Appel à contribution - numéro spécial Recherches sociologiques et anthropologiques

Appel à contribution - numéro spécial Recherches sociologiques et anthropologiques

Diversification des formes familiales et transformations résidentielles :
Les enjeux du « Faire famille » dans et par l’espace

Coord : Laura Merla, Bérengère Nobels, Sarah Murru et Coralie Theys (UCLouvain)

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Argumentaire

Aujourd’hui, la mobilité (qu’elle soit spatiale, sociale, relationnelle…) est largement devenue un impératif normatif transversal aux différentes sphères de la vie sociale, y compris familiale (Urry, 2007 ; Mincke et Montulet, 2018). Dans nos sociétés, elle se reflète notamment dans la diversification des configurations familiales, qui remet en question les constructions occidentales de la résidentialité et de la sédentarité. L’administration des populations par les Etats-nations européens a largement reposé sur l’assignation individuelle à un lieu unique de résidence, lieu lui-même utilisé comme critère administratif d’assignation des habitants à un ménage (Duchêne-Lacroix, 2013). Ce paradigme a joué un rôle fondateur dans l’institutionnalisation d’un modèle « classique » de la famille, dont les membres sont liés par la co-présence physique et cernés par les limites du terrain et de la maison privés qui les abritent (voir également Bonvalet, 1997; Morgan, 2011).

Or, le modèle occidental de la famille nucléaire, stable et sédentaire, associée à un seul lieu de résidence, perd progressivement de sa prégnance, au profit de la reconnaissance croissante de la diversité des formes familiales, plus ou moins étendues mais surtout plus mobiles, et associées à divers lieux de résidence, que ce soit simultanément ou de manière séquentielle : familles divorcées, recomposées, couples non-cohabitants… C’est ainsi qu’à partir des années 80, en sciences sociales, apparaît une nouvelle définition de la famille basée sur une conception relationnelle de l’espace concevant la famille comme un « réseau social particulier, fréquemment multilocal, étendu à travers différents lieux de résidence et centré autour de relations fiables entre une ou plusieurs générations » (Lenz, 2003 ; Widmer et al. 2008 cités dans Schier et al., 2015 : 442, notre traduction).

De nouveaux champs de recherche centrés sur les réseaux familiaux et sur les pratiques de ces familles multilocales émergent ainsi peu à peu dans diverses disciplines des sciences sociales. Parmi celles-ci, on peut citer les études portant sur les familles multilocales multigénérationnelles (e.a Widmer et Lüscher, 2011), sur les familles transnationales – définies par Bryceson et Vuorela (2002: 18) comme des « familles qui vivent tout ou la plupart du temps séparées, mais qui tiennent ensemble et créent ce qui pourrait être considéré comme un sentiment de bien-être collectif et d’unité, autrement dit un ‘sens de la famille’, même au travers des frontières nationales », sur les familles multilocales au sein desquelles un ou plusieurs membres exercent un travail délocalisé (e.a Nowicka, 2007 ; Vincent-Geslin et Kaufmann, 2012), et sur les familles divorcées et/ou recomposées, caractérisées par la « séparation géographique des enfants et des parents, pendant un certain laps de temps, entre différents lieux de résidence et différents espaces » (Schier et al., 2015 : 442, notre traduction), suite à la séparation des parents.

Dans ce contexte, l’appartenance à un groupe familial ne va plus de soi, mais apparaît davantage comme devant être travaillée par les individus. C’est ce que souligne le concept de ‘faire famille’ du sociologue britannique David Morgan (1996, 2011), qui propose de définir les familles non pas par ce qu’elles sont, mais par ce qu’elles font – soit les routines et « pratiques familiales » dans lesquelles les individus s’engagent au quotidien pour construire et  entretenir leurs relations familiales.

Le caractère construit, dynamique et processuel des appartenances et relations familiales est également souligné par les recherches sur les familles transnationales, pour qui la distance géographique rendrait ces dimensions plus visibles à la fois pour les acteurs et les chercheurs. Ainsi, selon Bryceson et Vuorela (2002),  le « faire famille » en contexte transnational passe notamment par un travail de « relativisation » (au sens d’être en relation) par lequel chacun établit, entretient ou rompt les liens relationnels avec des membres spécifiques de sa famille, en poursuivant activement ou négligeant passivement certains liens de sang et, possiblement, en prenant d’autres types de liens comme critères d’inclusion. La relativisation « implique la formation sélective d'attaches affectives et matérielles familiales sur la base de considérations temporelles, spatiales et liées aux besoins” (p. 14, notre traduction). Si cette littérature a pour une grande part mis en avant l’importance, pour le ‘faire famille’, des pratiques et communications effectuées « à distance » via l’usage de technologies de l’information et de la communication (Baldassar, Nedelcu, Merla, & Wilding, 2016; Madianou & Miller, 2013), elle n’en néglige pas moins les dimensions matérielles du ‘faire famille’, et notamment celles liées au logement, particulièrement dans le pays d’origine. Fog Olwig (2002) montre notamment le rôle-clé joué par la maison familiale qui fut, et continue à être, un centre de relations sociales et économiques et d’attachement émotionnel pour les familles transnationales. Les réunions familiales qui s’y tiennent, dans le cadre de mariages par exemple, sont l’occasion de réaffirmer la place que chacun occupe dans cette ‘maison’ (à la fois prise au sens matériel et symbolique) et, partant, la continuité des appartenances à la fois familiales et communautaires locales ; de confronter les contributions effectives de chacun à l’économie de ce foyer globalisé ; et d’aborder la délicate question des droits à posséder tout ou partie de ce bien familial lorsque les parents qui l’occupent auront disparu.  Ces travaux renvoient à la notion socio-anthropologique de maison-domus (Bonnin, 1999: 23), qui « s’instrumentalise et s’identifie dans l’habitation proprement dite, but et moyen de sa propre durée », et qui comporte trois niveaux : « celui du capital localisé qu’elle représente, possédé ou non par l’occupant lui-même, celui de l’espace habitable, fonctionnalisé, comme instrument nécessaire des pratiques domestiques quotidiennes et festives, répétitives ou exceptionnelles, enfin celui de l’expression symbolique et identitaire dont elle est le support (identités plutôt collectives dans certains de ses espaces, plus individuelles dans d’autres) ».

Les individus qui « font famille », « font » donc également « avec de l’espace » (Stock in Frelat-Kahn et Lazzarotti, 2012). L’espace peut en effet être vu comme une figure dynamique, inséré dans les actions et sans cesse créé et vécu par les individus qui déploient des tactiques et des stratégies afin d’agencer celui-ci, de s’en distancier, de le délimiter, de l’englober, de se positionner par rapport à lui, etc. Il apparait ainsi « comme une condition et une ressource de l’action » (Stock in Paquot et al., 2007 : 1) mais aussi comme un produit de l'action (Löw, 2015 : viii), étant le résultat de « processus sociaux, de pratiques et d’interactions entre les individus et les choses »  (Massey, 2005). Il joue ainsi le rôle d’intermédiaire entre le social et le matériel (Remy, 2015) dans le sens où les individus en mouvements échangent à travers lui, dans leurs relations sociales et familiales, des biens, des idées et des symboles (Weichhart, 2015).

Plutôt que de voir les membres d’une famille physiquement mobiles comme des individus fréquentant des îlots isolés (chaque maison, lieux d’activités, lieux de travail, etc.), dispersés dans l’espace, et qu’il serait impossible de relier en un tout homogène (Löw, 2015 : 90), nous adoptons dans ce numéro spécial un point de vue relativiste, inspiré des travaux de Martina Löw, qui nous invite à considérer que l’espace peut être vécu parallèlement à la fois comme unitaire et pluriel, interconnecté et mobile (idem : 103). L’espace est ainsi défini comme « un processus au cours duquel des éléments liés par des relations diverses forment des espaces toujours nouveaux et qui se recoupent mutuellement. Cette relation d'imbrication est organisée par le biais du mouvement (les flux) » (idem : 112). Par la socialisation insularisée et par les contacts via les nouveaux médias qui créent un espace virtuel, « l'espace n'est plus ressenti simplement comme un environnement continu, mais aussi comme une dimension éphémère, interconnectée et immatérielle » (idem : 113). La représentation de cet espace relationnel se reflète dans le concept d’archipélisation des lieux de vie des individus (Duchêne-Lacroix, 2010). En effet, cet archipel articule à la fois des lieux d’ancrage, stables et immobiles (routines, attentes, liens forts) et des espaces mobiles, immatériels, au sein desquels voyagent des personnes, des objets et des idées assurant une continuité entre ceux-ci (Schier et al., 2015).

Chaque individu peut ainsi ressentir une tension entre les territoires objectivement normés et son propre vécu spatial (di Méo, 2012). L’habiter ne se réduit plus uniquement au logement, mais s’étend au travers des différents espaces parcourus par les individus (Bonvalet et al. 1999). Le lieu de résidence apparait ici comme un lieu parmi d’autres (espaces de travail, de consommation, de loisir, de tourisme, etc.) (Stock, 2006). Cet espace relationnel prend ainsi son sens en relation avec d’autres espaces mais aussi « par les relations sociales et les rapports sociaux qui y prennent place ou le visent comme enjeu explicite » (Lenel, 2018: 11). Les différents membres d’une famille vont ainsi pratiquer, se représenter, penser, détourner, éviter, etc. certains espaces. Ces stratégies attestent concrètement de la manière dont ils vont faire avec ces espaces et se les approprier, individuellement ou collectivement, en leur conférant un sens, transformant chaque espace en un lieu particulier avec des caractéristiques relationnelles et émotionnelles propres à chacun des membres (Hashemnezhad, et al., 2013 : 5). Les relations familiales qui y sont entretenues et les émotions positives ou négatives qui y sont ressenties, vont influencer la manière dont chaque membre de la famille percevra et s’attachera à ces espaces et sur la manière dont chacun y définira sa place, en souhaitant y rester ou au contraire en souhaitant les éviter.

Appel à contributions

Dans ce numéro spécial, nous souhaitons donc explorer les dimensions spatiales du ‘faire famille’, dans un contexte de diversification des formes familiales, et de mobilité des personnes qui en découle. Les familles divorcées, recomposées, transnationales… bousculent en effet l’appréhension classique de l’ancrage spatial du « faire famille» dans et autour d'un lieu de résidence fixe et commun, et amènent à repenser ce qui se joue dans, et au-delà des murs de la « maison ». Nous sommes tout particulièrement intéressées par les pratiques, discours et narrations que développent les individus - adultes et enfants – dans ce contexte, afin de se distancier de, d’affirmer et/ou de (re)négocier dans un même mouvement leurs relations et appartenances familiales et territoriales. Dans ce numéro spécial, il s’agira d’examiner cette articulation dans une perspective sociologique ou anthropologique, à partir de travaux empiriques mobilisant un matériau qualitatif.

Soumission des propositions et calendrier

Les propositions d’articles, en anglais ou en français, sont à soumettre pour le 3 février 2020 à  l’adresse suivante : sandrine.leveque@uclouvain.be. Ces propositions de 500 à 1000 mots présenteront la question de recherche, le cadre théorique, la méthode, et une ébauche d’argumentaire et/ou les principaux résultats pressentis ; ainsi qu’une courte notice biographique.

Les auteure·es retenu·es seront invité·es à envoyer leur article final pour le 1er octobre 2020.

A propos de la revue Recherches sociologiques et anthropologiques

Recherches sociologiques a été créée en 1970 par Pierre de Bie, Clio Presvelou et Claire Leplae, professeur·es à l’Université de Louvain (Belgique). En 2005, consacrant un rapprochement avec l’anthropologie, la revue devient Recherches sociologiques et anthropologiques (RS&A). Elle publie les résultats de travaux portant sur des thématiques variées (éducation, urbain et rural, religion, politiques sociales, famille…), des cadres théoriques et des approches méthodologiques. Ancrée dans la sociologie et l’anthropologie, elle est ouverte aux disciplines connexes : science politique, histoire, philosophie, socio-économie, psychosociologie. RS&A est une publication internationale de référence dans l’espace sociologique d’expression française. Elle accepte cependant de publier des articles en anglais. La revue est intégralement et gratuitement accessible en ligne.

https://journals.openedition.org/rsa/