Allocution du Pr. Cédrick Fairon, Doyen de la Faculté de philosophie, arts et lettres (FIAL)

Louvain-La-Neuve

Monsieur le Prorecteur à la recherche,
Monsieur le Recteur honoraire,
Mesdames et Messieurs, en vos titres et qualités,
Mesdames et Messieurs,
Chers Collègues, chers étudiants, chère étudiantes, chers amis,

Nous vivons dans un monde en profond bouleversement.

Le siècle passé a vu l’affaiblissement et la disparition de grandes puissances, que l’on croyait éternelles, et l’émergence de nouveaux acteurs géopolitiques.

Les récentes révolutions technologiques ont permis la diffusion des savoirs, des idées et des opinions à une échelle jamais atteinte auparavant.

Les frontières du monde connu ne cessent de s’effacer devant les progrès de la science et l’audace des « savanturiers » tels ceux que l’Université mettait récemment à l’honneur lors de l’Année Louvain de l’aventure scientifique (2016–2017).

De nouvelles formes de spiritualité se font jour, qui prônent le rejet des hiérarchies et des appareils, ainsi que l’établissement d’un contact direct et personnel avec le sacré.

Nos écoles, nos collèges, nos universités doivent faire face à un défi de taille : comment préparer notre jeunesse à devenir les acteurs d’un monde en perpétuelle métamorphose ? Nos savoirs et nos méthodes traditionnels paraissent sclérosés, dépassés, inadaptés. Les pédagogies nouvelles, qui se fondent sur les nouvelles technologies et portent l’esprit du siècle, doivent encore être inventées ou réinventées.

Mesdames et Messieurs, nous sommes à l’aube de temps nouveaux.

Tel était le constat qui s’imposait à Érasme et à ses contemporains au début du XVIe s., lorsque fut créé, en 1517, puis inauguré, en 1518, un nouvel institut au sein de l’Université de Louvain : le « Collège des Trois Langues », dédié à l’enseignement et à l’étude scientifique du grec, du latin et de l’hébreu, et marqué par l’ouverture intellectuelle et l’esprit critique.

La constitution des États modernes, en Europe et dans le monde, marque une rupture nette avec les sociétés féodales. Le point de basculement, conventionnel mais commode, est la chute de Constantinople en 1453 et la fin d’un empire millénaire. Les structures et les représentations de l’État et du Prince sont totalement remodelées. Une nouvelle pensée politique apparaît, dont le Florentin Nicolas Machiavel est le plus fameux porte-parole, et une nouvelle génération de princes voit le jour : Henri VIII pour l’Angleterre, François Ier pour la France, Charles Quint pour l’Espagne, les Dix-Sept Provinces et le Saint-Empire germanique, Soliman le Magnifique pour l’Empire ottoman, Ivan le Terrible pour la Russie.

Dans le même temps, l’invention de l’imprimerie, à Mayence, au milieu du XVe s., et sa rapide diffusion en Europe bouleversent l’industrie du livre. Les écrits circulent bien plus rapidement, à une plus grande échelle, et s’échangent à moindres frais. Le rapport au savoir, le statut de l’autorité et le débat intellectuel en sortent forcément transformés. L’imprimerie fut ainsi la condition d’existence et le vecteur de l’œuvre des grands penseurs humanistes, tels Marsile Ficin, Érasme, Guillaume Budé, Thomas More, Philippe Mélanchthon, ou Henri II Estienne.

La découverte du Nouveau Monde (1492), la première circumnavigation (1519–1522), et les travaux de géographes comme Mercator modifient radicalement notre représentation du monde, largement héritée de l’Antiquité. Les nouvelles observations astronomiques et la remise en cause du modèle de Claude Ptolémée par Nicolas Copernic et Giordano Bruno ouvrent de nouvelles perspectives pour la représentation de l’Univers. Les travaux d’André Vésale et d’Ambroise Paré permettent également de dépasser le savoir antique de Galien et de penser autrement le corps humain.

La Réforme protestante elle-même (1517) participe pleinement de ce mouvement humaniste par la réappropriation philologique des textes sacrés, le refus de l’argument d’autorité et la promotion d’une morale personnelle.

Tous ces bouleversements géopolitiques, technologiques et scientifiques, qui induisent rapidement un changement de paradigme culturel et social, sont les conditions et les symboles de la fin d’un monde séculaire et de la naissance d’un nouveau monde. Cette rupture nette est vécue comme telle par les contemporains et passera à la postérité comme marquant la transition du Moyen Âge aux Temps modernes.

De la publication de la Bible de Gutenberg à l’invention d’Internet, des expéditions de Colomb et Magellan aux voyages dans l’espace, des dissections de Vésale au séquençage du génome humain, nous avons poursuivi les voies ouvertes par les Humanistes.

Et nous connaissons aujourd’hui des bouleversements similaires à ceux des XVe s. et XVIe s. : apparition de nouveaux pouvoirs et déstabilisation des équilibres géopolitiques ; modification radicale de la diffusion des connaissances et de notre rapport au savoir, à l’enseignement et à l’autorité (comme en témoignent d’ailleurs la multiplication des fake news et l’émergence de post-truth politics) ; questionnement lancinant de la place de l’homme dans notre monde et dans l’univers, et sentiment exacerbé de la finitude humaine.

Dans ce contexte inédit se pose naturellement la question de la place que peuvent occuper dans nos sociétés la culture en général et les cultures anciennes en particulier — et, dès lors, du rôle essentiel dévolu aux universitaires, et plus spécialement aux enseignants et aux étudiants de nos sections d’études classiques et orientales, pour imaginer et construire un monde nouveau.

Le 500e anniversaire de l’inauguration du Collège des Trois Langues nous offre l’opportunité de méditer ces questions importantes. Le conférencier du jour et l’exposition qui sera inaugurée tout à l’heure nous donneront certainement des clefs pour réinventer l’humanisme. L’Université est l’un des lieux privilégiés où cette réflexion peut et doit être menée, afin de comprendre la société d’aujourd’hui et préparer celle de demain. C’est ainsi que notre Faculté de philosophie, arts et lettres pourra continuer à se revendiquer dignement du nom d’Érasme.

Je vous remercie.