiché par nos autorités universitaires de placer les enjeux climatiques et de développement durable au cœur des missions de recherche, d'enseignement et de service à la société propres à nos universités. Dans cette même carte blanche, les Recteurs en appelaient également au devoir d'exemplarité de nos institutions. A ce titre, dans plusieurs universités de notre pays, des groupes de professeurs et de scientifiques travaillent à proposer des plans de transition vers la durabilité et interpellent les autorités à ce sujet. A l’UCLouvain par exemple, 12 axes prioritaires qui s’articulent autour de quatre thématiques concrètes (des campus durables, l’enseignement, la recherche et le pilotage de la transition) sont proposés aux deux candidats recteurs. Même si de nombreuses initiatives y ont déjà cours, nous estimons cependant que nos universités belges sont encore loin de s'engager suffisamment dans cette direction.

Nous appelons ici nos universités à agir concrètement en agissant autour de 3 axes : en tant qu’institution, dans l’enseignement et dans la recherche.

En tant qu'institution tout d'abord, l'université doit servir de "vitrine ou laboratoire des possibles". Nous demandons que dans ce souci de montrer une (des) voie(s) possible(s) vers un futur (en)viable pour nos enfants, nos institutions assument pleinement leurs rôles dans les transformations sociétales, techniques, et économiques nécessaires. Les universités se doivent de contribuer à stopper le plus tôt possible les émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2) et réduire celle des autres gaz à effet de serre. Pour satisfaire entièrement à l’objectif décidé par les Nations Unies en 2015 de « faire des efforts » pour que le réchauffement soit limité à 1.5°C (et en tout cas bien en-dessous de 2°C), le GIEC a indiqué qu’il faudrait réduire les émissions de CO2 d’environ 50% d’ici 2030 (par rapport au niveau actuel) et arriver au niveau zéro d’émissions nettes de CO2 au niveau mondial vers 20501.

Un levier important d’action consiste en une politique d’investissement socialement responsable et moralement exemplaire du patrimoine des universités. Nous saluons à titre d’exemple la décision des universités de désinvestir des entreprises liées aux énergies fossiles. D’autres axes d’action incluent : 1) des investissements de rénovation et d’isolation de bâtiments qui doivent permettre d’atteindre une réduction de 40% des émissions d’ici à 2030 et de - 80 à 95% d’ici à 2050 ; 2) l’insertion systématique des clauses environnementales et sociales dans tous les marchés publics afin de réduire puis annuler toutes les nuisances associées : déchets, gaz à effet de serre, atteintes à la biodiversité résultant de pratiques industrielles ou agricoles non durables... ; 3) une politique d’éco-mobilité notamment pour les déplacements professionnels privilégiant des conférences à distance par ordinateurs interposés et incitant par un système adapté de taxes et subventions les trajets en transport en public peu consommateurs d’énergie plutôt que l’usage de l’avion et de la voiture. A titre d’exemple, l'université de Gand tient à jour une liste "verte" de 60 villes européennes qui sont joignables en moins de 6 heures en train ou en bus, ou qui sont joignables en train ou en bus en un temps supérieur de moins de deux heures par rapport au voyage en avion : pour les trajets vers ces villes, l'avion n’est en principe plus une option pour les membres de cette université.

Deuxièmement, nous appelons nos institutions à incorporer de manière visible à leur mission de recherche, au moins en partie, les enjeux de transition écologique et sociale. Une part plus substantielle de la recherche universitaire devrait être au service de la transformation systémique appelée par tant d’expert·e·s pour réussir cette transition. Le dialogue entre disciplines, les projets de recherche qui favorisent l’interdisciplinarité voire la transdisciplinarité, qui combinent différentes disciplines scientifiques avec l'expertise des acteurs sociaux autour de problèmes d’importance sociétale devraient recevoir plus de moyens.

Troisièmement, dans le domaine de l’enseignement, un engagement plus clair pour la transition pourrait très concrètement et rapidement être mis en place sous la forme de MOOCs, de parcours d'enseignement, voire de formations interuniversitaires. Lorsqu’ils/elles sortent de nos institutions et deviennent les forces vives de nos sociétés, nos étudiant·e·s sont en effet, dans l'immense majorité, bien trop peu conscient·e·s des enjeux qui les attendent, eux/elles et leurs enfants. Développer une éducation liée à la transition de façon transversale et visible dans nos universités renforcera aussi l'attractivité des universités pour les étudiant·e·s ainsi que pour les scientifiques qui songent à la rejoindre. A ce sujet également, une série d’initiatives et de propositions sont en discussion par différents groupes de professeurs et de scientifiques au sein de nos universités : joignons nos forces et nos compétences pour proposer un programme d’enseignement efficace d’ici 2020.

Des actions dans ces trois domaines (empreinte environnementale des universités et recherche et enseignement davantage au service de la transition écologique) permettront d’accueillir l’actuelle génération d’élèves qui parcourent nos rues et qui sont en recherche de sens, de leur donner des clés de compréhension et des moyens d’action pour agir dès aujourd’hui pour une planète accueillante et un avenir inspirant.


Par “zéro émissions nettes”, le GIEC entend que les émissions éventuelles doivent être compensées par des absorptions principalement liées au reboisement (dont l’effet sur le climat est cependant complexe et limité) et/ou à l’usage de moyens de captage du CO2 dans l’atmosphère suivis d’enfouissement en sous-sol (ce dont la quantité potentielle et les difficultés sont encore incertaines à ce jour). Les valeurs indiquées correspondent à une interprétation stricte de l’objectif des Nations Unies ; pour plus d’information, voir ipcc.ch/reports/sr15 et https://plateforme-wallonne-giec.be/assets/documents/P_Wallonne-GIEC_Lettre11.pdf.

Article du journal le soir : Transition écologique: les universités doivent faire «plus et mieux», lancent plus de 120 experts