Le journal de bord de Sybil Collins

Je m’appelle Sybil et je suis en dernière année de Master en architecture à l’UCLouvain Bruxelles Saint-Gilles (Loci). Mon sujet de travail de fin d'études se porte sur l’architecture en milieu extrême, avec un focus sur la construction sur Mars qui est un sujet qui me passionne depuis longtemps. Je posterai ici un compte-rendu de mon séjour à l'Analog Astronaut Training Center en Pologne dans le cadre du programme EuroMoonMars.

Lundi 3 mai

Mon objectif en m’investissant dans cette aventure était d’expérimenter le ressenti psychologique auquel un équipage envoyé vivre sur la Lune ou Mars aura à faire face. Il me semblait beaucoup plus pertinent d’évoquer le sujet dans ma thèse de fin de master en se basant non seulement sur des témoignages externes, mais également sur mon ressenti personnel.

Un autre point qui m’intéressait était de pouvoir mener à bien une expérience dans la base. Une équipe envoyée sur une autre planète n’aura pas d’autre choix que de se satisfaire de l’environnement intérieur de l’habitat, avec des sorties occasionnelles très réglementées. L’habitat va représenter leur univers entier pendant tout le temps de leur mission. Comment l’équipage modifie-t-il l’espace pour pallier ses besoins ? Comment trouver de l’intimité lorsqu’on en a besoin ? Ou au contraire former un esprit d’équipe ? Quels sont les espaces les plus importants aux yeux de l’équipage ?

Toutes ces nouvelles connaissances, j’ai eu l’occasion d’y trouver des réponses durant mon expérience. Mais j’ai également appris bien plus que cela.

Dans un premier temps d’un point de vue humain j’ai pu rencontrer des hommes et femmes dont les yeux pétillent quand ils parlent de l’espace. Ces passionnés en savent tellement sur de nombreux sujets qui ne me disaient rien. Faire pousser des plantes en micro gravité, analyser les capacités de déplacement d’un rover sur différents types de surfaces, assurer la santé physique de l’équipage malgré l’isolement, reconnaître les zones particulières sur les planètes et concevoir un programme pour les identifier automatiquement, … A chaque fois que je voyais un membre de mon équipage faire quelque chose qui ne me disait rien, je lui demandais de m’expliquer. La patience et la gentillesse dont ils ont fait preuve m’ont beaucoup touchée et enrichie.

Nous avons aussi lié des amitiés sincères pendant ces quelques (trop peu ?) jours isolés ensemble. D’abord entre l’équipage via la préparation des repas, les discussions variées, le rangement et nos extraordinaires soirées jeux. Mais également avec notre cher Mission Control Center, qui rassemblait 6 autres étudiants chargés de communiquer avec nous nos horaires, briefings et débriefings, procédures, et qui nous ont fait la surprise d’un soir nous gratifier d’un « payload delivery » chargé d’Oreos pour sur la Lune. Ces 6 étudiants forment désormais l’équipage EMMPOL 4 qui est entré dans la base le 1er mai pour en sortir le 8 mai. Leurs aventures peuvent être suivies sur la page Facebook de l’Analog Astronaut Training Center.

Cette expérience a été pour moi aussi formatrice qu’enrichissante. J’espère avoir l’occasion de participer à d’autres missions de simulation à l’avenir, et je suis très reconnaissante vis-à-vis de mes professeurs qui m’ont encouragée dans cette expérience, mais également le Louvain Student Angel Fund qui m’a soutenue financièrement.

Jeudi 29 avril

Comme dit précédemment, nous sommes 6 étudiants dans la base; 3 étudiants et 3 étudiantes. Il est vraiment difficile d’avoir une réelle intimité. Par exemple la seule porte que nous avons est celle des toilettes. Même l’espace douche n’est refermé que par un rideau. Nous sommes aussi filmé par des caméras dans les pièces de vie, et même si nous savons que les enregistrements ne seront regardés qu’en cas de problème, le sentiment d’être observé est bien présent.

Nous dormons aussi tous ensemble dans une chambre avec 3 lits superposés. Mais heureusement personne ne ronfle, donc les nuits sont plutôt agréables. Par contre pour faire une sieste durant notre temps libre, c’est autre chose. La pièce principale est directement annexée à la chambre, et le seul moyen de « fermer » la pièce est avec un tissu que l’on déroule. Donc le bruit passe au travers facilement. De plus, la lumière de tout l’habitat est connectée sur un seul bouton, la chambre reste donc allumée pendant la sieste pour ne pas déranger les autres qui travaillent.

Mais cette promiscuité est aussi une chouette expérience. Nous sommes tous de la même tranche d’âge (20-24 ans) mais avec des backgrounds et des passions différentes. Les moments des repas sont propices pour apprendre à se connaître mieux, et nous avons également du temps libre en fin de journée pour des activités de groupe. Dans notre groupe, nous aimons jouer à des jeux comme among us, gartic phone ou encore des jeux de carte. j’ai également eu l’occasion d’apprendre à l’équipe à danser le rock, ce qui fut assez difficile dans un espace aussi restreint.

Mardi 27 avril

Vous vous demandez sûrement si l’on mange bien dans la base lunaire. Nous devons suivre un régime particulier qui a été composé par une intelligence artificielle et vérifié par une diététicienne. Aussi il peut sembler parfois surprenant. Mais quand nous sommes enfermés dans un module restreint sans possibilité de voir le soleil pendant 7 jours, il est logique d’adapter son alimentation afin de recevoir tous les apports nécessaires à notre bien-être (des lampes spéciales sont également allumées au moment des repas pour simuler la lumière du soleil).

Sybil prépare un repas
Sybil prépare le repas

Nous recevons trois repas par jour et un snack à 17h. Le repas principal est celui du midi. Là nous mangeons parfois des repas qui semblent normaux mais avec des petits changements, comme par exemple des spaghettis à la sauce tomate avec des pois chiches. Les quantités sont étudiées au gramme près, et si quelqu’un ne mange pas sa portion nous devons écrire un rapport pour expliquer pourquoi. Souvent si une personne a trop à manger nous donnons le surplus à ceux qui le veulent, car évidement pendant 7 jours nous devons vivre avec tous nos déchets dans la base. Interdiction d’aérer ou de sortir les poubelles.

 

Lundi 26 avril

J’ai été sélectionnée pour la mission EMMPOL 3 en décembre 2020. C’est grâce à Pierre-Emmanuel Paulis, président de la Mars Society Belgium que j’ai été mise en contact avec le programme EuroMoonMars qui organise des missions de simulation de vie sur la Lune/sur Mars en collaboration avec plusieurs partenaires dans le monde. Concrètement, un groupe d’étudiants ou de jeunes travailleurs sont envoyés dans une base d’entrainement le plus souvent au milieu de nulle part, et pendant le temps de la mission ils doivent respecter des protocoles de communication, un régime particulier, des horaires, et prendre des données sur leur santé à intervalles réguliers. Chaque membre de l’équipe doit également effectuer une ou plusieurs expériences dans la base.  


Le crew EMMPOL 3 - Sybil Collins est en bas a droite

C’est ainsi que j’ai rejoint le partenariat avec l’AATC (Analog Astronaut Training Center) en Pologne. J’ai été choisie pour être la vice-commandante de l’équipe. Mon rôle implique de soutenir le commandant lors des briefings et debriefings et de veiller à ce que chacun respecte son horaire. Le commandant (Romain) est étudiant à l’IPSA en France. En plus de son rôle de commandant, son expérience consiste entre autres à analyser la pousse de graines en zéro gravité. Trois autres étudiants font partie de l’IPSA : Marie notre communication officer, Hugo notre  ingénieur biomedical et Maël notre data officer.  Notre medical officer s’appelle Shannon et vient quand à elle de la KULeuven. Tous ensemble nous sommes la crew EMMPOL 3.

Mon expérience en tant qu’étudiante en architecture consiste à analyser les déplacements dans la base (qui évidement ne possède pas de fenêtres), les déplacements de meubles ou autres appropriation de la base par l’équipage et de mettre en lumière leurs choix conscients ou non.

En plus de cela, je filme aussi tout ce qui se passe dans la base pour en faire un aftermovie. 

Nos journées commencent à 8h du matin directement par un test de perception du temps. Ensuite nous prenons nos données telles que température, poids, pression artérielle... Ainsi que des échantillons de salive et d’urine. A 9 heures nous prenons le petit déjeuner et la journée commence vraiment à 10h. Notre horaire nous est envoyé chaque soir par notre Mission Control Center. Une heure de sport par jour nous est imposée et nous avons le choix entre le vélo ou le tapis de course, ainsi qu'une heure de temps libre. Le reste du temps est dédié à nos expériences, dont nous présenterons un compte rendu à notre sortie de la base. Certains membres de l’équipe doivent également faire une sieste dans une invention appelée Vinci Power Nap afin d’analyser leur efficacité/réflexes/bien être après une sieste.

Après notre dîner vers 19h nous avons 1h30 pour rédiger nos rapports et répondre à des questionnaires qui analyseront notre bien être ressenti dans la base, comme par exemple un test de mémoire pour voir comment l’isolation nous affecte. Ensuite nous avons du temps libre en équipe, que nous passons le plus souvent à faire des jeux. Vers 23h après avoir pris une dernière fois nos données de santé et refait le test de perception du temps, nous allons enfin dormir. Évidement sans douche car l’eau sur la Lune est une ressource précieuse, aussi une douche par personne par semaine est autorisée. 


Le repas du soir se prend vers 19h00