Une martyre de l'amour du prochain

Félicité avait pourtant déjà eu l’occasion de s’échapper. Un de ses frères, le lieutenant-colonel Alphonse Nzungize, commandait un camp militaire proche de Gisenyi, le Centre d’instruction commando de Bigogwe. Comprenant que le centre où travaillait sa sœur finirait par être attaqué, il lui envoie un véhicule et une escorte. Félicité répond à son frère par une lettre devenue célèbre :

 

« Frère Chéri,
Merci de vouloir me sauver. Mais au lieu de vivre en laissant mourir les 43 personnes que j’ai invitées, je choisis de mourir avec elles. Prie pour que nous arrivions chez Dieu et fais mes adieux à la vieille maman ainsi qu’aux frères et sœurs. Je prierai pour toi une fois là-haut. Tiens bon et merci beaucoup de penser à moi. Et si Dieu nous sauve comme nous l’espérons, nous nous reverrons demain.
»1
 

 

Neuf jours plus tard, le 21 avril 1994, après le repas de midi, certains épluchent des pommes de terre, d’autres prient à la chapelle. C’est alors que les Interahamwe pénètrent dans le centre. Ils entrent dans toutes les maisons, font sortir tous ceux qui s’y trouvent sous de nombreux coups, et les rassemblent de force dans des minibus. Félicité les supplie : « Où amenez-vous mes enfants ? Ils sont innocents ! » Un milicien lui répond : « Ce sont eux les véritables et renommés Inyenzi2 ».

Consciente du sort qui leur sera réservé, elle insiste et propose d’être amenée à leur place. Les Interahamwe refusent. Félicité décide alors de partir avec eux.

Dans le véhicule qui les amène à « la commune rouge » - ainsi était surnommé le lieu de leur martyre -, elle entonne un chant, « Viens, Seigneur soleil de mon cœur… », et dit à ses compagnes de « se préparer à témoigner ». En chemin, les miliciens lui demandent de sortir, mais elle refuse à nouveau. A « la commune rouge », des fosses communes sont déjà creusées. Jusqu’à leurs derniers souffles, Félicité aide les gens à chanter et à prier.

Trente personnes, dont six autres Auxiliaires de l’Apostolat, sont massacrées froidement ; Félicité est abattue la dernière . Les corps sont tous jetés et enterrés dans les fosses. Le lendemain, son frère militaire fait déterrer le corps de sa sœur pour lui donner une sépulture personnelle à côté de la fosse. Félicité n’aura donc jamais quitté ses protégés3.