Editorial

GENERATIONS Louvain-La-Neuve

L'éditorial de mai 2019 du Président Michel Loriaux

Michel Loriaux
 

La révolution des Gilets Jaunes : menace ou renouveau de la démocratie ?

  
Prologue : le ciel était jaune

Lundi 15 avril, j’étais en train d’essayer de terminer (péniblement) un éditorial consacré à la crise des Gilets Jaunes en France – et accessoirement en Belgique – lorsque le ciel de Paris s’est embrasé brutalement et d’immenses volutes de fumées et de flammes se sont élevées au-dessus de Notre-Dame de Paris, un des monuments les plus visités de l’hexagone, fierté du patrimoine français, que l’incendie a failli réduire à l’état de cendres en quelques heures sans l’intervention courageuse de quelques centaines de pompiers parisiens qui ont pris d’énormes risques pour limiter les ravages du feu et sauver une grande partie de l’édifice et des trésors qu’il abritait.

Bien sûr, les Gilets Jaunes n’avaient pas grand-chose à voir avec cette catastrophe, et personne (en dehors de Jean-Marie Le Peni) n’osa même évoquer l’hypothèse d’un acte terroriste d’une mouvance islamique, alors qu’elle était dans tous les esprits, parce que c'eût été l’origine du déclenchement d’une véritable guerre de religion mettant la France à feu et à sang (comme l’attentat de Sarajevo en 1914 avait provoqué le prétexte au déclenchement de la Première Guerre mondiale).

Non, même apparemment pas la faute des ouvriers travaillant sur le toit et le long de la contestée flèche de Viollet-le-Duc, qui auraient oublié un chalumeau incandescent ou laissé traîner quelques mégots. Seulement probablement un bête court-circuit dans une installation électrique un peu vétuste et une alerte qui a résonné quelques minutes avant le déclenchement du feu sans que personne n’ait semblé lui accorder une grande importance (l’organiste a même refermé ses claviers et est rentré paisiblement chez lui en ayant cru à une fausse alarme). Juste le temps que la « forêt » de chênes séculaires soutenant la voûte de la cathédrale flambe comme une vulgaire boîte d’allumettes et provoque les dégâts que l’on sait.

 
Des dons miraculeux

Par contre, il serait faux de croire que l’affaire des Gilets Jaunes n’a entretenu aucun rapport avec l’incendie, puisque, dès le lendemain, la controverse s’est installée presque aussi vite que le feu en dénonçant l’importance des dons miraculeux (normal pour une cathédrale !) qui ont été annoncés par quelques grandes entreprises pour la reconstruction de l’édifice. Un demi-milliard d’euros offert par seulement trois firmes (familles Pinault et Lagardère, LVMH) dont on suppose qu’il s’élèvera facilement au total à un milliard ou plus en globalisant tous les dons, même plus modestes.

Je n’aurai pas la naïveté de confondre dons pour le patrimoine et budget social, comme certains chroniqueurs – d’une évidente mauvaise foi – ont tendance à l’évoquer, en désignant comme faibles d’esprit ceux qui pensent que les hommes (et les femmes) d’aujourd’hui méritent au moins autant de respect et d’attention que des pierres et des troncs d’arbres, fussent-ils multi-centenaires, voire même quasi-millénaires.

Mais avouons que la comparaison vient assez naturellement à l’esprit, en constatant que ces mêmes donateurs résistent à augmenter de quelques euros le salaire horaire de leurs employés, ou que le gouvernement rechigne à indexer le SMIC à l’évolution du pouvoir d’achat. Le débat fait rage et on aura du mal à trouver des pompiers aussi performants que ceux de Paris pour éteindre le feu.

Le président Macron pensait sans doute être l’homme de la situation, mais, au vu des dernières péripéties, on est plutôt en droit de se demander s’il parviendra à terminer son premier mandat sans être contraint à la démission (ou pire sans être victime d’une agression physique), même si, dans son esprit, le grand chantier auquel il espère sans doute dorénavant laisser son nom pour la postérité (comme Pompidou associa le sien au centre Beaubourg et Mitterrand à la pyramide du Louvre) sera la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame, faute d’avoir réussi un autre chantier autrement plus difficile, à savoir réconcilier les Français avec leurs hommes politiques et leur avoir rendu confiance dans la justice sociale.

 
Paris brûle-t-il ?

On sait, en effet, que, depuis pratiquement six mois (25 semaines à ce jour), ce qu’il était fréquent de désigner comme la plus belle avenue du monde, les Champs-Elysées, est la proie chaque samedi d’un déferlement et d’un défoulement collectif de Gilets Jaunes qui finiront par en faire la plus laide – ou la plus dangereuse – avenue du monde.

En des temps plus lointains aujourd’hui un peu oubliés, Hitler interrogeait au téléphone le gouverneur militaire de Paris (le général von Choltitz), à la veille de la reddition du Troisième Reich (24 août 1944), pour savoir si la Ville-lumière avait bien été détruite, en lançant le célèbre « Paris brûle-t-il ? » (repris par le film de René Clément – 1966). On sait que l’ordre de destruction n’a pas été exécuté et que Paris a été sauvé in extremis.

Mais actuellement, c’est le président Macron qui doit demander chaque fin de semaine à son préfet de police si Paris brûle ou, en tout cas, si ses beaux Champs-Elysées regorgeant de vitrines de luxe ont encore été mis à sac par des marcheurs (jeu de mots) qui tendent à confondre manifestations et pillages, comme dans les républiques bananières quand la faim gronde.

 
Drôle de révolte

Il est vrai que les plus brillants sociologues ou les meilleurs analystes politiques des mouvements sociaux n’avaient pas vu venir la révolte qui a surpris tout le monde, à commencer par le pouvoir en place. D’autant plus que la revendication au départ de la grogne ne concernait que quelques centimes de hausse sur le prix du carburant et qu’elle aurait dû être facile à satisfaire. Pas même de quoi remplir un briquet ou une lampe à pétrole. Et, ironie du sort, depuis l’origine de la grogne, les prix de l’essence et du diesel ont augmenté plus qu’auparavant et atteint de nouveaux sommets suite aux dégradations du contexte international (blocus américain sur le pétrole irakien, arrêt de la production vénézuélienne suite à la vacance du pouvoir et aux troubles politiques).

Le gouvernement français a-t-il manqué de clairvoyance en ne percevant pas, dès le départ des premiers rassemblements, la puissance explosive du mouvement comme une bombe à fragmentation qui libère ses projectiles dans tous les sens et multiplie les points d’impacts ? Probablement, puisque, au départ de la hausse du prix du plein aux pompes qui concernait principalement les citoyens à faibles ressources tenus d'effectuer des déplacements en voiture longs et onéreux pour leur travail ou même pour leur vie familiale, les doléances sont apparues dans tous les domaines, à commencer par le sempiternel pouvoir d’achat, mais aussi la retraite des vieux, la fiscalité, les salaires, les droits de succession, le SMIC, la limitation des loyers, la taxation du kérosène des avions, etc.

 
Des revendications antinomiques ?

Au total, 42 revendications que les Gilets Jaunes ont couchées sur papier et envoyées aux médias et aux députés sommés de les transposer en lois. « L’Obs » en a fait la recension et l’analyse et les a confrontées à leurs propos. En gros, beaucoup d’idées généreuses (plus de SDF, un SMIC à 1300 €) ou même de simple bon sens (impôt sur le revenu plus progressif avec plus de tranches…), mais, là où le bât blesse, c’est que, si chaque mesure envisagée séparément peut paraître accessible et négociable, les globaliser toutes relève de la mission impossible, sans doute pour des questions de capacités de financement dans un contexte de pénurie budgétaire, mais aussi parfois pour des problèmes d’incompatibilité fondamentale des objectifs : réduire la fiscalité n’est pas forcément la façon la plus évidente d’augmenter les services publics aux citoyens, comme l’objecteront en principe la plupart des fonctionnaires de Bercy.

Bref, après des semaines de tergiversation et d’incompréhension de la signification profonde du mouvement des Gilets Jaunes, le gouvernement et son chef suprême ont fini par prendre conscience de la gravité de la situation, notamment en assistant impuissants à la dégradation de l’Arc de Triomphe dans un climat véritablement insurrectionnel, où la « Marseillaise », statue allégorique de la liberté et de la République, dont l’effigie se trouvait à l’intérieur du monument, a été défigurée par un trou béant au visage, qui en décuple l’impression de fureur. Aux dernières nouvelles, la plupart des dégâts ont pu être réparés pour les commémorations du 8 mai, et la statue a pu retrouver son intégrité.

 
Une méga consultation

Il n’en fallait pas davantage pour que la répression se durcisse et que les autorités décident enfin d’organiser un Grand Débat, qui est sans doute une initiative sans équivalent dans l’histoire de la France, mais aussi sans doute des autres pays démocratiques, puisque près de 2 millions de contributions ont été recensées, que plus de 10 000 réunions locales ont été organisées en quelques mois et que 16 000 cahiers citoyens ont été produits, qui devront faire l’objet de synthèses autour de quatre thèmes fédérateurs : la transition écologique, la fiscalité et les dépenses publiques, la démocratie et la citoyenneté et l’organisation de l’État et des services publics, une initiative impossible à maîtriser sans l’apport indispensable de la société technologique et de ses récentes avancées permettant de traiter des fichiers informatiques énormes et non forcément numériques. Espérons seulement que cette débauche de moyens ne sera pas un leurre pour occulter les justes revendications des plaignants.

Et bien entendu, cerise sur le gâteau, le président Macron a apporté sa propre contribution à l’initiative, en participant à des débats-marathons au cours desquels il a pu faire une fois de plus la démonstration de son intelligence, de sa connaissance des dossiers et de son incroyable résistance physique, qui a stupéfié tout le monde, y compris ses adversaires.

 
Une richesse scandaleuse ?

Mais ce chantier pharaonique de revendications suffira-t-il à éteindre les incendies qui se sont déclenchés un peu partout en France (et à l’étranger) autour des ronds-points, en bloquant la circulation des véhicules et en rendant la vie économique de la nation plus difficile ? Suffira-t-il surtout à redonner espoir et confiance à ceux et celles dont les revenus, de l’ordre de quelques centaines d’euros (souvent moins de cinq cents), permettent à peine de satisfaire leurs besoins vitaux en nourriture, en logement et en soins de santé, et dont la seule échappatoire consiste à s’indigner de la richesse environnante qui transpire par tous les pores de la société : voitures luxueuses, restaurants étoilés, clubs selects, enseignes prestigieuses, etc.

 
Légitimer la violence ?

Difficile, quand on est réduit à fréquenter les restos du cœur ou à s’inscrire à la soupe populaire, de ne pas comprendre ceux qui trouvent leur satisfaction à défoncer les vitrines des magasins de luxe ou à détruire les distributeurs bancaires, même si on dit qu’ils appartiennent à l’ultragauche (ou d’ailleurs aussi à l’ultradroite), comme pour se donner bonne conscience en faisant semblant de croire que seuls des extrémistes anarchistes sont capables de tels dévoiements de comportement.

Quand la violence devient le principal moyen de dialogue entre le peuple et ses dirigeants, c’est la preuve que la démocratie est gravement malade et que les élus ont perdu toute crédibilité, comme l’attestent les messages de haine à l’encontre du président (« Macron démission », « Macron à mort ») ou les actes de vandalisme à l’encontre de biens des représentants (voiture, maison…).

 
La parole au peuple

Faut-il croire que la méfiance à l’égard des hommes politiques s’atténuerait si le principe d’un RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne, parfois appelé Référendum d’Initiative Populaire - RIP) proposé par les Gilets Jaunes finissait par être adopté et mis en œuvre, tout en sachant que l’idée n’est pas neuve puisqu’on en retrouve déjà en France une tentative lointaine, proposée par Condorcet vers la fin du 18e siècle, et qu’on dénombre actuellement 40 pays à travers le monde qui permettent des formes variables de référendum d’origine populaire au niveau national, sans qu’ils soient tous pour autant des exemples de démocratie respectueuse de la liberté des citoyens et des droits fondamentaux.

Dans les revendications des Gilets Jaunes, quatre types de référendum sont évoqués : le référendum législatif, consistant à soumettre au peuple une proposition de loi ; le référendum abrogatif, consistant à donner la possibilité au peuple d’abroger une loi précédemment votée ou d’en empêcher le vote ; le référendum révocatoire, demandant le départ d’un responsable politique ; et le référendum constituant, visant à demander une modification de la Constitution.

 
Un RIC flou ou fou ?

Pour l’heure, le RIC semble devenu la revendication phare des Gilets Jaunes, même si beaucoup de points d’incertitude subsistent sur les modalités concrètes de ces procédures, comme le nombre d’électeurs nécessaire pour les déclencher ou la participation requise ou non d’un certain nombre de parlementaires. Des propositions variables circulent sur le nombre de pétitionnaires requis. Par exemple, le chiffre de 700 000 signatures requises (soit environ 2 % des électeurs) est souvent évoqué. À noter d’ailleurs qu’en 2008, l’ex-président Sarkozy avait fait inscrire dans la Constitution la possibilité d’organiser un « référendum dit d’initiative partagée » s’il réunissait un cinquième des parlementaires (soit environ 185) et un dixième des électeurs (soit 4,5 millions), mais il n’a jamais été utilisé jusqu’à présent.

Jusqu’il y a peu, le pouvoir exécutif (président et premier ministre) ne s’était pas beaucoup exprimé sur cette procédure référendaire, ou en tout cas était resté assez flou à son propos, sans la refuser pour autant, mais certains analystes pensent que c’est là une position stratégique et une façon de faire diversion, car, en se focalisant sur le RIC, les Gilets Jaunes semblent bien avoir relégué au second plan leurs revendications initiales, qui étaient pour la plupart de nature économique : suppression des taxes sur le carburant, relèvement du SMIC, revalorisation des pensions, limitation des loyers, etc. , autant de mesures difficiles à mettre en œuvre simultanément et que ni le gouvernement ni les partenaires sociaux du côté patronal ne semblent souhaiter réellement satisfaire.

 
Un revirement stratégique

Alors que, pour beaucoup de Gilets Jaunes, le principal objectif est d’obtenir la démission de Macron, peu d’entre eux ont compris que tout miser sur le RIC pourrait provoquer un effet indirect contraire à l’effet attendu, à savoir un renforcement du pouvoir présidentiel au dépens du pouvoir parlementaire.

C’est sans doute ce qu’espère le Président Macron, puisque, dans sa première conférence de presse, prononcée devant un parterre de 300 journalistes et chroniqueurs pour leur annoncer les mesures qui devaient lancer l’acte II du quinquennat et organisée quinze jours après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame, il a évoqué la possibilité de mettre en service le référendum d’initiative partagée sous une forme « allégée », qui est cependant loin de répondre aux attentes des Gilets Jaunes.

 
Le système représentatif : pas si mauvais !

À ce propos, on peut se demander si, dans leur obsession de se débarrasser de la politique partisane aux mains d’une élite déconnectée des réalités du terrain, « souvent corrompue, surpayée et privilégiée », une conception citoyenniste de la politique, où le peuple est souverain et participe directement au pouvoir sans médiation, n’est pas la meilleure façon de mettre en péril le principe même de la démocratie. Cette démocratie dont Churchill disait qu’elle est un mauvais système mais sans doute le moins mauvais de tous, en pensant, bien sûr, à la démocratie représentative et pas à la démocratie directe plébiscitée par les Gilets Jaunes. Celle-ci suppose un peuple uni « sans divisions partisanes, sans idéologies, une addition d’individus libres dont on va recueillir la volonté par un dispositif simple, en leur posant une question (elle aussi simple) ou en tirant au sort parmi eux un certain nombre d’individus libres qui vont pouvoir délibérer en conscience », c’est-à-dire des conditions à l’antipode de celles représentées par le mouvement des Gilets Jaunes, déjà incapable de se présenter en ordre unifié aux élections européennes. Ce qui pouvait apparaître comme un mode de décision idéal dans une petite cité comme Athènes, au nombre de citoyens et d’électeurs limité, ne l’est plus dans un pays réunissant plus de 60 millions d’habitants aux opinions diversifiées et aux positionnements politiques multiples.

 
Des oppositions nécessaires

Autrement dit, en stigmatisant le système représentatif et en jetant l’opprobre sur les élus, les Gilets Jaunes risquent de rendre toute gouvernance impossible ou aléatoire. Les critiques qu’ils adressent à la conception de la politique partisane sont, certes, légitimes et souvent justes, mais ils oublient que, même si une certaine déprofessionnalisation de la politique est souhaitable, une division du corps politique est nécessaire parce que, sans elle, « les antagonismes qui traversent la société ne trouvent plus d’expression et de mise en visibilité (…) qu’il s’agisse des rapports de genre, de race, de générations ou même de classes », sans parler de nouveaux antagonismes qui se mettent en place dans un contexte mondialisé (autour du climat, de la biodiversité, du véganisme…).

Manifestement, le mouvement des Gilets Jaunes ne s’imposera comme un acteur important du changement politique que s’il accepte de donner une visibilité aux clivages sociaux et de reconnaître que le conflit et les oppositions sont « aussi nécessaires à la démocratie, même authentique et déprofessionnalisée, que l’est l’inclusion directe de tou.te.s les citoyen.ne.s ». La question mérite en tout cas d’être débattue.

 
Simple grogne ou mouvement social inédit ?

Quoi qu’il en soit, une chose semble acquise : le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas, comme beaucoup d’observateurs ont pu le croire au début des manifestations, l’expression d’un simple mouvement de grogne, provoqué par les paroles arrogantes du président « jupitérien » ou par les privilèges indécents des professionnels de la politique (élus, membres des cabinets ministériels, conseillers, experts, etc.), mais bien d’un véritable mouvement social inédit par rapport à ceux qu’on a connus dans le passé.

Inédit, il l’est à plus d’un titre, mais aussi en même temps profondément déconcertant dans la mesure où il se révèle « transgressif au regard des normes habituelles des mobilisations populaires »ii. Au départ d’un simple refus des taxes sur les carburants, les revendications sont rapidement passées à la dénonciation des conditions de vie indécentes pour une grande partie de la population et de l’insuffisance du pouvoir d’achat, pour ensuite se poursuivre avec « la dénonciation du pouvoir et l’émergence d’aspirations démocratiques ».

Mais, de surcroît, le mouvement ne recourt pas aux moyens traditionnels des luttes ouvrières (grèves, occupations d’entreprises), et ses porteurs préfèrent s’installer à la périphérie des villes sur des « non-lieux » (ronds-points, parkings de grandes surfaces), en dehors des manifestations hebdomadaires sur les lieux parisiens du pouvoir et du luxe, qui semblent polariser toutes les exaspérations. Ils refusent de se mettre sous la bannière des organisations syndicales et politiques traditionnelles et rechignent même à désigner des porte-paroles pour entamer des négociations avec les autorités officielles.

Enfin, ils ne se « revendiquent pas d’une appartenance de classe (par exemple les travailleurs salariés), mais comme étant du peuple, voire même « le Peuple », et ils parlent au nom des Français, face à un interlocuteur et adversaire unique, Macron », qui a presque réussi à faire oublier que l’ennemi héréditaire était le patronat. Ce qui fait dire à un auteur comme Samuel Hayatiii que le mouvement des Gilets Jaunes a à la fois des aspects de révolte populaire d’ancien régime (les jacqueries) et d’extrême modernisme, du fait des capacités témoignées de maîtrise des moyens actuels de communication (réseaux sociaux, recours aux médias…).

 
Les origines du mouvement : des besoins en croissance 

Encore faut-il essayer de comprendre pourquoi un tel mouvement est apparu, et s’il est possible d’y répondre en apaisant les tensions. Il est, en effet, interpellant de constater que, même si la résistance à l’impôt est un phénomène universel de tous temps et de tous pays, dans le cas de la France, la révolte intervient paradoxalement à un moment où les statistiques mettent en évidence une élévation substantielle du pouvoir d’achat. Pourquoi donc revendiquer plus de pouvoir d’achat s’il a progressé significativement dans les dernières années et continue à le faire ? Probablement pour une raison assez simple, à savoir que les besoins ont augmenté plus rapidement que le pouvoir d’achat et que le sentiment d’insatisfaction a grandi parallèlement.

Enfant de la guerre, j’ai le souvenir d’avoir pris longtemps des bains dans une grande bassine dont l’eau était chauffée sur le poêle à charbon et de devoir sortir à l’extérieur pour aller aux toilettes, qui n’étaient même pas sèches comme les ultra-écologistes le recommandent aujourd’hui, mais dont la fosse de recueil des matières fécales devait être régulièrement vidangée pour servir d’engrais aux légumes du jardin. Et les foyers les moins nantis n’avaient même pas l’eau courante à domicile, mais devaient s’abreuver à la pompe publique sur la place communale. J’habitais pourtant en ville et pas à la campagne, où la situation était souvent plus critique encore.

Après la guerre, la reconstruction des villes a permis d’améliorer sensiblement l’équipement des maisons, qui ont commencé à accéder aux nouveautés venues d’Outre-Atlantique (frigo, lessiveuse, cuisinière, four électrique, chauffe-eau, etc.). Aujourd’hui, presque tous les appartements et maisons privées disposent de salles de bain, de WC à chasse d’eau et de cuisines équipées (qu’on appelait d’ailleurs au début « cuisines américaines »), de sorte qu’en bénéficier n’est plus véritablement un indice d’aisance matérielle.

Mais les besoins ne se sont pas arrêtés à ces biens matériels d’équipement. Les législations sur les congés payés, qui ont constitué un des plus grands progrès sociaux du 20e siècle, se sont accompagnées d’une demande accrue de voyages et de séjours touristiques, d’abord à quelques centaines de kilomètres du domicile, souvent à la côte, et ensuite de plus en plus loin à l’étranger, sur les plages méditerranéennes et atlantiques ou au cœur des montagnes alpines (pour les vacances d’hiver).

 
Ma mère et moi 

Là aussi, je me souviens que ma chère maman n’avait jamais vu la mer jusqu’à ce que je l’emmène moi-même, à l’âge adulte, visiter le littoral belge, sans qu’elle semble avoir vraiment souffert de cette carence en air iodé (elle m’avait cependant permis de faire cette expérience avant elle durant ma jeunesse et mon adolescence, et je l’en remercie encore). De leur côté, ceux qui allaient devenir mes beaux-parents avaient saisi ce courant de liberté naissant en faisant partie d’une amicale de cyclisme et en partant les WE en balade sur leur tandem, un mode de déplacement redevenu à la mode de nos jours pour des raisons d’écologie, mais qu’ils abandonnèrent rapidement lorsque la hausse de leurs revenus leur permit d’acheter une petite voiture deux-temps (une Lloyd) les propulsant durant les vacances d’été sur les routes de France jusqu’au Lavandou avec leur matériel de camping bien conçu.

Le sociologue réputé Pierre Bourdieu a écrit des pages célèbres sur les moyens de vacances des Français et les styles de vie en fonction des classes sociales (voir « La distinction », 1979). Tout le monde n’avait pas l’accès aux grands hôtels et aux tables les plus fastueuses, mais même dormir sous la tente et partager le pastis autour d’un jeu de pétanque était un tel progrès social, par rapport aux générations précédentes condamnées à mourir sur place là où elles étaient nées, que tous ceux qui eurent accès à ce mode de vacances (et ils furent nombreux dans les milieux ouvriers et employés) y trouvèrent leur plaisir et même sans doute une forme de bonheur.

 
Le bonheur à crédit : pas pour tous !

Aujourd’hui, pour le bonheur, il faut d’abord consulter sa mappemonde (ou une agence de voyages), pointer un lieu à l’antipode de son lieu de résidence et le rejoindre après quelques milliers (ou dizaines de milliers) de kilomètres passés dans un monstre des airs estampillé Boeing ou Airbus, qui déverse sa cargaison de passagers (comme d’autres leur cargaison de bananes) dans un gigantesque complexe hôtelier des tropiques, où la nourriture et les boissons sont disponibles à profusion selon la formule tellement prisée du « all inclusive ». Ou alors, l’alternative est de partir en croisière sur des bateaux qui ressemblent plus à des buildings sur mer qu’à des paquebots comme autrefois le France ou le Queen Mary et qui menacent même la survie des lieux où ils accostent (comme Venise, qui risque d’être engloutie dans les remous de leurs moteurs).

Bien sûr, ce mode de vacances n’a rien à voir avec les périples des explorateurs du début du 20e siècle, qui ne concernaient que les représentants des classes supérieures possédantes, aristocrates et grands bourgeois, à la façon décrite par Agatha Christie dans ses romans, en felouque sur le Nil ou dans l’Orient-Express de Nagelmackers.

Le problème, c’est que ce monde-là était fait pour quelques milliers (ou dizaines de milliers) de privilégiés, alors que le tourisme de masse s’adresse de nos jours à des millions (bientôt des milliards) de vacanciers avides de dépaysement sous la devise « toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus haut », même si pour cela il faut sortir les cartes de crédit.

 
Une frénésie échappatoire mauvaise pour la planète

Quoi qu’il en soit, indépendamment des risques majeurs que cette frénésie échappatoire fait peser sur notre bonne vieille Planète bleue (un autre débat auquel je reviendrai), ces activités vacancières ont un coût important, que tous nos concitoyens ne peuvent s’offrir. C’est d’autant plus vrai que ces dépenses figurent dorénavant dans le « panier de la ménagère » (drôle de panier !), qui permet de calculer les index du coût de la vie, en compagnie, d’ailleurs, d’autres biens ou services qui caractérisent les évolutions de nos modes de vie, comme l’ordinateur, le smartphone, le téléviseur plat et, bien entendu, la voiture et ses carburants.

En général, les consommateurs n’opèrent pas des choix entre ces biens et services, mais entendent bénéficier de tous à la fois, ce qui provoque inévitablement un sentiment de diminution du pouvoir d’achat et de frustration lorsque leurs revenus sont trop faibles pour faire face simultanément à ces dépenses sensées être toutes prioritaires et indispensables.

Voilà pourquoi les innombrables revendications des Gilets Jaunes mises au jour par la grande consultation ne pourront, plus que vraisemblablement, être toutes satisfaites et que la probabilité est grande que les Champs-Elysées continueront à être envahis chaque fin de semaine par des foules déchaînées, réclamant la démission du président Macron et prêtes à en découdre avec les forces de l’ordre public ou à saccager les magasins de luxe sur leur passage.

 
Déficits publics ou changement des modes de vie

Peu de voies sont envisageables pour enrayer cette machine infernale, et toutes soulèvent tellement d’objections que le pouvoir n’ose même pas les évoquer ou seulement à mots couverts. On pourrait, certes, laisser filer les déficits publics, vu les faibles taux d’intérêt appliqués lorsque le trésor emprunte de l’argent sur les marchés internationaux (à taux quasi nuls, voire même négatifs), mais la seule idée que le déficit pourrait atteindre ou dépasser le niveau du PIB apparaît positivement insupportable et déclencherait certainement une salve de reproches véhéments de la part des autorités européennes gardiennes de l’orthodoxie financière libérale. Pourtant, certains experts rappellent que cette situation a déjà existé dans le passé sans provoquer pour autant banqueroutes et autres catastrophes financières.

Une autre possibilité plus radicale, mais aussi peut-être plus durable, serait de refonder fondamentalement notre mode de vie pour le rendre plus austère, moins dispendieux et plus proche de la nature. Il ne s’agirait pas de retourner à l’âge des cavernes, comme quelques contestataires malveillants ont tendance à l’insinuer, mais de développer un modèle plus proche de ce que les adeptes (raisonnables) de la décroissance préconisent (même s’ils sont souvent considérés comme des illuminés irréalistes).

 
Comportements vertueux et dépenses ostentatoires

Des comportements vertueux sont déjà proposés et parfois respectés par les populations, mais il faut reconnaître que ce sont souvent les plus faciles à mettre en œuvre sans bouleverser pour autant nos pratiques occidentales qui ont nos préférences. Par exemple, remplacer les ampoules traditionnelles par des ampoules led moins énergivores et tout aussi éclairantes, faire le tri des déchets pour en faciliter le recyclage, assurer une plus grande longévité à tous les appareils domestiques (appareils ménagers, smartphones, ordinateurs, écrans TV…) en facilitant leur entretien et leur réparation, sans appliquer des dispositifs d’obsolescence programmée comme actuellement, remplacer les chaudières à gaz vétustes par des pompes à chaleur, etc. C’est dans ces domaines que le progrès technique bien conçu peut participer à ces changements de comportement de façon assez naturelle.

Mais il en est d’autres pour lesquels on peut parier que les résistances psychologiques seront beaucoup plus fortes. Acceptera-t-on de renoncer à sa piscine privée (de plus en plus nombreuses) au profit des établissements publics ? Privilégiera-t-on les transports en commun (y compris en milieu rural) pour décourager le recours aux véhicules privés ? Les avantages en faveur du remplacement des véhicules plus pollueurs par des voitures à propulsion électrique ou hybrides seront-ils suffisants pour encourager les automobilistes à sauter le pas de la transition énergétique ? Ou devra-t-on remplacer les mesures incitatives par des mesures répressives (du genre interdire la circulation aux véhicules trop anciens dans le centre des villes) ? Et renoncera-t-on facilement aux vacances sous les tropiques en avion au profit de séjours plus courts et plus proches, mais aussi en train, fussent-ils rapides et luxueux ? Ou faudra-t-il en arriver à appliquer des rationnements, comme pour la viande ou le beurre pendant la Seconde Guerre mondiale ?

On assistera peut-être alors à l’apparition d’un marché noir des autorisations de voyager à l’étranger que les riches n’auraient pas de mal à racheter aux plus pauvres (comme les pays riches peuvent déjà acheter aux pays pauvres leur autorisation de polluer) en accentuant les inégalités sociales. Et puisqu’on parle de nourriture, les adeptes du véganisme auront-ils réussi à convaincre les carnivores de réduire leur consommation de viande autant pour leur santé que pour le respect de la condition animale ? De même, favorisera-t-on les productions locales (de céréales, de fruits, de légumes, de viande…) au détriment des importations lointaines de produits exotiques à l’empreinte écologique lourde ? Et je pourrais allonger la liste des incantations comme le croyant qui égrène son chapelet en espérant recevoir l’absolution de ses péchés.

 
Fin du monde contre fin du mois

À vrai dire, ces mesures n’auraient pas forcément toutes pour effet d’accroître le pouvoir d’achat et de faire baisser la pression revendicative des Gilets Jaunes. Certaines produiraient même peut-être l’effet inverse d’accroître le sentiment d’appauvrissement si les coûts de production sont plus élevés, mais, au moins, elles participeraient un peu au sauvetage de la Planète et, au pire, au prolongement de l’idylle nature-culture que l’homme entretenait depuis des millénaires avec sa terre nourricière sans la menacer d’extinction.

Sera-ce cependant de nature à apaiser la colère des Gilets Jaunes, eux qui pensent que les perspectives de fin du monde qu’on leur oppose parfois pour refuser leurs revendications sur la fiscalité trop élevée (notamment celle sur les carburants) sont moins urgentes à traiter que les misères de fin du mois. Ce n’est cependant pas l’avis de nombreux experts, qui considèrent que fin du monde et fin du mois constituent un même combat et qu’il n’est pas opportun de les opposer.

En effet, on sait que plus les inégalités augmentent, plus les dégradations environnementales sont à redouter, dans la mesure où « la quête sans fin d’une plus grande reconnaissance sociale et du statut le plus prestigieux pousse les élites à surconsommer des ressources rares de façon ostentatoire jusqu’à éventuellement provoquer un effondrement du système. »

 
Des chiffres accablants 

Or, les chiffres confirment une aggravation du fossé entre riches et pauvres, aussi bien au niveau mondial qu’au niveau national (français), puisque, pendant que les salaires des pauvres stagnaient et qu’ils ne parvenaient pas à boucler leurs fins de mois, en l’espace de 20 ans, les 500 Français les plus riches ont vu leur fortune multipliée par un facteur 7 et représenter, en 2017, 1670 fois les revenus des plus pauvres, même après impôt (d’après le magazine Challenges), là où Henry Ford estimait autrefois qu’un gradient de salaire maximum de 1 à 40 était équitable et moralement acceptable.

L’enjeu est tellement important pour ramener la paix sociale que Macron n’a pas hésité à reprendre la formule à son compte et à affirmer qu’il allait traiter fin du mois et fin du monde tous les deux à la fois, une façon de reconnaître la nécessité de concilier enjeux climatiques et enjeux sociaux, comme l’avait déjà martelé l’ex-ministre de la transition écologique Nicolas Hulot.

Mais reconnaître cette nécessité ne signifie pas être assuré de sa possibilité, et Macron est resté plutôt discret sur les mesures relatives à la transition écologique, parente pauvre des réformes annoncées, sinon la promesse de la création d’un « Conseil de défense écologique » et de la réforme du « Conseil économique, social et environnemental » pour y intégrer des citoyens tirés au sort et susceptibles de faire des propositions adressées au Parlement.

 
Humilité sincère ou feinte ?

Surtout que le Président, même s’il a fait preuve, lors de son intervention à l’Elysée, d’une certaine humilité en reconnaissant des maladresses passées et en admettant avoir pris conscience des injustices et des souffrances éprouvées par les catégories défavorisées de citoyens, a aussi prévenu qu’il entendait garder le cap antérieur, en accélérant même le rythme des réformes prévues, qu’il juge bonnes (comme la suppression de l’ISF), et en repoussant beaucoup de revendications apparues dans le grand débat (comme le vote obligatoire ou la prise en compte des votes blancs).

Aura-t-il réussi à convaincre de sa sincérité et de la justesse de ses prévisions, afin de renouer le lien cassé entre les citoyens et leurs représentants, mais surtout à accélérer l’épuisement et l’assèchement du mouvement des Gilets Jaunes, qui semble devenu l’objectif prioritaire du gouvernement des marcheurs ? L’avenir en décidera. 


i Pour étayer sa thèse, le fondateur du Front National avait argumenté qu’une simple flambée de bois ne produisait pas des fumées jaunâtres mais grises, les spécialistes consultés lui objectèrent que cette couleur était due aux grandes quantités de plomb provenant des toitures en fusion.
ii Antoine Artous, Francis Sitel, Contretemps

iii Consulter son blog sur : https://samuelhayat.wordpress.com/

 

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