Inégalités économiques et… ‘hyper-parentalité’

Matthias Doepke et Fabrizio Zilibotti viennent de publier Love, Money, and Parenting: How Economics Explains the Way We Raise Our Kids. Dans Regards économiques (IRES), ils expliquent comment l’inégalité croissante des revenus peut conduire à des divergences d’éducation parentale entre les familles riches et pauvres, ce qui met en péril la mobilité sociale et l'idéal d'égalité des chances pour tous.

De nos jours, quel que soit le pays, nous sommes confrontés à une certaine uniformité dans les habitudes de consommation : le café que nous buvons, les boutiques où nous achetons nos vêtements, les réseaux sociaux que nous utilisons. Si la mondialisation a gommé beaucoup de différences traditionnelles à travers le monde, les pratiques liées à l’éducation des enfants varient toujours grandement d’un pays à l’autre.

Bien souvent aux États-Unis, les ‘parents hélicoptères’ surveillent les moindres faits et gestes de leurs enfants. Pendant ce temps, en Suisse, même les tout-petits se rendent à la crèche à pied sans surveillance. En Suède et en Allemagne, on trouve des ‘maternelles en forêt’ où les enfants sont dehors par presque tous les temps, jouant et explorant leur environnement avec le moins d’aide possible des adultes.

Nos travaux montrent que les différences en matière d’éducation des enfants d’un pays à l’autre prennent en fait leur source avant tout dans l’économie – plus précisément, dans les inégalités économiques. Le dénominateur commun pour les pays où l’on trouve une éducation stricte, orientée vers la réussite est un écart considérable entre riches et pauvres. À l’inverse, là où les inégalités sont faibles et où le gouvernement fournit un filet de sécurité, c’est un style d’éducation familiale plus détendu, permissif qui domine. La seule solution est donc de s’attaquer à la racine du problème en combattant les inégalités.

Dix valeurs éducatives

Dans notre étude, nous avons utilisé les opinions des parents sur les valeurs qu’ils souhaitent inculquer à leurs enfants comme indicateurs des pratiques parentales réelles. L’enquête World Values Survey interroge périodiquement des milliers de personnes à travers plus de cent pays. Elle inclut une question où une liste de dix valeurs éducatives est proposée aux parents; ils doivent sélectionner les cinq qu’ils considèrent comme les plus importantes à transmettre à leurs enfants. Selon leur classement respectif de ‘l’application au travail’, ‘l’obéissance’, ‘l’imagination’ et ‘l’indépendance’, nous avons placé les nations sur une échelle d’éducation parentale allant de stricte à permissive.

Aux États-Unis, environ deux-tiers des parents choisissent ‘l’application au travail’ sur la liste des cinq principales valeurs à inculquer à leurs enfants; en Suède, ils sont seulement 11 %. Cette différence correspond bien aux inégalités économiques. En Chine, 90 % des parents, c’est-à-dire encore plus qu’aux États-Unis, classent ‘l’application au travail’ parmi les valeurs les plus importantes à inculquer aux enfants. Nos travaux semblent indiquer que c’est parce que les inégalités économiques sont encore plus fortes en Chine qu’aux États-Unis.

Le Japon se révèle être un cas intéressant pour tester notre théorie, puisqu’il partage certains traits culturels avec la Chine (les deux pays sont influencés par les traditions bouddhiste et confucianiste et leur système d’écriture est proche), mais est plus égalitaire économiquement. Et, selon le World Values Survey, les attitudes parentales vis-à-vis de l’éducation des enfants au Japon sont effectivement plus proches de celles observées dans des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, pourtant éloignés culturellement, que celles observées en Chine.

Dans toutes les économies postindustrielles, la proportion de parents valorisant ‘l’application au travail’ dans l’éducation de leurs enfants correspond avec une régularité remarquable au degré d’inégalités économiques.

Nombreux sont les parents qui trouvent sans doute du bon dans ces deux approches éducatives, l’une compétitive, l’autre permissive. Néanmoins, les données semblent indiquer que les gens pensent qu’il faut choisir l’une ou l’autre : nos résultats montrent que les pays valorisant ‘l’imagination’ en tant que but rétrogradent ‘l’application au travail’ et vice versa.

Deux fois plus de temps consacré aux enfants… et au travail scolaire

Aux États-Unis, en 2016, un parent américain moyen passait près de deux fois plus de temps chaque jour à interagir avec ses enfants qu’à la fin des années 1970 (près de quatre heures pour les deux parents en 2016, contre deux heures en 1976). Les activités liées aux études ont connu la croissance la plus rapide.

Ces changements sont d’autant plus frappants qu’en 1976 il était bien moins probable qu’une mère fasse partie de la population active qu’en 2016, ce qui signifie que les parents d’aujourd’hui travaillent davantage et sont plus impliqués dans l’éducation de leurs enfants. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux parents se sentent épuisés.

Dans la plupart des économies développées, à la fois les inégalités et l’intensité de l’implication parentale dans l’éducation des enfants se sont amplifiées depuis les années 1980. La popularité du ‘parentage intensif’ s’est accrue dans la plupart des pays où les inégalités ont connu la croissance la plus rapide. Les exceptions sont aussi intéressantes : les inégalités de revenus ont reculé en Turquie et en Espagne, et dans ces deux pays, le pourcentage de parents souscrivant à ‘l’application au travail’ en tant que valeur essentielle à transmettre à leurs enfants a baissé.

Quand l’éducation des enfants devient une compétition sans fin, les parents riches ont clairement un avantage sur les autres, ce qui constitue un problème supplémentaire -outre celui de l’anxiété généralisée - dans les pays qui adoptent le parentage intensif. Il s’agit là d’un cercle vicieux : des inégalités naît l’éducation compétitive des enfants, tandis que les différences dans le type d’éducation exacerbent encore plus ces inégalités pour la génération suivante. C’est ce qu’on voit se produire aujourd’hui aux États-Unis. Depuis les années 1980, les couples plus riches et plus éduqués augmentent bien plus rapidement que les autres leur investissement en temps et en argent dans leurs enfants.

Des institutions pour contrer les inégalités

Il faut, expliquent les auteurs, mettre en place des politiques et institutions qui luttent contre les inégalités croissantes des revenus familiaux en proposant aux enfants des ‘filières de réussite’ qui ne sont pas déterminées de façon excessive par les résultats scolaires et la position de l’élève dans sa classe.

On peut se tourner vers l’étranger pour trouver des exemples de telles mesures : elles vont de l’accès gratuit aux crèches au financement plus égalitaire des écoles primaires et secondaires, aux investissements dans l’éducation professionnelle et dans les programmes d’apprentissage en alternance. Si les bonnes institutions existent, la culture parentale s’adaptera. Changez les incitations économiques et le phénomène du ‘parent hélicoptère’ disparaîtra progressivement de lui-même.

Matthias Doepke est professeur d’économie à Northwestern University et membre correspondant de l’IRES (LIDAM, UCLouvain). Fabrizio Zilibotti est titulaire de la chaire Tuntex d’économie internationale et de développement à Yale University. Ils sont les coauteurs du livre Love, Money, and Parenting: How Economics Explains the Way We Raise Our Kids publié chez Princeton University Press en 2019.

Retrouvez l’intégralité de l’étude sur https://www.regards-economiques.be/

Publié le 29 mai 2019