Tomorrow, c'est maintenant !

LOUVAINS

Que se passe-t-il quand des dizaines d’étudiants débattent, inspirés par le film ‘Demain’ ? Sous le regard attentif d’experts de la société civile et de journalistes ? Encadrés par des académiques qui les ont gentiment mis sous pression… et au travail ? L’UCL et La Libre ont donné un mot d’ordre : Move for tomorrow ! Le résultat ? Beaucoup d’idées, parfois très concrètes. Et le prorecteur en charge du développement durable, Marc Francaux, de plaider pour sortir des normes. « Il n’y a pas ceux qui ont raison et tous les autres. »

Des idées au-delà du dépit

Il faisait chaud, très chaud à Louvain-la-Neuve du côté des auditoires Socrate un jeudi de novembre malgré une météo… de saison. Plus d’une centaine d’étudiants venaient fébrilement présenter le résultat de leur travail, parfois bouclé, parfois tout juste entamé dans le cadre d’un cours, devant un parterre d’experts, de journalistes et des académiques complices de leur prestation. Sans oublier le public avide d’entendre ces jeunes proposer des ‘solutions’.

Poulets de chair bio

Qu’ont en commun des étudiants en sociologie, ingénieurs civils, bioingénieurs, avec des étudiants en urbanisme, en géographie, et ceux qui ont suivi la mineure en développement durable ? La volonté de penser autrement le monde de demain. Au sein de l’atelier agriculture/ alimentation, ils sont quatre à expliquer comment ils veulent valoriser le ‘couvert’ végétal et arboré dans l’élevage de poulets de chair bio, avec des retombées positives pour l’environnement, l’économie et l’éthique. Dans l’atelier démocratie, où tous les participants revendiquent de voter pour la meilleure proposition, la doctorante Joanne Jojczyk explique qu'elle a suivi, pendant 2,5 ans, des projets participatifs citoyens dans le cadre de Mons 2015. « Au fil du temps les citoyens deviennent actifs et pas uniquement concepteurs culturels », explique-t-elle. En économie/alimentation, un futur sociologue détaille les dimensions qui interviennent dans le couple alimentation durable et milieu populaire. Des ‘ingénieux sud’ qui partiront à l’été 2018 racontent, eux, comment ils aideront une communauté installée illégalement sur un site à Cochabamba, en Bolivie, en installant des ‘fenêtres’ dans les toits des baraques et des lampadaires à l’aide de bouteilles en PVC et de micro panneaux solaires. Côté éducation, des étudiants se demandent quelles sont les finalités qui sous-tendent le projet éducatif des écoles dites ‘alternatives’ en Belgique francophone. De futurs ingénieurs civils rappellent que la route absorbe 75% de l’énergie consommée dans les transports. Ils pointent la résilience, la capacité d’un système à absorber une perturbation et à retrouver ses fonctions, mais soulignent que plus la perturbation est forte, plus le temps de récupération est long. « Faut-il contraindre le changement ? Ou changer l’imaginaire ? », s’interrogent-ils.

Se retrousser les manches

« Plutôt que d’entendre du dépit, j’ai entendu des idées pour le dépasser », insiste Philippe Lamberts. Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD, se dit, lui, frappé par le caractère interdisciplinaire des propositions : « on doit sortir des silos. » « On n’a pas un modèle mathématique de l’humanité et de cette planète », conclut Philippe Lamberts. « La seule attitude digne, c’est de se retrousser les manches. »

Dominique Hoebeke

    L’UCL et La Libre Belgique avaient choisi, pour cette première édition de Move for tomorrow, de mettre l’accent sur sept thématiques : l’agriculture/ alimentation (Prs Yvan Larondelle et Eric Lambin, Kathy Brison du cabinet du ministre Ducarme et Hubert Heyrendt journaliste à La Libre), la démocratie (Pr Olivier De Schutter, Philippe Lamberts, député européen et Gerry Feehily du Courrier international), l’économie/alimentation (Pre Marthe Nyssens, Arnaud Zacharie du CNCD et Sophie Devillers, La Libre), l’économie circulaire (Pr Jean-Pierre Raskin, Stéphanie Merle de Louvain coopération, Sylvie Meekers du cabinet du ministre Di Antonio et Camille de Marcilly, La Libre), l’énergie (Pr Hervé Jeanmart, Jean-François Mitsch d’Enercoop, Gilles Toussaint, La Libre), et la mobilité (Pr Bernard Declève, Stéphane Thiery, directeur marketing TEC et Mathieu Colleyn, La Libre). Avec le concours de Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef de La Libre et Michel Visart, ex-journaliste économique à la RTBF..

     

    « Nous aimons réfléchir par nous-mêmes »

    « C’est passionnant ! », s’exclame Philippe Lamberts à la sortie de l’atelier consacré aux nouvelles pratiques démocratiques. Le député européen écolo a été séduit par l’exercice. « Le fait de réfléchir ensemble aux enjeux de société témoigne d’une volonté de plus en plus manifeste des citoyens de participer à la prise de décision politique, de se réapproprier les choix de société. » Une repolitisation de la société qui sonne comme un ras-le-bol. « Nos citoyens ont l’impression d’être pris pour des imbéciles. Or nous aimons réfléchir et comprendre les choses par nous-mêmes. » Comment rendre la démocratie plus vivante ? Parmi les différentes propositions débattues lors de l’atelier, l’une a retenu l’attention de l’eurodéputé : « L’idée qui me semble la plus percutante sur le plan démocratique est celle de créer des parlements tirés au sort. Cette idée, déjà avancée par David Van Reybrouck il y a quelques années est, je pense, un élément de la réponse à la crise démocratique. » Au moment de penser l’avenir, Philippe Lamberts nous confie son espoir : « Que l’humanité soit capable de prendre le virage de la sortie du capitalisme néolibéral sans violence. Et ce n’est pas gagné. »

    Laurent Givron

    Philippe Lamberts, député européen

     

    « Il faut passer à l'échelon supérieur »

    Et si l’on repensait nos modes de productions ? Hubert Heyrendt, journaliste à La Libre Belgique, a encadré l’atelier agriculture et alimentation. « Notre atelier était l’un des plus suivis » sourit-il. « À un moment, les échanges avec le public ont déclenché un débat qui dépassait largement le cadre des travaux des étudiants. Preuve de l’engouement pour ces thématiques ! » Au total, neuf groupes ont défendu leurs idées : jardins partagés, récupération de pulpe de betteraves, création d’une couverture végétale pour l’élevage de poulets bio,… « Ce qui m’a frappé, c’est à quel point certains projets étaient aboutis, concrets, et quasiment applicables dès aujourd’hui. » Quand on lui demande si ces solutions pourraient améliorer notre monde actuel, le journaliste ne cache pas son pessimisme : « Toutes ces initiatives vont dans le bon sens, mais ce n’est pas suffisant. Si l’on veut changer la société et produire différemment, il faut passer à l’échelon supérieur, l’État, qui doit donner des directions bien plus radicales ». Un souhait pour l’avenir ? « On a besoin d’un monde plus juste, et cela passe par une meilleure répartition des richesses. En mettant les moyens là où ils devraient être, on pourra peut-être financer des changements fondamentaux. » L.G.

     

    Au tour des étudiants de prendre la parole !

    Aujourd’hui, les rôles étaient inversés pour Marthe Nyssens, professeure d’économie à l’UCL. « Des étudiants sont venus me trouver après l’atelier, ravis : pour une fois, c’était à leur tour de prendre la parole et au professeur de les écouter ! » explique-t-elle. Que des étudiants de différentes disciplines puissent s’exprimer sur des enjeux complexes (ici, les enjeux économiques et sociologiques de la consommation durable) et être ensuite confrontés à l’avis d’experts dans le domaine : voilà, pour l’enseignante, la force d’une expérience comme Move for Tomorrow. Une expérience qui, inscrite dans leur cursus universitaire, permet aux étudiants d’être plus critiques par rapport à leur engagement, ou du moins plus conscients. « Les étudiants de l’atelier sont déjà des ‘consommacteurs’, sensibilisés aux thématiques abordées, mais ils n’ont pas toujours les clés de lecture pour comprendre les enjeux sous-jacents. En tant qu’enseignante et chercheuse en université, ma responsabilité est de les former à ce type d’enjeux, de manière rigoureuse, pour qu’ils puissent prendre leur avenir à pleines mains. » L.G.

    Marthe Nyssens, professeure d'économie sociale, responsable de la mineure en développement durable.

     

    Quand les bioingénieurs rencontrent les géographes

    Eric Lambin, géographe, professeur à l’UCL et à l’Université Stanford, se réjouit d’avoir troqué les habituels travaux pratiques demandés aux étudiants pour cette démarche « plus originale et plus entrepreneuriale. On est plus proche, ici, de ce qui se fait à Stanford ». Il se félicite aussi d’avoir partagé l’atelier agriculture/alimentation avec le Pr Yvan Larondelle. « On s’est rendu compte, en cours d’atelier, qu’on était très complémentaires. Ses étudiants travaillent sur des filières agricoles durables, tandis que les géographes de mon cours cherchent à mieux informer les consommateurs sur l’origine des produits alimentaires. Deux raisonnements se sont rencontrés. Mes étudiants ont constaté que les bioingénieurs maîtrisent très bien les systèmes de production alors que les géographes pensent plus en termes de choix de consommation. C’était très formateur », conclut-il. D.H.

    La réforme du secteur hospitalier… et la mobilité

    Tirer la langue, montrer son dernier bouton étrange ou parler des derniers kilos pris à son médecin. Le tout dans son salon, face à sa tablette. C’est peut-être ce que vous serez amené·e à faire dans les prochaines années. L’e-médecine – par écran interposé – est en tout cas l’une des réponses proposées lors de l’atelier mobilité. Selon le Pr Damien Gruson, biologiste et pharmacien, elle permettrait à certains patients incapables de se déplacer ou éloignés des centres hospitaliers, de profiter des bons conseils de leur médecin traitant. L’ idée ? Créer des communautés de patients qui fourniraient un tas d’informations collectées ensuite par le personnel médical. Quant aux médecins, à travers de nouvelles plateformes, ils partageraient eux aussi leurs informations. Chercheurs, médecins, pharmaciens formeraient un tout.

    Stefano Barattini, étudiant à l'École de journalisme de Louvain (EjL)

    Des étudiants de tous horizons

    « Ce fut une grande chance de pouvoir partager nos recherches avec plein d'étudiants et spécialistes de milieux différents », se réjouit Noémie Godenir, étudiante en master en sociologie qui a participé à l’atelier ‘éducation’. « Ce qui m'a le plus frappé, ce sont tous ces étudiants venus de disciplines et d’horizons différents qui s’associent pour réfléchir à l'avenir. Mais c'est aussi la présence d'un nombreux public extérieur, qui était très intéressé et intéressant. Le partage que l'on a pu avoir avec eux était très riche et même parfois émouvant ! » Sur le plan formation, « cela nous a donné d'autres pistes de réflexion à explorer qui ne feront qu'enrichir notre travail », conclut-elle, enthousiaste. D.H.

     

    Margaux, ‘Ingénieuse Sud’

    D’octobre à juin, les étudiants du cours Ingénieux Sud organisé par l’UCL et l’ONG Louvain Coopération préparent, à distance, un projet dans un pays en voie de développement. « Ils doivent concevoir une solution pratique, adaptée aux contraintes du terrain et appropriable par la population locale », explique le Pr Jean-Pierre Raskin. Fin de l’année, sur place, ils ont un mois montre en main pour construire une solution qui lie efficacité technique et rentabilité économique. Margaux Genard, étudiante en bioingénierie, travaille sur la refertilisation des sols à Lokossa, au sud-ouest du Bénin, où la surpopulation contribue à appauvrir les sols. Avec son équipe, elle veut amener les agriculteurs à recourir aux engrais organiques : « Nous devons rendre le compostage efficace et rentable aux yeux des agriculteurs pour qu’ils s’y intéressent », explique-t-elle. Le groupe doit alors penser la globalité de son projet dans une optique d’économie circulaire afin d’augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources tout en diminuant l’impact sur l’environnement. « Je ressens en moi le besoin de faire quelque chose », insiste Margaux. « J’ai bien conscience que mon projet ne va pas changer le monde mais s’il peut aider cette communauté à vivre mieux, ce sera la plus belle des récompenses. »

    Elisa Brevet, étudiante à l'École de journalisme de Louvain (EjL)

     

    Crédit photo : Eric Herchaft

      Article paru dans le Louvain[s] de décembre 2017-janvier-février 2018