Trouble du sommeil : ciment entre la dépression et l’anxiété

Les problèmes de sommeil jouent un rôle déterminant dans la présence conjointe d’une dépression et d’un trouble anxieux généralisé. C’est ce qu’ont démontré des chercheurs de l’UCLouvain grâce à une approche innovante dans la compréhension des troubles psychiatriques : la modélisation basée sur la théorie des graphes ! De quoi considérer les troubles du sommeil comme cible thérapeutique pour prévenir ou traiter dépression et anxiété. Et peut-être y accorder une attention toute particulière en cette période automnale qui rime parfois avec blues hivernal !

Dépression et anxiété vont souvent de pair dans la sphère des diagnostics de santé mentale. C’est ce qu’on appelle la comorbidité : la présence conjointe de plusieurs troubles. Celle-ci est plutôt la règle que l’exception dans le domaine de la santé mentale. Et la comorbidité entre troubles anxieux et dépression constitue sans doute la plus prévalente des comorbidités psychiatriques.

Pourquoi ces deux troubles coexistent-ils souvent chez le patient ? Bien que beaucoup d’encre ait coulé sur les mécanismes psychologiques potentiellement responsables de l’émergence d’une co-occurrence entre la dépression et l’anxiété, très peu d’études ont empiriquement investigué cette question ; laissant ce champ de recherche avec de nombreuses inconnues.  Pour avancer sur la question, Charlotte Coussement (doctorante à l’UCLouvain) et Alexandre Heeren (Professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l’UCLouvain et Chercheur Qualifié FNRS au Psychological Sciences Research Institute) se sont attelés à modéliser les interrelations entre les symptômes de ces troubles au moyen d’outils de modélisation statistique basés sur la théorie de graphes (c’est-à-dire en réseau) auprès d’un large échantillon combinant des individus souffrant conjointement de dépression et d’anxiété généralisée ainsi que des personnes tout-venant.

La chasse à l’influenceur

L’idée centrale de cette perspective en réseau est de considérer les symptômes de chaque trouble comme des éléments en interaction au sein de systèmes dynamiques. La dépression et l’anxiété ne sont alors plus vues comme des entités à part entière, mais sont décomposées en différents éléments constitutifs (ici, les symptômes de dépression et d’anxiété). Parmi les symptômes spécifiques de la dépression répertoriés par les scientifiques, on compte notamment la perte de plaisir, le sentiment de culpabilité, les pensées suicidaires ou encore les troubles de l’appétit. Pour l’anxiété, les chercheurs ont tenu compte des symptômes suivant : tensions musculaires, irritabilité, difficulté à contrôler son angoisse. Certains symptômes comme les troubles du sommeil, l’agitation, la fatigue, des problèmes cognitifs auto-déclarés, sont présents dans les deux pathologies. Les chercheurs sont ainsi capables d’identifier quels symptômes des deux troubles sont en interactions et, surtout, celui qui serait le plus influent dans le maintien des relations entre ces deux troubles à partir de son importance en terme de connexions dans le réseau avec les éléments constitutifs des deux troubles.

Figure 1 Modèle graphique Gaussien
Modèle graphique Gaussien de l’association entre les composants du contrôle de l’attention (en orange), les symptômes spécifiques de la dépression (en gris), les symptômes spécifiques au trouble anxieux généralisé (en vert) et en les symptômes communs à la dépression et au trouble anxieux généralisé (en rouge).

Le sommeil, élément clé liant les deux troubles

Fort de cette approche statistique, les auteurs ont pu identifier que les troubles de sommeil jouent un rôle hautement déterminant dans l’organisation du système en réseau de l’ensemble des symptômes des deux troubles, et plus particulièrement comme un mécanisme connectant les deux troubles psychiatriques.  En d’autres termes, les résultats de cette étude publiée dans Journal of Affective Disorders *  pointent vers les troubles du sommeil comme un facteur hautement impliqué dans le maintien de la cooccurrence entre les symptômes de dépression et d’anxiété généralisée.

En plus d’offrir un regard hautement novateur sur la comorbidité, cette étude ouvre également la voie à l’utilisation de tels outils de modélisation statistique dans le champ de l’étude de la comorbidité psychiatrique. Enfin, bien que des travaux ultérieurs soient nécessaires afin de confirmer davantage l’implication du sommeil dans l’émergence des deux troubles, les résultats de cette recherche invitent à considérer les troubles du sommeil comme une cible thérapeutique potentielle tant dans le traitement que la prévention de la présence conjointe de dépression et d’anxiété.

* Cette étude a été réalisée avec le soutien de l’Hôpital Psychiatrique du Beau Vallon (attribué à Charlotte Coussement) et du Fonds National de la Recherche Scientifique (attribué à Alexandre Heeren).

En savoir plus sur les travaux sur l’anxiété de l’équipe d’Alexandre Heeren :

Publié le 29 octobre 2021