Liv Stromquist , notre Docteure Honoris Causa

Liv Strömquist
Docteure honoris causa de l’UCLouvain

Par Véronique Bragard et Corentin Lahouste (Faculté de philosophie, arts et lett res – Institut INCAL – UCLouvain)

Le 9 février prochain, l’UCLouvain remettra le titre de docteur·e honoris causa à Liv Strömquist. Mais qui est Liv Strömquist ? Liv Strömquist a plus d’une corde à son arc d’« amazone contemporaine » : à la suite d’études universitaires en sciences politiques, elle devient journaliste à la télévision, animatrice radio et autrice de bandes dessinées dites ‘‘engagées’’. Très populaire en Suède, où elle est née et où elle vit, elle est reconnue pour son travail féministe et pour ses interrogations autour de thématiques soci(ét)ales contemporaines. À travers ses ouvrages, elle mène un combat contre le patriarcat et les inégalités de genres, avec en point d’orgue la conception du pouvoir — vivement récusé —, et est aujourd’hui considérée comme une référence importante à la fois de la bande dessinée européenne et du féminisme.

Une plume subversive

Si vous ouvrez un ouvrage de Liv Strömquist, vous serez surpris·e par des dessins qui vous paraîtront peut-être enfantins, quelque peu déformés, ressemblant parfois à de bizarres caricatures et accompagnés de lettres difformes. Ne vous arrêtez pas là. La créativité et la plume subversive de Strömquist se trouvent ailleurs : dans sa vulgarisation des théories du genre, de l’amour, de concepts (ou dynamiques) philosophiques, sociologiques ou anthropologiques, mais aussi dans son regard critique et ironique — parfois sarcastique — sur de nombreuses questions sociales et politiques de notre temps. Avec des images «choquantes» de menstruation, des cases surremplies rappelant les ouvrages de BD-journalisme de Joe Sacco, ou la visibilisation de figures féminines «culottées» comme chez Pénélope Bagieu, Strömquist s’empare d’un médium en constante évolution pour y insuffler des idées alternatives, liant culture et images médiatiques à une réflexion profonde portant, entre autres, sur les relations de pouvoir, l’hétéronormativité, la rationalité, le capitalisme ou l’écologie.

Armée d’un trait vivant et décomplexé, elle explique par exemple, dans L’origine du monde (Kunskapens frukt, 2014), le long et difficile parcours des femmes dès l’aube de l’humanité où elles étaient représentées comme des entités nourricières et bienfaitrices, avant de notamment tomber dans l’hypersexualisation bêtifiante moderne, en passant par les diverses chasses aux sorcières et les théories fumeuses portées par de doctes messieurs concernant leur hystérie ou leur hypersensiblité intrinsèques. De même, à la fin de Grandeur et Décadence (Uppgång och fall, 2016), elle propose une conférence intitulée « Éradiquer la richesse ». Inversant les discours onusiens qui cherchent à éradiquer la pauvreté, son personnage au profil d’anthropologue prend ici le contrepied de nombreux rapports souvent paternalistes qui envisagent la pauvreté comme un état de fait sans liens avec la surconsommation et l’extractivisme de nos modes de vies occidentaux. Le problème est ailleurs, allègue Strömquist : dans un aveuglement face au mythe de l’accumulation, ce qu’elle appuie en reprenant et pastichant une célèbre chanson de Michael Jackson dont les paroles deviennent «heal the rich... make the world a better place», qui exhortent par conséquent le/la lecteur·trice à dire adieu à la richesse pour un bien commun et vivre ensemble améliorés.

Un pavé dans la mare de nos certitudes

À l’heure où l’on pourrait penser que notre société occidentale est la plus «avancée», Strömquist jette un pavé dans la mare de nos certitudes. Les cases colorées de ses ouvrages sont aussi et surtout remplies d’humour et d’une certaine dose d’autocritique, offrant ainsi des perspectives éducatives documentées qui ne sont jamais pontifiantes ou moralisatrices. L’oeuvre de Strömquist, percutante et irrévérencieuse, et qui s’est déjà vue décerner plusieurs prix littéraires dont le prestigieux prix de la satire « Ankan », mélange les disciplines tout en valorisant de nombreuses voix féminines marginalisées dans l’Histoire, comme celle de Voltairine de Cleyre. Osée, elle n’a pas peur de déranger et c’est même ce qu’elle cherche précisément à faire pour remettre en jeu un bon nombre de croyances ou conjectures culturellement établies.