Allocution du Pr. Charles Doyen, Président de la Commission de programme en Langues et littératures anciennes (GLOR)

Louvain-La-Neuve

Mesdames et Messieurs,

Chers Collègues, chers étudiants, chers amis,

L’humanisme aujourd’hui a souvent mauvaise presse. Tel collègue bienveillant, tel penseur éclairé, tel adversaire politique même, n’hésitera pas à déclarer que l’humanisme est un concept désormais vidé de toute substance, qui se confondrait avec un relativisme qui ne dit pas son nom. Soit un retour au précepte fameux de Protagoras pour qui « L’homme serait la mesure de toutes choses, de celles qui sont, du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas. » (Platon, Théétète, 152a).

Or, l’humanisme n’est pas, et ne peut pas être, un terme fourre-tout, une éthique commode, une posture artificielle.

L’humanisme est d’abord une démarche intellectuelle humble et exigeante, qui vise à saisir dans toute leur finesse et dans toute leur complexité les multiples facettes de l’homme, ici et ailleurs, maintenant et jadis. Cette démarche s’enracine notamment, mais pas exclusivement, dans les différentes disciplines scientifiques qui font la richesse des sciences humaines : la sociologie, l’anthropologie, la psychologie ; l’histoire, l’histoire de l’art, l’archéologie ; la théologie, la philosophie, et, bien sûr, la philologie, science grecque par excellence, qui associe étroitement critique textuelle, analyse linguistique, commentaire littéraire et formation humaine.

L’humanisme est ensuite une expérience esthétique. Car la découverte de l’autre implique presque nécessairement une entrée en résonance des arts et des lettres, comme en témoigne par exemple l’indissociable lien entre Humanisme et Renaissance aux XIVe s., XVe s. et XVIe s.

L’humanisme, enfin, est un acte politique. Car penser l’homme implique nécessairement de méditer et d’agir sur le vivre ensemble, s’il est vrai que « l’homme est par nature un animal politique » selon la célèbre définition d’Aristote (Politique I, 2 [1253a]).

L’exposition singulière organisée à l’occasion du 500e anniversaire de l’inauguration du Collège des Trois Langues est l’occasion d’explorer, en trois stations, ces différents aspects de l’humanisme.

Le premier espace, intitulé « Bibliothèque », présente les conditions de production, de conservation et de transmission du patrimoine écrit antique, depuis les centres intellectuels majeurs que furent Athènes, Alexandrie, Antioche, Pergame, Rome et — plus tard — Constantinople. L’assimilation par Rome des lettres grecques, dès l’époque tardo-hellénistique, et leur diffusion en latin est naturellement le premier moyen de transmission de ce patrimoine vers l’Occident. Un deuxième vecteur important est la traduction en syriaque, puis en arabe, d’œuvres scientifiques et philosophiques grecques : traduites ensuite de l’arabe vers le latin, ces œuvres atteignent l’Occident par le biais de la Sicile et de l’Espagne à partir du XIe s. Enfin, la redécouverte de l’Antiquité en Italie à partir du XIVe s., suivie par le développement de la Renaissance et de l’Humanisme dans toute l’Europe, constitue la troisième étape essentielle de la survie du patrimoine antique. En prenant le cas exemplaire de l’Iliade pour fil rouge, nous suivrons l’évolution matérielle des supports de l’écriture : d’abord, les rouleaux de papyrus ; ensuite, les codex manuscrits en parchemin, puis en papier ; finalement, les premières éditions imprimées. Nous aurons également l’occasion d’y découvrir une interprétation originale par Philippe Brunet des 52 premiers vers de l’Iliade, en grec ancien et en français.

Le deuxième espace, intitulé « Musée », est consacré à la réception esthétique de l’Antiquité classique, dans des registres aussi divers que la peinture sur vases, la gravure, la photographie et même la musique. Dans l’optique du Musée L, qui vise à mettre en dialogue des œuvres, vous serez invités à associer Led Zeppelin avec des vases attiques à figures noires, Georges Brassens avec un sarcophage romain, Jacques Offenbach avec une gravure de Raimondi. Cette partie de l’exposition questionne également les relations entre musées et bibliothèques : si la Bibliothèque d’Alexandrie, se situait, selon les géographes et voyageurs anciens, in Museo, c.-à-d. au cœur de l’ensemble hétéroclite que formait le Musée d’Alexandrie, au même titre que les salles de classe, les auditoires, les espaces de promenades et de discussion, le parc zoologique et le jardin des plantes, le Musée L a, quant à lui, déménagé l’année dernière dans l’ancienne Bibliothèque des sciences, bâtiment emblématique de Louvain-la-Neuve conçu par André Jacqmain entre 1970 et 1975. Cette coïncidence doit nous faire réfléchir sur la manière dont musées et bibliothèques s’intègrent et coexistent dans l’espace physique de l’université et, plus largement, dans la cité.

Le troisième espace, intitulé « Humanités, Humanisme, Héroïsme », permet de rejoindre l’idéal humaniste par une réflexion sur les figures des héros, antiques et modernes. Non pas des icônes, des idoles, des êtres transcendants qu’on adore ou qu’on brise, mais de véritables héros, hommes et femmes, présents au monde, dont les aspérités, les craquelures et les fissures nous parlent et reflètent notre humanité. Par son travail sur les monuments commémoratifs de la Première Guerre mondiale, l’artiste plasticienne Jehanne Paternostre interroge le thème de la fragilité de la mémoire, tendue entre conservation et disparition. Elle questionne également, en filigrane, le statut de ces millions de héros malgré eux, morts pour la Patrie. La tombe du héros, tout à la fois lieu de culte, témoin de son histoire et point d’ancrage de son mythe dans l’imaginaire collectif, nous ramène à la notion grecque de héros, et tout particulièrement à la figure d’Achille, arraché à la vie dans sa prime jeunesse, qui reçoit en contrepartie de sa vie brève et de sa vaillance au combat une renommée immortelle (kleos aphthiton). La gloire d’Achille n’est autre que l’Iliade elle-même et, selon les conceptions grecques, cette gloire sera éternelle aussi longtemps que les hommes à venir se réapproprieront l’épopée. De ce point de vue, l’expérience extraordinaire effectuée par Luca Giacomoni, qui est parvenu à représenter l’Iliade en dix épisodes, avec une troupe composée de détenus, d’anciens détenus et d’acteurs professionnels, a assurément contribué à rendre immortelle la gloire d’Achille. Car confier les rôles d’Agamemnon, d’Ajax et d’Hector à des détenus, dans un contexte carcéral, n’est pas seulement une démarche artistique et un projet de reconstruction sociale : c’est avant tout un acte politique. Les détenus qui ont incarné des héros épiques ont ainsi été amenés à vivre en héros épiques, c’est-à-dire à tendre vers l’universel, à se dépasser, jusqu’au sacrifice de soi, tout en restant enracinés dans la plus profonde humanité. Voilà la modernité de l’hellénisme, et voilà toute l’urgence de réinvestir l’humanisme aujourd’hui.

Je vous remercie.