Editorial

GENERATIONS Louvain-La-Neuve

L'éditorial de novembre 2019 du Président Michel Loriaux

Michel Loriaux
 

Ode à Greta
 
Ou comment le dernier espoir de sauver la planète et ses habitants repose sur l'engagement de la jeunesse

  
Un curieux renversement des alliances des âges

Il arrive parfois que les choses ne se passent pas comme on avait prévu qu’elles devaient se passer. C’est actuellement le cas pour les relations entre générations.

Depuis plusieurs décennies, il était acquis que, si une guerre des générations devait se produire, ce serait entre les générations actives et les générations âgées retraitées, les premières étant les cotisants des systèmes de protection sociale et les secondes les bénéficiaires, d’où les tensions présumées entre ces deux groupes aux intérêts divergents.

Il était même devenu courant que, dans tous les colloques de gérontologie ou de démographie du vieillissement, au moins une séance spéciale soit consacrée à ce thème, qui drainait un public avide de savoir qui l’emporterait dans cette guerre des âges.

La nouveauté, et en même temps la surprise, est que les alliances (et donc les oppositions) se sont déplacées à l’occasion du combat pour la préservation de l’environnement et la sauvegarde de notre planète.

 
Des enfants en colère

Ses plus ardents défenseurs, qui descendent régulièrement dans la rue, sont aujourd’hui les jeunes, tous âges confondus, et pas seulement les adolescents et les jeunes adultes, mais aussi les élèves de l’enseignement primaire.

Mais leur principale cible de revendication, ce ne sont pas les vieux, qui ont pratiquement conclu un pacte de solidarité avec les jeunes pour dénoncer l’inertie des adultes et de tous ceux qui détiennent les pouvoirs d’agir sans les mettre en œuvre, allant même parfois jusqu’à nier l’urgence des réformes et la réalité des atteintes à l’environnement. Pour se donner bonne conscience, les hommes politiques et les dirigeants peuvent toujours prétendre que les jeunes sont instrumentalisés par des mouvements associatifs luttant pour la protection de l’environnement, ou que la majorité des manifestants pour le climat sont motivés par l’envie de « sécher » les cours un jour par semaine ; mais ces arguments sont faibles comparés à l’ampleur des mouvements et à l’enthousiasme des contestataires. Des contestataires qui se sont choisi des porte-parole pour diffuser leurs messages et les amplifier à tous les vents de la planète.

Plusieurs noms ont émergé ces derniers temps avec des thèmes d’actions qui ne sont pas forcément identiques, comme par exemple la jeune pakistanaise, Malala Yousafzai qui milite pour l’éducation des filles ou le jeune lycéen américain, David Hogg, qui lutte contre la prolifération des armes à feu dans son pays. Mais la figure de proue la plus emblématique est certainement la jeune suédoise, Greta Thunberg, qui vient de haranguer les dirigeants du Monde à la tribune de l’ONU en mobilisant tous les médias, mais aussi en concentrant toutes les critiques sur les donneurs de leçons qui n’aiment pas en recevoir. Et ils sont nombreux, depuis des chefs d’Etat et des représentants politiques jusqu’à des philosophes et même des animateurs TV.

 
Une certaine Greta, égérie et activiste

Récemment, même le gentil Bernard Pivot, animateur charismatique de la célèbre émission « Apostrophes » (A2), s’est payé un tweet qui lui a valu une volée de bois vert, non pas qu’il critiquait l’action de Greta, mais parce qu’il se rappelait avec nostalgie sa propre jeunesse en constatant qu’il n’y avait pas dans sa génération de jeunes filles comme Greta et que, s’il y avait été confronté à l’époque, il aurait été déboussolé et même « mort de trouille ». En somme, rien de bien méchant puisque, dans le même temps, il admirait sa maturité et son potentiel de persuasion.

C’est vrai qu’elle n’a pas mâché ses mots au sommet de l’ONU sur le climat, devant la soixantaine de chefs d’Etat rassemblés pour la circonstance à New York. Elle les a accusés d’avoir laissé tomber les jeunes, et même d’avoir volé ses rêves et son enfance avec leurs paroles creuses, en rappelant qu’à son âge, c’est à l’école qu’elle devrait être « et non pas à New York en train de défendre la cause écologique ». C’est d’ailleurs bien ce que ses principaux détracteurs lui reprochent, encourager les jeunes à se « déscolariser » pour épouser une cause (celle du climat), aussi noble soit-elle, en la qualifiant de prophétesse en culotte courte, d’escroquerie intellectuelle ou même de « Prix Nobel de la peur », faisant allusion à ses présumées accointances avec les milieux activistes comme Greenpeace ou certains industriels suédois soupçonnés de « greenwashing ».

Mais plus méprisables sont sans doute ceux qui s’en prennent à son physique sévère et parfois figé, pour la discréditer sous prétexte qu’elle souffrirait d’une forme atténuée d’autisme (le syndrome d’Asperger, qui développerait chez certains jeunes des capacités intellectuelles ou artistiques exceptionnelles).

 
Parole juvénile contre parole sénile ?

Même des philosophes pour qui j’ai habituellement le plus grand respect, comme Pascal Bruckner, Michel Onfray ou Alain Finkielkraut, n’ont pas résisté au plaisir de se départir de leur réserve habituelle pour discréditer la jeune suédoise. Alain Finkielkraut, par exemple, qui se plaint pourtant d’être souvent victime de gérontophobie, n’a pas hésité à s’en prendre à la jeunesse de sa cible en affirmant, dans une interview radiophonique, qu’il trouve lamentable que certains adultes s’inclinent aujourd’hui devant une enfant et qu’il considère que l’écologie mérite mieux. Et d’ajouter : « nous avons mieux à faire pour sauver ce qui peut l’être que de nous mettre au garde-à-vous devant Greta Thunberg et d’écouter les abstraites sommations de la parole puérile » (20/09, sur France Inter).

Pourtant, on peut se demander quel est le poids de sa parole « sénile » (si je voulais être méchant !) par rapport à cette parole « puérile » qui, du haut de ses 16 ans, a déjà rencontré le pape François et Barack Obama, a pu s’exprimer devant des assemblées prestigieuses (le parlement suédois, les parlementaires français et britanniques, la COP 24 à Katowice, le forum économique mondial de Davos, l’assemblée générale des Nations Unies 2019), a déjà reçu une poignée de prix et de distinctions pour son militantisme et a même fait la couverture du célèbre magazine Times en mai 2019.

Mais surtout, elle a réussi à lever en quelques mois à travers le monde des centaines de milliers de jeunes en les sensibilisant à l’enjeu climatique. Au départ de la première pancarte qui appelait à la grève des cours le vendredi (Fridays for Future) jusqu’à la manifestation de Montréal qui a rassemblé un demi-million de personnes, 270 villes ont organisé des grèves dans au moins une quinzaine de pays, y compris le nôtre.

 
Même les transhumanistes s'en mêlent

Mais ce succès n’a fait qu’exacerber les critiques. J’ai même été surpris d’apprendre que le chirurgien-écrivain-essayiste Laurent Alexandre, lui-même pourtant gourou de l’intelligence artificielle et prêtre du transhumanisme, a cru utile de s’en prendre à Greta Thunberg, qu’il surnomme « sainte Greta » ou la « déesse de la religion collapsologique » (pour les nuls, ce néologisme récent désigne l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle). Mais ce qui semble le chagriner le plus, c’est que le mouvement de résistance lancé par la jeune suédoise en encourageant ses condisciples à marcher pour le climat est considéré comme « anti-progrès, liberticide, malthusien et suicidaire ». Bien plus, pour lui, « l’écologie politique saborde la civilisation occidentale ». Et il n’est pas le seul à le penser.

Mais en réalité, ce n’est pas tant la civilisation qu’il redoute de voir disparaître que le modèle économique qui la soutient, à savoir le modèle libéral basé sur l’accumulation, la compétition et les inégalités. Mais c’est aussi celui que dénonce Greta Thunberg lorsqu’elle assassine du regard le président Trump, grand destructeur de l’environnement, lors de son entrée aux Nations Unies.

Chère Greta, rassurez-vous, nous sommes nombreux à vous aimer et à vous soutenir, car ce que vos détracteurs vous reprochent, c’est de n’avoir pas de solutions clé sur porte à leur proposer, alors qu’eux-mêmes, qui sont au pouvoir depuis des décennies et qui détiennent tous les leviers d’action pour enrayer le Mal qui ronge la Planète, n’ont rien entrepris de concret, sinon des mesurettes sans grande efficacité ni conviction.

 
La Jeanne d'Arc du climat

En somme, à l’instar de Jeanne d’Arc qui s’était considérée comme investie de la mission de bouter les Anglo-Saxons hors du beau territoire de France, vous considérez que c’est aux climatosceptiques que vous devez décocher vos flèches pour leur faire entendre raison.

Espérons seulement que vous ne rencontrerez pas sur votre chemin trop de Pierre Cauchon (évêque de Beauvais, ordonnateur du procès de Jeanne d’Arc, 1371-1442) qui ne reculeront devant rien pour vous faire abjurer votre foi et vous conduire au bûcher. Et la comparaison n’est même pas exagérée, puisque vous venez encore de recevoir des menaces de mort assorties d’un flot d’épithètes nazies pas des plus aimables.

En somme, il est assez réconfortant de constater que c’est la jeunesse innocente qui a pris conscience que son avenir était gravement menacé et qui va (peut-être) contraindre les adultes à assumer leurs responsabilités, au risque, sinon, d’être traduits devant le tribunal des grands crimes contre l’Humanité et d’être condamnés comme les fossoyeurs de la solidarité entre générations. Mais peut-être s’agit-il seulement d’un beau conte de fée soporifique pour aider nos petites têtes à s’endormir apaisées en rêvant d’être les supermans de l’environnement ?

 
Réchauffement, inondation et extinction de masse

Mais abandonnons un moment Greta à ses admirateurs et à ses détracteurs, pour nous concentrer sur les théories qui évoquent une catastrophe planétaire comme il y en a eu à l’époque des dinosaures, et peut-être même la disparition de l’espèce humaine comme d’autres espèces en ont déjà été victimes, puisque les ethnologues parlent d’une sixième extinction de masse, qui serait à l’œuvre actuellement et qui pourrait toucher les hommes eux-mêmes.

Concernant le climat, il semble bien que le doute ne soit plus possible et que les climatosceptiques les plus virulents ont définitivement perdu le combat, même si une étude récente démontre qu’ils étaient encore plus présents dans les médias que les scientifiques qui dénoncent le réchauffement. D’autant plus que le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a tendance à revoir ses estimations à la hausse de rapport en rapport, notamment concernant le réchauffement de la Planète à des horizons relativement proches. Au lieu des 1,5° C de réchauffement prévu par l’Accord de Paris (à la COP21 en 2015), les 2° C semblent dorénavant dans la ligne de mire des prévisionnistes. Bien plus, récemment, des météorologues réunis en assemblée ont produit des simulations dont les résultats varient selon les hypothèses entre + 2° C et + 7° C à l’horizon 2100. Dans l’hypothèse forte, le niveau des mers pourrait s’élever de pratiquement un mètre, voire plus, une perspective redoutable qui provoquerait l’inondation de nombreuses zones côtières, où vit 70 % de la population mondiale, et la disparition complète de certaines îles.

Mais il n’est pas nécessaire de recourir à des modèles mathématiques sophistiqués pour se rendre compte de la gravité de la situation. Un peu partout, les glaciers s’écroulent, la banquise rétrécit, le permafrost fond en même temps que des forêts primaires disparaissent, des terres se désertifient, des zones tempérées se tropicalisent… Au départ, c’est notre environnement qui est d’abord impacté, mais, dans la foulée, ce sont les hommes (et les femmes) qui souffrent et qui meurent.

 
Les hommes (et les femmes) ne sont pas épargnés

Certains spécialistes redoutent qu’en fondant, le permafrost libère des virus qui y étaient congelés et fasse réapparaître des épidémies aujourd’hui disparues (comme la meurtrière grippe espagnole). De même, la combinaison chaleur excessive (35-40°) / forte humidité pendant de longues périodes créera dans certaines régions des conditions létales auxquelles seront exposées des populations entières, qui tenteront de s’y soustraire en migrant vers des zones restées plus froides et plus clémentes. Les migrants climatiques deviendraient alors beaucoup plus nombreux que ne le sont aujourd’hui les migrants économiques, et ces conditions extrêmes font penser à certains analystes que la surpopulation redoutée pour la fin du siècle pourrait s’autoréguler par la mortalité, comme ce fut le cas pendant la majeure partie de l’histoire humaine, où les gains de la lutte pour la vie étaient pratiquement absorbés par les victoires de la mort, empêchant la progression de l’espérance de vie.

Cependant, cette dernière thèse va à l’encontre des projections réalisées par la Division de population des Nations Unies, qui prévoient que la population mondiale devrait avoisiner les 10 milliards vers 2100 (variante médiane), et rien ne devrait permettre d’exclure à tous les coups une progression beaucoup plus forte (par exemple jusqu’à 15 milliards).

Pendant longtemps, j’ai pensé que les admonestations des Nations Unies et des organismes gravitant tout autour (Population Council, FNUAP…) pour encourager (ou obliger !) les pays pauvres à réduire leur fécondité afin de limiter leur croissance démographique était une stratégie de sauvegarde des intérêts des pays du Nord contre ceux du Sud, plus qu’une volonté réelle de leur permettre de se développer.

 
Bucarest et la révolte des peuples pauvres

C’était d’ailleurs le sens de la fronde qui gronda dans les rangs des « pays non alignés » lors de la première conférence de la population tenue à Bucarest en 1962, lorsqu’ils déclarèrent, à travers la parole du délégué algérien, qu’ils refusaient le contrôle des naissances sans compensation et que la meilleure pilule était encore le développement. L’expression ébranla à ce point les organisateurs des Nations Unies, qu’ils s’empressèrent d’inventer dans l’urgence un nouveau concept, « intégrer population et développement (IPD) », dont personne ne comprenait vraiment ce qu’il signifiait, mais qui apaisa pendant un certain temps les colères des peuples déshérités, au prix de millions de dollars investis dans l’organisation de colloques, rencontres internationales et même centres de formation spécialisés dans les techniques de l’IPD.

Ce fut d’ailleurs l’occasion pour notre université d’accueillir pendant une décennie (1986-1995) un de ces centres, baptisé CIDEP (Centre international de formation et de recherche en population et développement), après que celui qui avait été installé à Bucarest suite à la conférence de 1962 (le CEDOR, de 1964 à 1984) fut décrété indésirable par les tyrans roumains. Bonne aubaine pour l’UCL, qui mit cette occasion à profit pour poursuivre une réflexion critique sur les nouveaux concepts et renforcer la collaboration entre les démographes et les économistes du développement de l’Alma Mater (en plus de former pratiquement 150 fonctionnaires et enseignants originaires principalement d’Afrique francophone).

 
Le développement durable contre le développement économique

Quand le concept IPD donna des signes d’essoufflement, il céda tout naturellement la place à un autre concept tout aussi problématique, le « développement durable », qui « s’imposa en évinçant le développement économique, qui avait pourtant été le mot d’ordre des années de la décolonisation et des indépendances ».

Apparemment, le développement durable réussit une brillante synthèse de deux (voire trois) objectifs : assurer le développement économique et la satisfaction des besoins des générations présentes, mais avec modération pour préserver l’environnement et ne pas compromettre la capacité des générations futures de satisfaire aussi leurs propres besoins. Le concept est apparu pour la première fois en 1987 dans un rapport intitulé « Notre avenir à tous », présenté devant la Commission mondiale pour l’environnement et le développement (CMED). Il fut adopté plus tard, en 1992, à la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, plus connue sous le nom de « Sommet de la Terre » de Rio de Janeiro, qui a réuni 120 chefs d’Etat.

Génial ! Mais probablement impossible à respecter, sauf au prix de contraintes tellement fortes qu’elles ne s’imposeront vraisemblablement à l’Humanité que si des catastrophes majeures la frappent (conflits nucléaires, épuisement total des ressources énergétiques sans énergie de substitution, crash boursier d’une ampleur planétaire inégalée, réchauffement climatique au-delà de toutes les estimations actuelles, disparition accélérée de la biodiversité, etc.)

Le problème, c’est que beaucoup de concepts séduisants appartiennent au monde des idées (et pas des réalités), au point qu’on finit par croire que ce sont les idées qui constituent la réalité, de sorte qu’on pourrait la manipuler à notre gré, comme on le ferait en laboratoire. C’est ce qui se passe souvent dans les conférences internationales, avec leurs beaux plans d’action qui se révèlent trop souvent n’être que de sinistres plans d’inaction.

 
Si tu veux changer le monde, change d'abord de mode de vie

Certes, il est toujours possible de convaincre les populations de trier leurs déchets (pas si sûr !), de remplacer leurs ampoules classiques par des leds moins consommatrices, de jeûner un jour par semaine en s’abstenant de consommer de la viande (les religions en avaient déjà compris l’intérêt il y a des millénaires), mais accepteront-elles aussi facilement de troquer leur voiture (même électrique) contre des vélos familiaux, de renoncer à leur piscine privée dans leur jardin, de devenir des adeptes du véganisme, d’abandonner leur projet de vacances lointaines en avion et de ne se reproduire qu’après avoir obtenu leur permis de procréer ?

J’exagère, penserez-vous, pour forcer le trait ? D’accord, mais il faut quand même comprendre que, lorsque les ressources sont limitées, le seul véritable remède est de les rationner, comme le beurre et la viande pendant la Seconde Guerre mondiale, au risque d’ailleurs d’accroître les inégalités entre ceux qui ne reçoivent presque rien et ceux qui peuvent jouir de tout sans restriction, comme c’est déjà le cas actuellement en dehors de tout programme officiel de rationnement.

Cependant, faut-il croire que les ressources sont effectivement limitées ? Oui, si l’on en juge par les travaux sur les capacités de charge de la planète, qui sont forcément complexes et sujets à controverse, vu que les estimations dépendent de l’état des techniques de production et des comportements alimentaires des populations. Il n’empêche que les indicateurs comparés d’empreinte écologique et de biocapacité révèlent des situations interpellantes, qui nous donnent à penser que nous sommes en dépassement de consommation par rapport aux capacités de production de la Terre pendant la majeure partie de l’année.

Bien plus, des calculs plus ou moins rudimentaires démontrent que, si la population planétaire vivait avec une empreinte écologique comparable à celle d’un Belge moyen, la population maximale serait inférieure à deux milliards (une situation dépassée depuis longtemps) ; tandis que, pour supporter les 10 milliards annoncés pour la fin du siècle, l’empreinte écologique de l’habitant moyen de la planète devrait être inférieure de 5 fois à celle d’un Belge, soit le niveau de vie d’un Indien ou d’un Ivoirien, que personne ne serait prêt à accepter de bon cœur, même parmi les nations les plus pauvres.

 
Trop de gens sur terre ?

Résumons ! En 1950, au sortir de la Seconde Guerre mondiale qui avait fait des victimes par dizaines de millions, la population mondiale n’était encore que de 2,5 milliards, un chiffre que la plupart des écologistes profonds (« deep ecologists ») auraient pu trouver acceptable, d’autant qu’une grande partie de l’humanité vivait déjà dans des conditions de misère et de privation inacceptables. Le rattrapage par le développement technologique n’était cependant pas un rêve impossible, et le président américain Truman l’avait proposé dans son fameux discours sur l’Etat de l’Union de 1949, même s’il ne faisait pas de doute qu’il s’agissait d’une habile stratégie pour permettre aux USA d’asseoir leur hégémonie mondiale.

Mais c’était sans compter sur l’emballement démographique qui a provoqué un triplement de la population en l’espace d’une vie humaine (70 ans), sans guère de perspective de ralentissement significatif du taux de croissance annuel avant la seconde moitié du 21e siècle (en l’absence des catastrophes meurtrières évoquées plus haut). C’était aussi sans compter que, durant cette période, les techniques allaient également progresser rapidement, de sorte qu’elles allaient générer, même dans les pays pauvres, des besoins nouveaux. Il était d’ailleurs légitime que leurs habitants souhaitent troquer leur vieux vélo contre un vélomoteur, et plus tard une automobile, ou qu’ils veuillent bénéficier de l’électrification de leur village éloigné.

Des revendications d’autant plus légitimes que, dans les pays occidentaux industrialisés, les modes de vie n’ont pas évolué dans le sens de la frugalité, mais plutôt dans celui de la débauche de consommation en tous genres, autant ostentatoire que réellement utile. Résultat : l’objectif du développement durable semble bien devoir s’éloigner plutôt que devenir accessible.

 
Une approche novatrice ou hypocrite ?

Surtout que les critiques n’ont pas été épargnées à ce concept présumé novateur, et plus encore solidaire, dès son lancement en grande pompe par les Nations Unies en 1992 à Rio, lors de la conférence sur l’environnement, avec sa version définitive proposée au Caire deux ans plus tard, où il s’est vu ajouter une troisième dimension pour intégrer les travaux du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) sur le développement humain.

Du coup, le développement se doit d’être à la fois viable (respect des exigences écologiques), équitable (partage des ressources entre les générations et les citoyens) et vivable (humainement et socialement acceptable), un tiercé pour le moins difficile à gagner, surtout que les fonctionnaires des Nations Unies ont cru utile d’ajouter, pour faire bonne figure et rester dans la logique capitaliste, le tout « dans le cadre d’une croissance économique soutenue ». Comment qualifier une telle approche : naïve, trompeuse, inconsciente, insensée, irréfléchie ou hypocrite ?

 
Pourquoi si peu d'intérêt pour les générations actuelles ?

Pourtant, les avertissements n’ont pas manqué, depuis ceux d’auteurs modérés (comme Gilbert Rist, 1966) qui pensent que le développement est un concept occidental non exportable au monde entier, jusqu’aux auteurs plus radicaux (comme notre collègue Jean-Philippe Peemans, grand spécialiste mondial du développement, 2002), qui considèrent l’aide au développement comme une arme de soumission et d’aliénation des peuples et des gens du Sud et en quelque sorte un cheval de Troie introduit subrepticement pour assurer la domination des pays du Sud par ceux du Nord.

Des esprits espiègles, comme le prix Nobel américain Robert Solow (prix Nobel d’économie en 1987), s’interrogent d’ailleurs sur les raisons profondes de notre extrême sollicitude à l’égard des générations futures, alors que le sort déplorable de nos contemporains démunis suscite si peu d’intérêt et de réaction.

D’autres esprits, tout aussi espiègles, se demandent si le développement soutenable et durable ne serait pas davantage le problème, en raison de son imprécision et de ses flous idéologiques, que la solution et s’il a des chances de devenir « notre avenir à tous », comme le prédisait avec optimisme le rapport Brundtland ?

 
Un prix nobel gaspillé ?

Finalement, au terme de ce rappel historique et de la réflexion qu’il m’a suscitée, je crois que Greta Thunberg, en choisissant comme point d’attaque de sa campagne de communication les atteintes à l’environnement et le réchauffement climatique, a eu l’intelligence de toucher là où ça fait mal et où les conséquences sont visibles de tous, afin de hâter une conscientisation planétaire.

Cette peur sera-t-elle suffisamment forte pour entraîner les changements vertueux dans les autres secteurs concernés des technologies et des styles de vie, à l’opposé de « l’American way of life », si destructeur et qui fait pourtant encore rêver tant de monde ? Rien n’est moins sûr !

Il en aurait peut-être été autrement si le comité de sélection des prix Nobel avait compris que l’attribution du prix Nobel 2019 de la Paix à Greta Thunberg (plutôt qu’à un premier ministre éthiopien inconnu du grand public) aurait été, avec un peu de chance, le signal déclencheur du Grand Chambardement. Mais il a manqué de courage et préféré jouer la sécurité des « grands de ce monde », plutôt que l’aventure de la jeunesse revendicatrice. Encore un rendez-vous raté de l’histoire, comme il y en a eu tant au cours des deux derniers siècles.


Notes:
- Pour une approche détaillée de la question, consulter le n° spécial de la revue Imagine (sept.-oct. 2019, n° 135, « Trop d’humains sur terre ? »).
- Également, le numéro hors-série de la revue Sciences Humaines (juillet-août 2005, « Sauver la Planète ? Les enjeux sociaux de l’environnement »), qui montre que tous les problèmes étaient déjà posés sur la table à l’aube du 21e siècle ! Que de temps perdu !

- Pour les théories du développement en relation avec la population, voir notamment : Michel Loriaux (dir.), « Populations et développements : une approche globale et systémique », coll. Population et développement, n° 5, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, et Paris, L’Harmattan, 1998, 582 p. (avec des contributions de la plupart des enseignants qui ont participé à l’aventure cidepienne de 1987 à 1995).

 

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