Editorial

GENERATIONS Louvain-La-Neuve

L'éditorial de décembre 2021 du Président Michel Loriaux
Consultez aussi la sous-rubrique "Brèves d'écran", une chronique ouverte à tous, faisant allusion aux "Brèves de comptoir" d'antan.

Michel Loriaux
 

Le COVID-19 : catastrophe universelle ou chance improbable ?

 

Prologue : brève histoire d’un virus couronné qui a déclaré la guerre à l’humanité et qui menace sa survie à long terme

2020 : une année presque normale

Et puis survint l’année 2020. Malgré la redondance du nombre 20, c’était une année courante, un peu banale, même si elle fut associée à son lot d’évènements remarquables : naissances et décès, bien sûr, mais aussi événements politiques de grande portée (comme l’élection du 46e président des États-Unis, Joe Biden) et commémorations diverses (250e anniversaire de la naissance de Beethoven, triple anniversaire de la naissance, du décès et de l’appel du 18 juin du Général de Gaulle, centenaire de la création de la Société des Nations en 1920 et 75e anniversaire de l’ONU). Rien que de très classique, en somme, dans une année qui comporte 365 occasions de rappeler un fait historique marquant.

Mais voilà qu’un événement inattendu se produisit dans l’Empire du Levant, à 9900 km à vol d’oiseau de Bruxelles, dans une ville nommée Wuhan, méconnue de la plupart des gens, même si elle compte plusieurs millions d’habitants et quelques marchés, où s’échangent des marchandises exotiques pas toujours contrôlées par les services sanitaires, du genre pangolin, un petit mammifère à la peau écaillée apprécié des palais chinois.

En temps normal, cet événement aurait dû passer inaperçu, sauf que, dans le cas présent, les pangolins, qui avaient dû faire des mauvaises rencontres avec d’autres animaux, sans doute des chauves-souris, avaient chargé en même temps des hôtes indésirables sous forme de microscopiques particules dotées du pouvoir de rendre malades les hommes, et parfois même de les faire mourir.

Là aussi, la chose aurait pu ne pas provoquer de vagues, dans la mesure où l’homme cohabite sur terre depuis des millénaires avec d’innombrables espèces, des plus microscopiques aux plus gigantesques, et dont certaines lui sont hostiles.

Mais, en général, il a pu trouver des parades pour en réduire les méfaits, sous forme de potions diverses, de médicaments, d’interventions chirurgicales, mais aussi de mesures d’isolement comme les quarantaines imaginées dès le XIVe siècle pour combattre les désastres de la Peste noire.

 
La course folle aux vaccins miraculeux

Avec le virus apparu à Wuhan, le choix était limité, vu l’ignorance dans laquelle les scientifiques se trouvaient à son égard, même s’ils mirent un temps record pour le décrypter. A l’origine, le seul remède efficace était de s’en isoler le plus possible pour éviter sa propagation et la contamination. D’où les masques respiratoires et les scaphandres médicaux qui firent tellement défaut au début de l’épidémie lorsque tous les grands laboratoires du monde se livraient une course acharnée pour être le premier à découvrir un vaccin efficace contre ce virus de la famille des corona (à cause de sa forme en couronne), identifié par l’OMS sous l’acronyme COVID-19 (CO pour couronne, VI pour virus, D pour disease ou maladie et 19 pour son année d’apparition).

Jusqu’à ce moment, il était admis que la mise au point d’un vaccin contre une maladie quelconque prenait au moins une dizaine d’années, tant les opérations de conception et de validation étaient nombreuses et complexes.

Encore fallait-il que la structure moléculaire du virus puisse être identifiée, ce qui n’était pas forcément le cas et qui explique que certaines maladies sont restées rebelles jusqu’ici à toutes les tentatives de leur trouver un remède vaccinal efficace (notamment le SIDA, mais aussi le banal rhume).

Or, miracle, avec le COVID-19, les délais de mise au point d’un vaccin ont été réduits par un facteur 10, puisqu’il a fallu moins d’un an pour que les premiers succès des laboratoires soient enregistrés et que l’on a commencé partout dans le monde à vacciner des millions de personnes pour les protéger du risque de contracter la maladie, ou au moins en éviter les formes les plus sévères, souvent mortelles ou laissant des séquelles fortement handicapantes.

Plus étonnant encore, ce n’est pas un vaccin unique qui a été mis au point, mais au moins une dizaine de vaccins, produits par des laboratoires différents, qui rivalisent d’efficacité, avec des méthodologies variées, depuis les plus traditionnelles (virus inactivé) jusqu’aux plus novatrices (protéines virales, vaccins à ARN…).

 
Une économie (presque) à l’arrêt et une vie sociale paralysée

Malheureusement, malgré la vitesse exceptionnelle de production de ces résultats encourageants, rien n’a pu empêcher que la mort fasse son office, surtout parmi les sujets les plus vulnérables, en raison de leur âge avancé ou de pathologies diverses, affaiblissant leur résistance physique ou leur capacité à produire des anticorps protecteurs.

Au début, ce furent les résidents des maisons de repos (les EHPAD en France) qui fournirent les plus gros contingents de victimes en raison du désintérêt dont étaient l’objet ces populations considérées comme vouées à la mort à brève échéance jusqu’au moment où des mesures médicales d’isolement furent prises pour limiter, avec un certain succès, la propagation de la maladie parmi ces établissements assimilables parfois aux mouroirs d’autrefois.

D’après l’OMS, à l’heure actuelle, on dénombrerait plus de 5 millions de morts du COVID-19 dans le monde.

D’où le sentiment de catastrophe sanitaire qui s’est emparé de toutes les opinions publiques et qui a provoqué non seulement la mise en état d’arrêt de presque toute l’économie, mais aussi une paralysie totale de toute la vie sociale, réduite aux relations au sein du foyer domestique et s’apparentant aux conditions de la vie carcérale la plus stricte, surtout en raison des couvre-feux imposés partout pour éviter les rassemblements nocturnes.

Plus de réunions de famille, plus de cérémonies de mariage, ni même d’enterrement, plus d’activités sportives, plus de spectacles culturels, plus de séances de body-building, plus de repas au restaurant, plus de vacances à l’étranger, etc.

Mais aussi, plus grave pour les adolescents, plus de cours en présentiel et, pour les malades, report sine die des interventions chirurgicales non urgentes, ce qui a parfois provoqué l’aggravation de leur situation sanitaire et même l’anticipation de leur décès.

 
Quand la résistance s’organise

Rapidement, ces mesures d’interdiction et de restriction sévère sont apparues à certains comme liberticides et comme des atteintes aux principes fondamentaux de la démocratie libérale, surtout à partir du moment où les progrès de la recherche médicale laissaient entrevoir que la vaccination massive des populations était la seule issue possible pour espérer éradiquer la maladie, et que les campagnes de propagande en faveur de la vaccination commençaient à recueillir une certaine adhésion du public, même si les mouvements de résistance étaient aussi de plus en plus nombreux et de mieux en mieux structurés.

Dorénavant, le choix des décideurs publics est de naviguer à vue entre un laxisme (modéré ?) qui risque de réactiver des poches de contagiosité et une sévérité génératrice de mouvements de révolte, susceptibles de renforcer les antagonismes entre des générations dont les priorités sont devenues incompatibles, les vieux optant majoritairement pour les politiques sécuritaires, les jeunes pour le laisser-faire généralisé.

Douloureux dilemme, d’autant plus difficile à trancher qu’aucune certitude n’existe quant à la supériorité absolue d’un scénario sur l’autre, tant que la fameuse immunité collective n’aura pas été atteinte, mettant ainsi un terme définitif au débat.

Actuellement, dans certaines régions ou dans certains pays qui affichent des résultats encourageants se rapprochant de cette immunité collective, les contraintes trop sévères ont pu être levées, souvent en produisant des attestations officielles apportant la preuve que les sujets ont reçu les vaccins salvateurs (ou ont subi la maladie avec succès dans une période récente). Moyennant quoi, il est possible de déjeuner en établissement en se dispensant de certains gestes barrières, ou d’assister à un match de football en extérieur.

Malheureusement, un manque de coordination entre pays complique l’application de ces mesures et les rend moins opérationnelles qu’elles pourraient l’être, la coopération entre pays n’étant pas toujours le mot d’ordre dominant.

Sans compter que l’apparition de nouveaux variants du virus (brésilien, omicron, africain, etc.) rend les vaccins existants moins efficaces et retarde le moment où une majorité significative des populations nationales aura été protégée grâce aux campagnes massives de vaccination.

La question qui se pose avec insistance est de savoir si nous serons dorénavant condamnés à vivre avec le virus en permanence, à cause notamment de son aptitude à muter rapidement et à se propager facilement (sans parler de la résistance à la vaccination opposée par les mouvements « antivax »). Et d’autant plus facilement que, paradoxalement, ce sont les enfants, interdits de vaccination (jusqu’il y a peu) en raison de leur jeune âge et de leur résistance aux formes sévères de la maladie, qui en sont les principaux propagateurs à l’égard des autres catégories de population, en particulier les grands-parents susceptibles de développer des complications graves en cas de contamination.

Où le conflit des générations retrouve involontairement une certaine actualité, en dépit des sentiments d’amour et de solidarité qui peuvent animer les parentèles !

 

Épilogue. Le COVID-19 : catastrophe universelle ou chance improbable ?

Une thèse aussi provocante qu’inattendue

Et si l’épidémie de COVID tant redoutée était une chance ? La dernière à portée de l’Humanité si elle veut survivre et éviter que la belle planète bleue qui l’abrite depuis des millénaires devienne le cercueil de ses ambitions et de ses folies, mais aussi de ses errements et de ses divagations.

Absurde, penserez-vous ! Comment imaginer que cette espèce déclarée supérieure, qui a traversé les temps en se développant et qui a réussi à domestiquer une nature souvent hostile en surmontant toutes les épreuves rencontrées, soit tout à coup la victime expiatoire d’une bestiole microscopique devenue l’ennemi public n° 1.

Non seulement absurde, mais aussi d’un épouvantable cynisme et d’un parfait égoïsme, qui tiendrait pour négligeable la mort de milliers de personnes (et bientôt de millions), prix à payer pour échapper au désastre.

C’est du moins la thèse quelque peu iconoclaste que soutient un brillant économiste de renom, professeur à la Sorbonne et directeur de l’Institut de Haute Finance, Philippe Dessertine, qui vient de produire un ouvrage provocateur sous le titre interpellant : « Le grand basculement. Quel sera le monde d’après ? » (Robert Laffont, 2021).

D’emblée, l’auteur pose la question de savoir si la pandémie de COVID, survenue en cette année 2020, ne serait pas l’événement le plus important de ces dix derniers siècles (sic !!) et si, de surcroît, loin d’être la catastrophe mondiale dénoncée, ce ne serait pas la chance la plus improbable de notre époque « pour nous, pour les générations à venir, pour la survie de notre espèce et pour celle de la planète ? »

Rien que cela, comme si d’autres crises épidémiques (comme la Peste noire du Moyen Âge) ou d’autres inventions (comme celles de l’imprimerie ou de l’électricité) n’avaient eu qu’un impact négligeable.

 
Simple évolution ou réel basculement ?

Prudemment, l’économiste se met à l’abri des critiques, en précisant qu’il ne saurait être question pour autant d’ignorer les victimes de cette pandémie mondiale et faire preuve de la plus grande insensibilité en oubliant les souffrances de ceux qui ont dû être placés en coma artificiel, la tête en bas et la gorge intubée, ou qui ont vu leurs proches emportés par la déferlante virale mortelle.

Et de rappeler que, si le nombre de malades et de morts fait l’objet d’une surveillance quotidienne, ce n’est pas seulement par sentiment d’empathie à l’égard des victimes, mais par crainte que le nombre d’hospitalisations en soins intensifs et en réanimation ne dépasse les capacités d’accueil du système sanitaire, et que le corps médical soit obligé d’opérer des choix cornéliens entre les malades, souvent en fonction de critères subjectifs comme l’âge ou le statut social, qui ne reflètent pas forcément les chances de survie réelles des patients, ce à quoi la plupart des médecins urgentistes ne sont d’ailleurs pas prêts à se conformer par respect de leur serment d’Hippocrate.

Quoi qu’il en soit, en parlant de basculement, Dessertine veut signifier que le Monde est passé d’un état à un autre (comme par exemple de l’état liquide à l’état solide) et que le changement est définitif et irréversible.

Il ne s’agit pas d’une simple évolution, ni même d’une mutation, mais d’un basculement comme il ne s’en produit que rarement, souvent au bout de longues périodes d’immobilisme, parfois même des siècles et des siècles, avant d’être visible.

Pour que le basculement se réalise, il convient que la génération aux manettes accepte la rupture totale avec « ce qu’ont vécu ses aînés, ses aïeux et les aïeux de ses aïeux ».

 
Une accumulation de cataclysmes et de dérives

En général, les guerres sont des moments privilégiés de ces transformations sociétales d’envergure. Celle de 14-18, dite la Grande Guerre, qui devait être la « der des der », n’a fait que préparer et précipiter la suivante, laquelle a entraîné dans sa foulée, outre ses 55 millions de morts militaires et civils, une série de dérives collatérales : l’holocauste, Hiroshima, les innombrables oppositions de pouvoir entre les deux grands blocs idéologiques (les blocus de Cuba et de Berlin, les luttes de décolonisation, la guerre des étoiles, etc.). Sans parler des catastrophes naturelles, physiques et humanitaires qui ont accompagné ce parcours chaotique (les accidents nucléaires de Three Mile Island, en 1979, de Tchernobyl, en 1986, et de Fukushima, en 2012, les naufrages de l’Amoco-Cadiz, en 1978, et de l’Erika, en 1999, le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994, l’épuration ethnique en Bosnie, en 1993, etc.).

La liste est presque interminable, mais, sans la prolonger davantage, l’évidence saute aux yeux : tout le monde ou presque avait compris que le modèle politique, idéologique, productif et financier sur lequel reposait l’équilibre précaire du monde était à bout de souffle, et qu’il aurait convenu de le réformer en profondeur pour éviter que les fissures apparues un peu partout ne s’aggravent et ne débouchent sur des catastrophes à terme inévitables et insurmontables.

Encore aurait-il fallu que les dirigeants du monde et ceux qui les soutiennent (banquiers, marchands d’armes…) fassent preuve de clairvoyance et de courage politique, pour admettre que le modèle sur lequel ils avaient fondé leur pouvoir et leur fortune était devenu obsolète et incapable de s’adapter au contexte environnemental et technologique rénové de l’après-guerre.

 
Une cécité généralisée regrettable

En fait, la nécessité d’un changement de modèle était bien perçue, mais à un horizon tellement lointain qu’elle n’inquiétait pas vraiment. On y pensait « le soir, en rentrant du travail, en regardant les actualités ou en écoutant une chanson ». Pas plus.

Pour les guerres, on était content d’avoir échappé au pire en survivant au conflit et d’avoir bénéficié des réparations financières et de l’aide internationale pour reconstruire les villes détruites par les bombardements et les combats de rue.

Quant aux autres événements, souvent tragiques, qui émaillèrent le siècle, ils n’étaient pas perçus avec la gravité qui s’imposait. Non seulement tout le monde ne croyait pas en l’imminence du danger, mais un certain nombre d’experts pensaient même que les activités humaines n’étaient pas responsables des perturbations climatiques et qu’il y avait toujours eu, dans la longue histoire de l’espèce Homo sapiens, des variations climatiques, notamment des périodes de glaciation, qui avaient menacé sa survie.

 
Des pôles qui fondent et des terres qui brûlent

Et pourtant, comment ne pas voir que les glaciers qui rendaient inaccessibles les routes des pôles en hiver étaient en train de fondre comme des glaçons au soleil et que la banquise, autrefois si robuste se désagrégeait en plaques de glace devenues trop minces pour supporter le poids des ours polaires.

Et si le Titanic, fierté de l’armement maritime britannique, avait été mis à l’eau 100 ans après son baptême (1912), il n’aurait probablement pas rencontré un iceberg meurtrier et connu un des plus importants naufrages de l’histoire maritime civile. Dans la fiction cinématographique inspirée de la catastrophe, qui a valu au film une volée de récompenses internationales (notamment 11 Oscars), Jack, le peintre vagabond ( incarné par Leonardo DiCaprio), n’aurait pas dû se sacrifier pour sauver Rose (Kate Winslet), l’aristocrate désobéissante, en lui évitant de mourir de froid sur un débris de bois du paquebot présumé insubmersible, mais qui sombra en quelques heures, faisant 1500 victimes sur les 2200 passagers embarqués.

Mais les pôles ne sont pas les seules terres concernées par le réchauffement climatique, qui a aussi touché des zones habituellement chaudes, devenues torrides lorsque de gigantesques incendies se sont déclarés, détruisant toute vie humaine et animale sur des superficies de la taille de pays entiers, comme ce fut le cas récemment au Brésil, en Australie et en Californie, où on a pu avoir l’impression que « le soleil s’était soudain dangereusement rapproché de la Terre ».

 
Un siècle mal démarré et mal clôturé

Finalement, le XXe siècle, qui a commencé en retard avec l’attentat de Sarajevo, qui a mis un terme à la vie de l’archiduc François-Ferdinand en 1914 et a déclenché « la Grande Guerre », n’a pas non plus réussi sa sortie, qui a été faite d’une multitude de dérapages en tous genres et de dysfonctionnements, souvent gravissimes, qui n’ont cependant pas été suffisants pour créer le sentiment que le modèle en cours devait être abandonné au profit d’un nouveau, dont les prémisses étaient d’ailleurs déjà apparues depuis un certain temps.

Le monde a donc poursuivi sa course folle et désordonnée au profit et à l’abondance. Est-ce la pénurie qui avait caractérisé les années de guerre, et même d’après-guerre, qui avait créé une sensation de frustration et un besoin de gaspillage pour affirmer sa supériorité un peu à la manière des cérémonies de potlatch dans certaines cultures nord-américaines, où le don et la destruction de biens participaient à la démonstration de richesse et de générosité ? Peut-être.

 
Consommation et gaspillage : la culture du TROP

Toujours est-il que, même si des chercheurs avaient tiré depuis longtemps le signal d’alarme, notamment les adeptes de la théorie de la décroissance, nous avons préféré en général rester sourds à leurs appels, parce qu’il aurait fallu renoncer à un certain nombre de nos acquis « civilisationnels » et revoir fondamentalement nos modes de vie, en reconnaissant que nous étions entrés dans ce qu’on peut appeler la culture du trop, à laquelle il était urgent de porter remède.

Trop de voitures et de camions qui creusent l’asphalte de nos routes, trop d’avions qui tracent des routes aériennes dans nos cieux encombrés et pollués, trop de superpaquebots qui sapent les fondements de nos cités lacustres, comme Venise, trop de frets maritimes qui sillonnent nos océans, trop d’hypermarchés qui jettent les marchandises, trop de déchets ménagers qui empoisonnent les populations pauvres du Tiers Monde, trop de vies animales sacrifiées à nos appétits boulimiques, trop d’énergie fossile utilisée pour produire notre électricité, etc.

 
La décroissance a mauvaise presse

Certes, des efforts non négligeables ont été poursuivis pour tenter de limiter les dégâts, comme les voitures électriques ou hybrides, les ampoules LED à faible consommation, les aliments sans composantes animales, les matériaux de construction à base de déchets végétaux, les éoliennes tirant leur énergie des éléments naturels.

Malheureusement, souvent ces progrès ont été le prétexte, non pas à réduire nos consommations et nos gaspillages, mais au contraire à les amplifier, notamment en multipliant les autoroutes, les aérodromes, les piscines individuelles, les voyages aux antipodes, les dépenses de luxe, les parcs de voitures familiales, les avions et les yachts privés, les œuvres d’art aux cotes abyssales, les clubs de foot plus riches que des États, etc.

En vérité, si une culture du trop s’est imposée, c’est, bien sûr, parce que les modes de vie ont évolué, mais c’est aussi avant tout parce que la population mondiale a subi une croissance numérique phénoménale au cours des deux derniers siècles, le XIXe et plus encore le XXe.

 
Une surprise de taille : l’explosion démographique

Qu’on se rappelle que l’humanité a mis pourtant des millénaires avant d’atteindre le chiffre déjà impressionnant du premier milliard, vers 1800.

Pendant cette longue période qui l’a précédé, les prélèvements que les hommes opéraient sur la nature en biens non renouvelables étaient limités, même si certaines réalisations étaient spectaculaires (par exemple les pyramides égyptiennes ou le Colisée romain).

Un siècle plus tard, vers 1900, la population mondiale n’avait gagné qu’un demi-milliard supplémentaire, ce qui aurait pu paraître rassurant si, au cours des décennies suivantes, la progression ne s’était pas faite plus rapide, à un rythme quasi exponentiel, qui ne s’est pas ralenti malgré les millions de morts des deux guerres mondiales, jusqu’à atteindre en 2020 un score avoisinant les 8 milliards d’habitants. Et ce n’est pas fini, puisque les prévisions des Nations Unies ne laissent pas entrevoir un ralentissement, encore moins une stabilisation, avant que l’effectif de la population mondiale approche les 10 milliards d’habitants, voire plus.

 
Le lit de la misère est fécond

Encore faudrait-il pour cela que les peuples les plus pauvres de la Terre, comme les paysans de l’Inde, du Bengladesh, du Nigeria ou du Pakistan et de beaucoup d’autres pays d’Afrique et d’Asie, modifient profondément leur conception de la famille et réduisent leur fécondité à un niveau proche du seuil de remplacement des générations (estimé généralement à 2,1 enfants par femme avec un niveau de mortalité infantile faible).

Comme Josué de Castro (1908-1973) l’avait formulé dans une phrase aussi lapidaire que prophétique, « la table du pauvre est maigre et le lit de la misère est fécond ».

Autrement dit, il y a peu de chances que les maudits de la Terre réduisent leur fécondité si les enfants sont leur seule richesse. C’est manifestement le message que n’ont pas compris pendant longtemps les agences des Nations Unies chargées du développement (FNUAP), en axant prioritairement leurs programmes d’action sur la diffusion des méthodes contraceptives plutôt que sur l’éducation (des filles principalement) et sur l’amélioration des conditions de vie matérielle qui doit logiquement en découler.

 
Des inégalités qui augmentent dans un monde qui s’enrichit

Dans un monde où l’argent coule à flots et où la pénurie ne semble pas être une contrainte majeure, il est inquiétant que la répartition soit si inégalitaire entre les grandes régions, les pays, les catégories sociales, les groupes ethniques, les sexes.

Le paradoxe est que les inégalités augmentent dans le même temps où la production de richesses ne cesse de s’accroître comme jamais auparavant. Alors que l’enrichissement mondial aurait dû être mis à profit pour éradiquer la pauvreté absolue et réduire les inégalités les plus flagrantes, c’est l’inverse qui s’est produit en contribuant, selon la formule consacrée, à rendre les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, preuve que le système mondial obéissait à des valeurs éloignées des idéaux de démocratie répétés dans toutes les réunions internationales.

Selon moi, la croissance démographique rapide était une arme politique que les pays pauvres pouvaient agiter face aux pays riches pour contester leur suprématie et réclamer une meilleure répartition des ressources mondiales, tandis que ces derniers considéraient qu’il était impératif de juguler la croissance des populations sous-développées pour continuer à permettre aux pays développés d’asseoir leur suprématie sur les pays du Sud et de profiter de leurs richesses en ressources naturelles indispensables à leur propre développement.

 
Développement contre asservissement ?

Les programmes de planification des naissances qui fleurirent au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale dans les agences des Nations Unies furent donc un moyen d’asservissement des peuples pauvres plus qu’un moyen de développement, et les multiples conférences internationales sur la population et le développement organisées à un rythme quasi décennal un outil de propagande pour tenter de stabiliser la population mondiale.

Je dois avouer que pendant longtemps j’ai soupçonné les Nations Unies et leurs diverses agences opérationnelles de camoufler leurs intentions véritables, c’est-à-dire limiter la croissance démographique des pays pauvres sous le couvert de programmes d’action supposés les sortir de leur sous-développement.

Pour l’avoir dénoncé dans plusieurs réunions internationales, je crois avoir suscité la méfiance de certains de leurs dirigeants à mon égard et avoir raté quelques occasions de mission ou de carrière, même si ces prises de position « courageuses » me valurent aussi en contrepartie la sympathie de représentants du Sud, trouvant dans ces positions d’un « occidental » un soutien à leur propre combat.

 
Le développement est le meilleur des contraceptifs

Je prenais d’ailleurs souvent un malin plaisir à rappeler l’intervention du délégué algérien à la conférence mondiale de la population de Bucarest, en 1974, qui s’était écrié à la tribune que « le meilleur des contraceptifs, c’est le développement », une façon pour les « pays non alignés » de rappeler leur opposition à la limitation des naissances sans mesures d’accompagnement économiques. C’est sans doute ce qui décida les experts des Nations Unies à décréter que les prochaines conférences sur la population seraient dorénavant dénommées conférences sur la population et le développement.

Pourtant, je dois reconnaître que, depuis lors, j’ai moi-même évolué dans mes convictions profondes et que, sans renoncer à mes sentiments de méfiance vis-à-vis des projets onusiens, je suis de plus en plus porté à reconnaître que la taille de la population constitue un obstacle majeur à la résolution des autres problèmes qui se dressent devant l’humanité, si elle veut se donner des chances de leur survivre.

 
Malthus : le premier antimalthusien ?

La notion de surpopulation, qui était au départ un concept idéologique destiné à maintenir un rapport de force entre régions du monde favorable aux pays occidentaux industrialisés, a sans doute repris une signification plus objective qui a contribué à remettre à l’honneur le débat autour des théories malthusiennes.

Il faut en effet rappeler que le révérend britannique (1766-1834) qui leur a donné son nom avait défendu dans son célèbre « Essai sur le principe de population » (1798, traduction française par Éric Vilquin en 1980), la thèse que la population, malgré ses velléités naturelles de se reproduire et de s’accroître, était limitée en pratique par les ressources du territoire qui l’abrite et régulée par les guerres, les famines et les épidémies, fréquentes à cette époque.

Résultat : là où on aurait pu craindre une progression rapide de la population, son effectif était finalement ramené à un état d'équilibre proche de la stationnarité, qui évitait l'augmentation de la pauvreté et de la mortalité dans les couches populaires par l’effondrement des salaires.

Homme d'Église, Malthus était soucieux de ne pas aggraver la misère des populations, comme l'attestent les mesures politiques qu'il préconisait, telles que le « célibat vertueux » ou le « mariage différé », qui visaient toutes à limiter le nombre des naissances ou à les retarder. Malthus s’opposait également à la promulgation d'une « loi des pauvres », toujours pour la même raison de ne pas les encourager à multiplier leur descendance, ce qui ne pourrait qu’accentuer leur pauvreté.

Si on a pu dire que Malthus fut le premier des antimalthusiens, c'est bien parce que son modèle, que les anglo-saxons qualifiaient de « piège malthusien » (« Malthusian trap »), aboutit infailliblement à une crise sociale majeure du fait du différentiel de rythmes de croissance entre la population et les ressources alimentaires, la population progressant, dans le langage de l’époque, selon une loi géométrique (1, 2, 4, 8, 16…), tandis que les ressources augmentent seulement selon une loi arithmétique (1, 2, 3, 4, 5…). La catastrophe était inévitable et, pour y échapper, il aurait fallu pouvoir accroître les surfaces cultivables et/ou améliorer les méthodes de production agricole, mais Malthus ne croyait pas beaucoup en ces remèdes et préférait faire confiance aux capacités d’autorégulation des populations par l’adoption de comportements « vertueux » (comme entrer dans les ordres ou dans l’armée, ne pas se marier avant d’avoir réuni les moyens nécessaires pour entretenir une famille, etc.)

Bien entendu, les méthodes modernes de contraception n’étaient pas encore disponibles du temps de Malthus, en dehors du « coït interrompu » (retrait), pratiqué de longue date avec une réelle efficacité, et des préservatifs masculins, connus sous le nom amusant de « redingote anglaise » (plus vulgairement aussi de « capote anglaise »), mais dont Malthus récusait l’usage, parce qu’ils étaient employés surtout dans les métiers de la prostitution et du vice, que le religieux désapprouvait.

 
Du piège malthusien à la transition démographique

Finalement, Malthus, dont les théories furent vilipendées par de nombreux auteurs contemporains et postérieurs parmi les plus célèbres, dont Marx et Engels, a retrouvé un regain d’intérêt posthume lorsque l’émergence de la proto-révolution industrielle a permis de lever certains des obstacles qui s’opposaient à la croissance de la population. Alors que, pendant des siècles, la grande crainte des responsables politiques était de souffrir de pénuries de population, à la fois pour assurer la sécurité militaire de leurs territoires en levant des armées et pour préserver les capacités d’approvisionnement en nourriture nécessaires à l’entretien d’une main-d’œuvre abondante, tout à coup les inquiétudes se sont inversées.

C’est l’Angleterre qui a été le premier pays à s’évader du piège malthusien et à amorcer ce qu’il est convenu d’appeler la transition démographique (ou révolution démographique), démarrée en même temps que la proto-industrialisation.

Grâce aux progrès de l’hygiène et de la médecine, la mortalité infantile a reculé dans des proportions importantes, avant que la progression de l’urbanisation et de l’éducation provoque à son tour une baisse significative de la fécondité.

En raison du décalage chronologique entre ces deux évolutions, il s’est produit une explosion démographique qui a libéré une main-d’œuvre abondante, créant de nouveaux débouchés pour la production et la consommation, au point que les excédents ont provoqué des mouvements migratoires et ont contribué notamment au peuplement des États-Unis et de l’Australie. Du moins est-ce le schéma théorique, car en pratique tous les pays ont suivi des trajectoires spécifiques en fonction de leur histoire politique, économique et sociale et de leurs caractéristiques socio-culturelles et religieuses, justifiant que les paramètres démographiques ont présenté eux aussi des particularités singulières divergentes.

 
La marée humaine et la puissance du facteur démographique

Un chercheur anglais du Birkbeck College de Londres, Paul Morland, soutient, dans un ouvrage publié en 2019, sous le titre francisé « La marée humaine » (« The Human Tide: How Population Shaped the Modern World »), que la démographie est sans doute, au-delà de l’économie et/ou des idéologies, la force la plus puissante façonnant notre monde moderne et « la clé la plus performante pour comprendre notre passé comme notre futur ».

Une façon de rassurer les démographes, trop souvent chagrinés de voir leur discipline considérée comme une simple compilation de techniques et de méthodes au service des disciplines nobles comme l’économie ou la sociologie.

 
Entre multiples divergences locales et mystérieuses convergences mondiales

Quoi qu’il en soit, même si tous les pays n’ont pas eu des évolutions concordantes en termes de population, ils sont actuellement tous engagés dans leur transition démographique, mais à des rythmes variables, qui modifieront fortement les rapports de force entre les différentes régions du monde et créeront des tensions migratoires sources d’innombrables conflits.

Ce fait ne manque pas de questionner notre curiosité. Alors que les pays et les régions du monde ont évolué depuis des siècles dans des contextes socio-économiques et culturels différents, avec de surcroît des histoires événementielles elles aussi très différentes (guerres, luttes des classes, conflits religieux, colonisation, cataclysmes naturels, etc.), ne faut-il pas s’étonner que leurs populations, au départ très diversifiées à la fois en nombre et en structures (par sexe, par âge, par groupes sociaux, ou ethniques, etc.), aient connu des évolutions convergentes qui permettent de postuler qu’après des parcours chaotiques, faits de hausses et de baisses, le monde entier s’achemine vers un état de stationnarité des populations, laissant augurer que le seuil des 10 milliards d’habitants ne sera pas dépassé avant la fin du XXIe siècle, et qu’il s’agira d’un plafond stable à long terme. C’est du moins la thèse défendue par Paul Morland, qui se base sur les baisses massives de fécondité intervenues un peu partout en des laps de temps relativement brefs, ce qui conforte l’idée maîtresse que la démographie est le principal facteur qui gouverne l’évolution du monde. Le chercheur britannique illustre sa thèse en passant en revue un grand nombre de pays et de régions qui confortent ses observations. Si, par exemple, nous retenons le cas de la France, ce pays a connu une évolution très différente de celles de l’Angleterre et de l’Allemagne, dans la mesure où ses taux de mortalité et de natalité y ont chuté de manière quasi conjointe, et que l’urbanisation et l’industrialisation y ont été plus lentes.

Alors que sa population représentait un cinquième de la population européenne à l’époque de Napoléon et qu’elle pouvait encore dominer l’Europe, un siècle plus tard, en 1900, elle ne comptait plus que pour un dixième et était devenue pratiquement un « pays de seconde zone », avec un niveau d’urbanisation qui n’a rattrapé celui de l’Angleterre du XIXe siècle (où la moitié de la population vivait déjà en ville) qu’un siècle plus tard, au milieu du XXe siècle. Paul Morland ajoute, avec une pointe d’humour, que les paysans français pratiquaient probablement déjà une contraception efficace, justifiant une croissance moins rapide de la population, et que la perspective angoissante d’un déclin numérique potentiel est sans doute la cause de la passion française pour la démographie sous la IIIe République.

En ex-URSS, les taux de mortalité masculine restent anormalement élevés, supérieurs à ceux de l’Égypte et du Pakistan, sans doute en partie à cause d’une tendance soutenue à l’éthylisme, renforcée par une dégradation des conditions de vie suite au remplacement du régime tsariste par celui des Soviets.

A l’inverse, le Japon, qui détient un des taux de fécondité parmi les plus faibles du monde (1,4 enfant par femme), se caractérise aussi par une des espérances de vie les plus élevées, ce qui a provoqué une accélération de son vieillissement et une croissance en berne qui laisse supposer que sa population serait réduite à l’horizon 2050 aux 2/3 de son niveau actuel, en même temps que sa dette publique grandira fortement par rapport à son PIB.

De même, la Chine, malgré sa compétition avec les États-Unis pour le titre de leader sur le plan du commerce mondial, risque de perdre sa suprématie à cause du vieillissement démographique dû à la politique de l’enfant unique qui a pendant longtemps limité la croissance numérique de sa population et qui n’a été assouplie que récemment.

Les pays musulmans, qui ont longtemps été perçus comme natalistes, n’ont pas échappé à ce processus de réduction de leur fécondité. C’est particulièrement le cas de l’Iran, qui est passé d’un niveau de 6 enfants par femme au début de la révolution islamique (1970) à 1,6 enfant actuellement.

D’autres pays islamiques ont présenté des évolutions moins spectaculaires, mais néanmoins significatives, comme l’Égypte, qui a réduit sa fécondité de moitié (3 enfants par femme) par rapport à sa situation du temps du premier président, le général Abdel Nasser, père de la révolution égyptienne.

C’est aussi le cas des pays qui, comme la Tunisie, ont vécu les « printemps arabes » au début de la décennie 2010, avec la contestation de régimes politiques exagérément autoritaires et corrompus.

L’Afrique subsaharienne, avec ses 48 États, reste la dernière grande région en pleine transition démographique, dont la population croît deux fois plus vite que celle du reste du monde et qui, d’après les prévisions des Nations Unies, aura quadruplé en 2100, tandis que la population européenne, quant à elle, aura chuté.

Finalement, le chercheur britannique s’insurge contre certains écologistes qui soutiennent les auteurs de droite annonçant le Grand Remplacement (Renaud Camus) et qui fustigent des pays du sud, qui présentent pourtant déjà des fécondités fortement réduites par rapport à un passé relativement proche.

Le chemin parcouru en deux siècles par l’humanité est spectaculaire et, alors que vers 1960 la population mondiale doublait en trente ans, elle ne double plus actuellement qu’en soixante ans, ce qui permet à Morland d’anticiper que vers 2100 elle commencera à décliner.

 
Le COVID : Un amplificateur de catastrophes

Mais revenons au cœur de nos interrogations : pourquoi l’apparition du COVID serait-elle une chance, alors qu’elle est perçue partout comme un malheur absolu, pire que les dix plaies de l’Égypte évoquées dans la Bible, pour peu que la comparaison ait du sens.

En fait, pour une raison assez simple déjà évoquée précédemment, à savoir que le COVID apparu en 2020 s’est révélé n’être pas seulement une crise sanitaire d’une rare intensité, mais aussi un puissant amplificateur de courants qui étaient déjà présents avant l’apparition de la pandémie et auxquels trop peu d’attention avait été portée, sans doute parce que les conséquences tragiques de la Seconde Guerre mondiale avaient été tellement diverses et violentes que le monde entier était entré pour longtemps dans une sorte d’état cataleptique généralisé, l’empêchant de reconnaître les transformations qui s’imposaient, même si elles étaient devenues particulièrement évidentes.

A commencer par la lutte contre le réchauffement climatique, devenu l’ennemi public n° 1, mais aussi celle pour la maîtrise de la croissance démographique mondiale, devenue elle aussi incontrôlable.

 
Quand les philosophes prennent parti : le meilleur des mondes ?

Il faut dire que tout le monde ne partageait pas cette vision pessimiste d’une planète à la dérive. Bien au contraire, de brillants intellectuels avaient même acquis la conviction que notre société (occidentale, bien sûr) avait atteint un stade de développement optimal qu’il n’était guère possible d’améliorer. C’était notamment le cas d’un de nos plus grands épistémologues et philosophes du siècle, Karl Popper (1902-1994), qui n’hésitait pas à affirmer avec un aplomb infaillible que nous (les occidentaux) vivions dans « un monde merveilleux et dans la meilleure société que l’histoire de l’humanité ait jamais connue, la société la plus juste, la plus égalitaire et la plus humaine de l’histoire ».

Popper avait d’ailleurs été rejoint plus récemment par un autre auteur célèbre, Francis Fukuyama (1952-), qui annonçait la fin de l’histoire (« La fin de l’histoire et le dernier homme », Paris, Flammarion, 1992), ce qui ne signifiait pas dans son discours l’arrêt de toute évolution historique, mais l’atteinte d’un niveau de perfectionnement organisationnel des démocraties quasiment indépassable. En fait, juste l’inverse de la thèse défendue par Philippe Dessertine lorsqu’il affirme que le monde d’avant disparaît et que c’est non seulement une certitude, mais aussi un impératif nous obligeant à repenser intégralement le monde d’après (le COVID, bien entendu).

On aurait aimé pouvoir croire que Popper avait raison et que les inquiétudes de Dessertine étaient infondées ou excessives. Mais plusieurs décennies s’étaient écoulées depuis les affirmations de Popper, et le monde avait bien changé. Et pas toujours dans le sens espéré d’un progrès humain et social, mais souvent plutôt d’une dégradation de nos contextes de vie, autant individuels que collectifs.

 
Une apparence de calme trompeuse

Derrière une apparence de calme et d’ordre que rythment nos horloges électroniques et nos réseaux de superordinateurs ainsi que nos satellites de communication et nos lasers holographiques, les signes de dérèglement et de maladie sont nombreux : pollution, pauvreté, chômage, illettrisme, racisme, terrorisme, intégrisme, régionalisme, etc.

Personne ne croit plus à l’émergence d’un nouvel ordre international, ni à la fin de la spéculation, ni à l’arrêt de la tyrannie du profit, ni au développement durable, ni au progrès humain, ni même à la victoire de la raison. Le seul sentiment qui semble dominer est celui de l’impuissance collective et du sauve-qui-peut individuel.

Devant une telle accumulation de défaillances de notre système organisationnel, il est difficile de ne pas accorder le point de la victoire à notre économiste parisien, même s’il pose seulement un diagnostic plutôt que de proposer un remède clé sur porte, comme le druide Panoramix avec sa potion magique, dans les aventures d’Astérix, pour lutter contre l’envahisseur romain.

Dans notre cas, l’envahisseur, ce sont ces légions de microparticules offensives qui ont déclaré la guerre à l’espèce humaine, et la potion magique pour y résister, ce sont les vaccins mis au point par les laboratoires pharmaceutiques du monde entier, engagés dans une course folle à leur production massive et à leur amélioration constante, justifiée par l’apparition de nouvelles souches plus virulentes.

 
La pandémie n’est pas seule en cause

Pour comprendre les enjeux de cette catastrophe que Dessertine qualifie d’improbable, il faut évoquer les quatre circonstances qui accompagnent le séisme sanitaire et qui justifient que l’auteur s’estime habilité à parler de basculement du monde plutôt que d’une simple pandémie.

Outre le dérèglement climatique, qui est l’événement majeur, celui qui est à l’origine de toutes les inquiétudes, trois autres dimensions du séisme doivent être évoquées : « la plus grande rupture technologique de tous les temps, la passation de pouvoir annoncée entre les deux pays les plus puissants du monde (USA et Chine) et la dette devenue folle ».

La deuxième dimension, à savoir la rupture technologique, est aussi capitale, à peine moins importante que la première, car elle est la seule qui peut contrebalancer les effets négatifs du réchauffement et éviter l’issue fatale redoutée, en provoquant un renouvellement du modèle qui s’est révélé défaillant.

Cet axe est celui qui laisse penser à « une nouvelle manière de vivre, une nouvelle manière de travailler, de consommer, d’aimer, de se cultiver. C’est celui de la rupture technologique engagée depuis longtemps, mais qui s’est accrue avec le confinement ».

Et cet axe est aussi celui qui ne peut se concevoir sans « l’apport d’un bouleversement scientifique fondamental commencé plusieurs années auparavant et dont les conséquences opérationnelles ont explosé du fait du confinement ».

Autrement dit, le COVID n’est, bien entendu, pas directement responsable de ces évolutions, mais il les a rendues inévitables par le jeu complexe des interactions entre elles, légitimant le concept de basculement introduit par notre auteur.

D’ailleurs, ces évolutions étaient enclenchées depuis un long moment lorsque Big Ben sonna l’entrée dans la deuxième décennie du XXIe siècle. La bombe était amorcée, mail il manquait le détonateur.

Sans le COVID, le monde serait probablement resté dans l’immobilisme qui le caractérisait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui avait failli le précipiter dans les feux de l’enfer.

 


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