Eméritat du Pr Michel Molitor

J’aimerais vous dire merci

Il me faut vous remercier pour les paroles dites, pour l’estime et la confiance qu’elles manifestent, pour votre présence à toutes et à tous ce soir. Ceux d’entre vous qui me connaissent, et ils sont nombreux aujourd’hui, savent combien ces paroles me touchent. Elles sont évidemment exagérées, mais cela n’est pas important. L’essentiel n’est pas dans les paroles dites, mais dans la volonté de les dire qui traduit un mouvement du cœur et de l’esprit que je ressens profondément.  Beaucoup plus qu’aux rites, j’ai toujours été sensible aux symboles et le sens profond de votre présence, par ce qu’elle exprime, me touche profondément. Merci.

J’ai eu le bonheur, il n’y a pas d’autres mots, de vivre une expérience professionnelle et personnelle,riche et variée, dans cette université, l’université catholique de Louvain. Au moment de vous saluer et avant de dire quelques mots sur ce que cette expérience m’a appris de la vie et de l’université, je voudrais dire ma gratitude à certaines personnes qui l’ont rendue possible et qui l’ont enrichie. Elles sont nombreuses. Ceux qui m’ont fait confiance et donné ma chance au départ et, parmi eux, Philippe de Woot. Les compagnons de route du CACS, d’ANSO, de la FOPES et d’ailleurs, Annik, François, Hubert, Albert, et tant d’autres. Celles et ceux qui ont partagé le labeur quotidien, les bons et les mauvais jours :Martine, Cécile et Christine. Le secrétariat de la Faculté ESPO. Les équipes du Rectorat au cinquième, des capitaines aux matelots, auxquelles j’associe, bien entendu, les partenaires du quatrième, dans les turbulences, les moments parfois chaotiques, mais aussi dans les projets qui se construisent. L’équipe de SCO et de la CUD avec qui j’ai eu le bonheur de construire d’autres projets. Les collègues et amis avec qui j’ai travaillé en Amérique latine ces vingt dernières années. Merci à toi aussi, Nicole, d’avoir accepté mes multiples vagabondages et les agendas surchargés pendant toutes ces années. Vous êtes trop nombreux pour que je vous nomme tous, mais sachez que, dans mes jardins, vos visages et vos noms continueront de vivre joyeusement.


Quand je réfléchis à ce que fut ma vie à Louvain, après l’étape du premier apprentissage et du doctorat, je distingue trois périodes, toutes riches et importantes. Les débuts, assez classiquement, sont marqués par une dominante recherche ; vient ensuite une période dominée par une expérience d’enseignement riche, variée, mais lourde ; et, enfin, ces douze dernières années une période de gestion et de politique universitaire qui progressivement a envahi tout mon temps. Ce découpage est un peu artificiel parce que, dans la période recherche, il y a eu de l’enseignement, comme il y a eu de la recherche dans la période enseignement, mais ce découpage correspond aux impressions de fond comme la mémoire les reconstitue.


De la première période, je retiens surtout l’effervescence intellectuelle, le goût de l’analyse, l’autonomie qui s’acquiert peu à peu malgré la difficulté de se dégager des matrices théoriques, la joie de découvrir, grâce à la rencontre d’autres personnes ou d’autres équipes, des thèmes de recherche, des hypothèses, des méthodes qui vous ouvrent des perspectives riches et inédites, la solitude devant la page blanche mais aussi le plaisir de communiquer une idée ou un modèle d’analyse qui vous semble convaincant.  Comme sociologue, la résonance entre le travail qui se fait et le mouvement de la société qui vous interroge toujours sur la pertinence de vos analyses. Mais, souvent aussi, le sentiment ou la crainte de bricoler dans un univers de recherche en voie de professionnalisation rapide. Au travers de ces expériences, il y a le désir de créer une équipe. Nous avons pu, au CACS, constituer un milieu de travail à la fin des années 70- début des années 80, avec Maurice Chaumont et Paul Vercauteren, tous deux beaucoup trop tôt partis, mais nous n’avons pas pu consolider une véritable équipe en raison, surtout, des problèmes budgétaires des années 80 qui, dans divers secteurs de l’université, ont condamné une génération de chercheurs. Je voudrais ici saluer et remercier Annik De Rongé première étudiante, mais surtout interlocuteur et partenaire de toutes ces années. Merci aussi aux 22 doctorants d’ici et d’ailleurs qui m’ont fait confiance pour les accompagner dans leur parcours.


De cette période, je retiens trois choses. La première est élémentaire : la joie de la connaissance. Il en va des sciences sociales comme pour d’autres branches du savoir. Je n’ignore pas les contraintes qui pèsent sur la pratique contemporaine  de la recherche : les effets de mode, la recherche du classement, les thèmes opportuns ; mais la recherche, c’est aussi et d’abord le bonheur d’avancer dans la compréhension des réalités que l’on étudie. Le deuxième enseignement de cette expérience est l’importance de l’équipe ou du milieu de travail. Si le chercheur fait l’expérience nécessaire de la solitude, il doit pouvoir partager ses questions, être accompagné par un milieu qui le porte, s’inscrire dans des relations de complémentarité. L’équipe à laquelle j’accorde tant d’importance n’est pas seulement la condition d’un travail enrichi par les tâches conjuguées au pluriel, c’est aussi et peut-être surtout la garantie de la continuité d’un travail par la présence de plusieurs générations qui se succèdent, les plus jeunes prenant le relais des anciens. Ma troisième conclusion est d’ordre différent puisqu’elle concerne ce que j’appellerai les « devoirs » de la recherche en sciences sociales, au-delà de son obligation première qui est le travail de connaissance. Une "morale pour l'université" (j'emprunte ces termes à Philippe Cibois), en plus de nous aider à considérer avec exigences nos responsabilités éducatives à l'égard des étudiants, consisterait à nous interroger sur la manière dont nos enseignements et nos recherches prennent en compte l'expérience de nos sociétés ou les problèmes qu'elles rencontrent. J’ai souvent rappelé comment les recherches que nous menons en sciences sociales s'inscrivent, très normalement, dans la logique de la déconstruction: nous déconstruisons le réel pour le comprendre. C'est une étape capitale du travail de recherche en sciences sociales, mais nous ne pouvons nous en satisfaire entièrement. Les interprétations que nous élaborons doivent aussi avoir un sens pour l'action. Il nous faut donc retrouver le sens d'une pensée ou d'un travail de la construction, de la proposition. La recherche peut être une contribution, à côté d'autres, à l'animation, à l'activation de la société. Pour ce faire, je crois qu'il nous faut retrouver une pensée sur la société, une pensée qui ne soit pas l'expression d'une idéologie mais une invention ouverte, active.


 La seconde période a surtout été marquée par l’enseignement ou, du moins, c’est ce qui domine dans ma mémoire. J’ai le souvenir de premiers semestres au milieu des années 80 où j’avais cours tous les jours sauf le lundi, mais avec le samedi consacré à la FOPES. Je crois qu’il existe un mécanisme physiologique et intellectuel comparable aux endomorphines pour le coureur de fonds : plus on avance dans la semaine, plus on se sent transporté, ayant oublié, car jugée vaine et inutile, la question de savoir comment on en sortira.   De cette pratique intense émergent de grands moments : le stress de l’acteur lorsque l’on descend l’escalier du grand auditoire de la Croix du Sud pour le premier contact avec un public de première candidature mais aussi le bonheur incroyable de voir briller les yeux d’étudiants – et surtout d’étudiantes- qui ont compris un raisonnement un peu compliqué que vous avez décortiqué avec patience ; l’interaction forte avec des étudiants de seconde licence, dans l’auditoire bourré du Leclercq 61, au moment de l’analyse de la grande grève de l’hiver 60-61 dans le cours de Sociologie des mouvements sociaux ; le contact toujours nouveau avec les adultes de la FOPES qui font de leur expérience une heuristique féconde ; l’incroyable richesse du contact avec les étudiants de la Maîtrise en science du travail organisée par une institution du système académique informel à Santiago du Chili .(Dans les années 80 les sciences sociales avaient été expulsées de la plupart des universités par le régime militaire). Ce jour-là, le cours à peu près terminé, une étudiante particulièrement subtile –aujourd’hui directrice de l’OMC à Genève- m’interrogeait : « Michel, tengo una duda » (Michel, je m’interroge…), et il me fallait reprendre tout ou partie du raisonnement avec d’autres mots et d’une autre manière. Ces étudiants-là avaient choisi de quitter momentanément les chemins auxquels leurs diplômes de base – ingénieurs commerciaux, médecins, ingénieurs civils, économistes ou juristes- les conduisaient pour se préparer à l’entreprise de reconstruction démocratique qui passait, entre autres, par la connaissance des réalités du monde du travail. A cette école, j’ai été enseigné autant qu’enseignant. C’est vrai qu’enseigner peut être une passion, quand on a le bonheur de sentir que, d’une manière ou d’une autre, le courant passe avec son auditoire, et mon vœu est que ce soit l’expérience de tous les professeurs de cette université. Mais j’ai d’autres conclusions. Et parmi elles, celle-ci.
 Si, comme enseignant, nous pouvons avoir éprouvé de multiples satisfactions dans notre travail de professeur, nous avons aussi été les témoins de peines et de souffrances qui accompagnent parfois -trop souvent- les parcours des hommes et des femmes qui sortent de l'adolescence sans être encore entrés dans leur vie d'adultes. Chaque génération expérimente à sa manière ce que Nizan disait de ses vingt ans.  Nous devons comprendre qu'il est de plus en plus vain de séparer ce qu'on appelle, dans le langage traditionnel des gestionnaires des institutions éducatives, les "problèmes sociaux" et les "problèmes psychologiques" du système éducatif lui-même. Contre le langage du bonheur et de l'épanouissement, nous constatons que, bien souvent, certains programmes d’études ou certaines procédures pédagogiques secrètent la dépendance, le non-sens mais aussi le cynisme. À cet égard, les conflits qui opposent parfois les étudiants et les autorités académiques ou politiques autour de divers projets n'ont sans doute pas su exprimer ce qui était fondamentalement vécu: la peine n'a jamais été un thème politique.
 Au bout du compte, il me semble que nous ne devons jamais oublier que si l'université est un lieu de formation, elle est aussi et d'abord un lieu d'éducation et de construction de la personnalité. L’éducation suppose le développement d'aptitudes cognitives et réflexives. La combinaison de ces aptitudes permet à la fois le développement de la créativité - qui implique précisément l'existence d'une distance critique par rapport aux contenus techniques- et la formation du jugement moral - qui est à la base de l'exercice d'une citoyenneté libre, dans l'univers du travail comme ailleurs. Pour dire bref, l'objectif ou la raison d'être de cette  éducation est aujourd'hui moins de permettre à un individu d'accomplir un rôle social que de construire sa vie dans un contexte où il doit assurer des responsabilités, ce qui est très différent. La tension entre la formation et l'éducation, entre l'adaptation aux exigences fonctionnelles et le développement de la personne est au coeur de l'expérience universitaire. N’oublions jamais la fécondité de la tension entre ces pôles.


Les années passées à des fonctions de responsabilité ou de gestion, que ce soit au décanat ou au rectorat ont, elles aussi, été des années de fécondes expériences et je suis heureux de les avoir partagées avec des personnalités riches et généreuses. On simplifie trop souvent les choses en pensant que les doyens ou les membres des équipes rectorales sont mus par des stratégies essentiellement personnelles. Comme toutes les institutions, l’université est composée de personnages aux grandes vertus et aux petits défauts, et même parfois de grands défauts et de petites vertus, mais le plus souvent, les personnes qui disposent de ces mandats sont mues par l’intérêt public et le bien commun, même si la réalisation de ces principes est souvent malaisée. J’ai regretté la pression du temps qui m’a fait négliger d’autres lieux ou d’autres investissements, telle la Revue Nouvelle qui a tellement compté dans mon existence. J’ai regretté parfois la réserve que ces fonctions imposaient en plusieurs circonstances. J’ai toujours tenté de parler vrai et de rendre publics les commentaires ou les analyses que me suggéraient tel choix ou  telle évolution, mais cette parole a été limitée par les devoirs de solidarité à l’égard des équipes dont je partageais le mandat. Si nous ne sommes pas les propriétaires de nos charges, nos charges pèsent parfois lourdement sur notre liberté de comportement. Cette servitude fait aussi, paradoxalement, la grandeur de ces tâches.


Pendant cette période, j’ai été le témoin des changements rapides dans l’environnement de l’université : exigence d’efficience aux multiples origines, croissance de la compétition et recherche, ne fut-ce qu’implicite, du classement sans lequel on semble ne pas exister, pertinence déterminante de l’espace international et développement des logiques de marché, contraintes internes à l’université et développement d’une culture du calcul aux effets parfois mal gérés. L’ensemble de ces facteurs contribuent certainement à améliorer l’université, mais ils sont aussi porteurs d’un risque :  implanter ou renforcer un registre fondamental de l’action qui domine dans nos sociétés, le registre de la rationalité instrumentale. La rationalité instrumentale  désigne ici la recherche de l’efficacité et de la rationalité qui seraient largement coupées de leurs fins culturelles.  À l’université, une des expressions de la rationalité instrumentale pourrait être l’instrumentalisation des savoirs. Par exemple, l’amélioration des procédures pédagogiques qui ne s’accompagnerait pas de questions ou de choix sur les finalités d’une formation. N’est-on pas aujourd’hui très loin des standards de base de la culture universitaire post-68 qui considérait comme définitivement acquise des notions comme le savoir critique ou la réflexivité culturelle et qui prônait une autre relation de l’université aux besoins de la société que celle qui se construirait sur le seul registre de l’instrumentalité ? Les facteurs que je viens d’identifier sont porteurs d’un risque considérable : la banalisation culturelle de l’université.
Je n’ai pas de réponse toute faite aux questions que je pose. Si elles existaient, elles devraient immédiatement être mises en débat. Vous me permettrez néanmoins d’ouvrir quelques pistes.


En matière d’enseignement tout d’abord. Dire que l’université est une institution d’enseignement est banal. Dire qu’elle est un lieu d’éducation est déjà aller plus loin. Comme je l’ai dit plus haut, je pense quant à moi que l’université, à travers les formations qu’elle dispense, est aussi un lieu de formation de personnalités. C’est d’ailleurs peut-être l’expérience universitaire (qui inclut la formation mais ne s’y réduit pas) qui est la véritable matrice de formation de la personne au sens fort du terme. Une composante essentielle de cette expérience est évidemment le climat culturel dans lequel elle baigne, un climat aujourd’hui ouvert et pluriel, mais qui identifie bien les choix et leurs ressorts normatifs. Depuis longtemps je pense que la formation universitaire comporte trois dimensions : la formation des motivations (de la justification positive des raisons de faire des études universitaires à la formation du projet personnel), la formation des compétences (les savoir-faire au sens le plus large), la formation de références (les principes personnels de choix dans le registre spirituel,éthique ou politique). Dans les années 50/60, la culture de l’UCL, où se formaient les cadres de la bourgeoisie catholique francophone, était caractérisée par une sorte de christianisme libéral, mélange d’humanisme et de tolérance, mélange aussi de provincialisme et d’ouverture internationale, mélange de conviction et de scepticisme. Cette matrice culturelle n’existe plus. Il ne convient sans doute pas de l’idéaliser outre mesure, mais il faut se souvenir que, malgré ses lacunes, cette culture a considérablement marqué, à leur insu parfois, les personnes qui ont fréquenté l’UCL à cette époque. La question qui se pose à nous aujourd’hui est néanmoins bien de savoir comment construire ou reconstruire un climat qui soit à la base de la formation de cette personnalité. (Ce serait notre manière de participer à l’entreprise de « refondation du monde » pour reprendre l’expression de J.C. Guillebaud). À ce stade, je n’ai pas encore énoncé de piste concrète, et je me suis contenté de rappeler une nécessité. Dégager ces pistes est l’affaire de chacun d’entre nous, des Facultés et des départements. Elles sont dans les programmes de formation et le style qu’on leur donnera. Elles sont dans l’acceptation des académiques d’indiquer leurs choix et de dire leurs convictions, derrière la compétence qui motive leur enseignement. Elles sont aussi dans le choix des thèmes de recherche, dans nos procédures de délibération, dans nos solidarités pour les causes de ce monde déchiré, dans les débats que nous accepterons d’ouvrir et la mise en œuvre des conclusions qui en seront faites…  Ces investissements nécessaires contribueront-ils à accroître de manière abusive les charges de nos collègues ? Je ne le crois pas ; ils impliquent pour l’essentiel une certaine audace, une manière un peu différente d’enseigner et de faire de la recherche et surtout ils postulent que notre attachement à l’UCL ne passe pas par une identification pure et simple à l’institution (ce qui est d’ailleurs de plus en plus rare) mais bien par une prise en charge critique de ce qui constitue aujourd’hui ses obligations.


En matière de recherche, on tiendra un raisonnement parallèle. L’enjeu n’est pas d’abord de soutenir la concurrence et de sortir la recherche de l’UCL du moyen âge comme me le disait un jour aimablement un de nos collègues. L’objectif est de faire la meilleure recherche possible en n’oubliant jamais ce à quoi elle sert ni ce à quoi elle concourt. Nous ne devons pas oublier que l’université constitue un espace nécessairement pluriel où coexistent légitimement divers paradigmes scientifiques. À côté de la recherche empirico-expérimentale qui domine dans les sciences de la nature et dans certains secteurs des sciences humaines, il existe les paradigmes interprétatifs ou compréhensifs qui contribuent, chacun dans leur domaine, au progrès de la connaissance et de l’homme. Les sciences de la nature prétendent ne jamais s’incliner devant l’évidence. Pourquoi en irait-il autrement pour les sciences de l’homme dont la raison d’être n’est pas de conforter un intérêt ou une justification politique mais d’interroger nos constructions culturelles? Enfin, une partie substantielle des choix de recherche de l’UCL ne peuvent pas être indépendants de son environnement historique. Cet environnement est composé d’acteurs sociaux divers qui expriment des demandes auxquelles l’université doit répondre dans des relations de partenariat. Ceci n’est pas nouveau et une partie de nos investissements vont dans ce sens, mais ils restent encore trop souvent marginaux.


Au total, il me semble que le défi auquel nous sommes confrontés est de démontrer notre capacité à réassigner des fins pleinement culturelles, c’est-à-dire qui disent le sens, à l’action de notre université. Autrement dit, de définir et de diffuser un modèle qui allie la recherche de l’efficience (qui nous est imposée par notre environnement) et la responsabilité (c’est-à-dire notre manière de choisir et de définir notre réponse). L’UCL de 2005 n’est plus le Louvain de 1950, de 1968 ni même de 1980. La nécessaire maîtrise de son fonctionnement technique, renforcée ces dernières années, doit être accompagnée de la recherche et de la redéfinition des grandes options qui donnent un sens à nos actions individuelles comme à notre action collective, d’un « au-delà de la modernisation » si l’on accepte cette formule un peu ambiguë, en un mot d’une identité refondée.  Dans cette identité, l’affirmation des convictions a sa place. Comme mon ami Albert Bastenier, je suis convaincu que, sous peine d’être écrasée par les logiques instrumentales, toute entreprise éducative doit articuler  savoir et conviction. Tant que l’UCL fera référence à la mémoire chrétienne, elle devra se souvenir que le christianisme porte beaucoup plus qu’une culture du croire, mais qu’il propose un faire. Notre université ne se reconnaît plus vraiment dans la figure de l’enseignement confessionnel, mais il n’empêche que la tradition dans laquelle elle s’inscrit  la contraint à s’interroger sur les figures de l’articulation du faire et du croire. Cette question est porteuse d’implications considérables dont on ne peut pas différer la discussion. La question de la conviction rejoint d’ailleurs celle du pluralisme. Le pluralisme n’est pas la neutralité ; il est la reconnaissance de l’expression légitime des diverses convictions ou visions du monde sans que l’une écrase les autres ou dispose d’un quelconque monopole. Mais ces convictions doivent pouvoir être exprimées pour avoir les effets d’entraînement auxquels elles aspirent. La démocratie, le « vivre ensemble » démocratique, s’apprend dans les institutions éducatives, de l’école à l’université, non pas à travers l’indifférence, mais par la reconnaissance de la légitimité de la conviction et de son articulation aux compétences


J’ai écrit un jour que les seules universités qui entreront « par le haut » dans l’espace international seraient celles qui le feraient à partir d’une identité forte. Autrement dit, on rejoindrait l’UCL non seulement parce qu’on y conduit une recherche de valeur et que l’enseignement y est intéressant, mais aussi parce qu’on sait qu’on y discute ou qu’on y débat de questions importantes de manière originale, parce qu’elle est un laboratoire d’idées en matière de reconstruction des mécanismes de la solidarité sociale, parce que la recherche sur les technologies s’accompagne d’une réflexion sur leurs usages culturels, parce qu’on y débat des figures nouvelles du christianisme. Je pense que c’est à ces conditions-là que beaucoup d’entre nous –et notamment les plus jeunes- redécouvriront que derrière le laboratoire, le département ou la Faculté, il existe une université et que cela vaut la peine de s’y intéresser.


Je vais conclure. J’imagine que les organisateurs de cette journée – que je remercie vivement au passage- n’avaient pas programmé une conférence et je ne voudrais pas abuser de votre patience. Vivre à l’université comporte un risque considérable : côtoyer à toute heure une population jeune. Louvain-La-Neuve est un bain de jouvence permanent. Dès que le soleil apparaît, l’espace public se remplit de garçons et de filles que leur jeunesse rend beaux. Dans les amphithéâtres, il faut être aveugle ou sourd pour ne pas voir et entendre ce bruissement qui accompagne les vies qui se construisent.  Partager leur espace de vie fait perdre la conscience de l’âge et du temps qui passe. Je suis arrivé à ce moment de ma vie ou les ombres s’allongent. Je m’approche de la fin de l’après-midi. Il est une faculté que nous devons emprunter aux plus jeunes et garder au cœur de notre expérience d’universitaire : la faculté de rêver. Jacques Leclerc a fait l’éloge de la paresse ; je ferai volontiers celui de l’imagination. La magie de l’université est qu’elle permet de transformer le produit de l’imagination en réalités. Il faut pouvoir aussi rêver ensemble. Un de mes amis m’a récemment écrit que des complicités heureuses naissaient des racines qui s’abreuvent aux mêmes sources profondes. Pour rester dans l’image et la prolonger, la richesse de l’université est dans l’existence de ces sources communes, mais aussi dans les grandes pluies ou les orages qui, amenant, parfois de très loin, les eaux du ciel et de la mer, les irriguent et les renouvellent.
Je vous redis encore ma profonde gratitude pour ces années passées avec vous. Dans cet hommage, je n’oublie pas les générations d’étudiants qui se sont succédé tout au long de ce temps ; ils sont la raison d’être majeure de l’université et puissent-ils, longtemps encore, nous porter au-delà de nous-mêmes.


 


Michel Molitor


Le 25 novembre 2005

Publié le 20 octobre 2006