Conférence du Pr. Nuccio Ordine

Louvain-La-Neuve

La culture classique aujourd’hui : éloge de savoirs inutiles

 

Mesdames et Messieurs,

Je suis très honoré d’être accueilli ce soir dans cette Université prestigieuse. Je voudrais remercier mon collègue Lambert Isebaert pour son invitation, ainsi que Charles Doyen, Anne-Marie Doyen, le Doyen de la Faculté et le Président de l’Institut.

Le 10 novembre 1848, Victor Hugo prononce un discours très passionné à l’Assemblée constituante à Paris pour défendre les bibliothèques, les musées, les archives nationales, les écoles, les universités et le Collège de France. Contre des ministres qui proposent de tailler dans les financements de la culture, le célèbre écrivain montre d’une manière très convaincante que c’est précisément quand une nation subit une crise qu’il est nécessaire de multiplier par deux les fonds destinés au savoir et à l’éducation des jeunes.

« Mais, si je veux ardemment, passionnément le pain de l’ouvrier, le pain du travailleur, qui est mon frère, à côté du pain de la vie, je veux le pain de la pensée qui est aussi le pain de la vie. Je veux multiplier le pain de l’esprit comme le pain du corps. […] Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d’études pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes, tous les établissements, tous les asiles où l’on médite, où l’on s’instruit, où l’on se recueille, où l’on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur. »

Victor Hugo, Actes et paroles. Avant l’exil, 1841–1851, Paris, Michel Lévy frères, 1875, p. 182-183 (disponible ici).

Je pense que c’est un discours d’une grandissime actualité, c’est un discours qui vaut aussi pour aujourd’hui, malheureusement. En revendiquant le rôle de la culture et de l’enseignement pour rendre plus humaine l’humanité, Hugo fustige une classe politique obtuse et myope qui, en croyant faire des économies, programme la décadence culturelle du pays en tuant toute forme d’excellence. Il s’agit d’un discours d’une brûlante actualité, qu’il faudrait graver dans les parlements du monde entier, parce qu’en ce moment, partout dans le monde, de terribles coupes sont opérées au budget de la culture, de l’enseignement et des universités.

Mais aujourd’hui, dans quelle direction évoluent la culture et l’enseignement ? Dans un contexte politique, économique et social exclusivement orienté par l’étoile polaire du marché, je voudrais commencer ma réflexion, chers étudiants, chers collègues, par une critique du système éducatif actuel. Chaque année j’ouvre la leçon inaugurale de mon cours avec une question adressée à mes élèves de première année : « Pourquoi êtes-vous inscrits à l’Université ? Dans quel but venez-vous ici ? » Les étudiants, surpris par une question aussi inhabituelle le premier jour de cours, répondent qu’ils se sont inscrits pour obtenir un diplôme. Je crois au contraire que notre devoir à nous, professeurs, est précisément celui de faire comprendre à nos étudiants qu’il ne faut pas fréquenter l’Université pour obtenir un diplôme. Les écoles et les universités sont une opportunité que la société nous offre pour nous rendre meilleurs : voilà le but principal. Les études sont avant tout l’acquisition de connaissances qui, détachées de toute obligation utilitaire, nous font grandir et nous rendent plus libres et plus autonomes. Les étudiants qui étudieront dans le but principal d’apprendre seront alors ceux qui — je l’ai vu en 28 ans d’enseignement — réussiront les examens d’une manière plus brillante et surtout seront ceux qui pourront devenir, chose la plus importante pour moi, des citoyens capables de cultiver la solidarité humaine et l’amour du bien commun. Je lis toujours à mes élèves un poème qui contient une réécriture intelligente du mythe d’Ulysse. Il s’agit du poème Ithaque, du poète grec Konstaninos Kavafis (Κ.Π. Καβάφης), dont le message est le suivant : « Attention lecteur, la chose la plus importante n’est pas d’arriver à Ithaque. La chose la plus importante c’est le voyage, c’est l’expérience du voyage que nous faisons pour arriver à Ithaque. » Je reprends cette citation pour faire comprendre à mes élèves que le but du voyage n’est pas exactement l’Ithaque du bout de papier qu’on veut obtenir, mais c’est l’expérience du voyage qu’il faudrait faire à l’Université.

Πάντα στον νου σου νάχεις την Ιθάκη.
Το φθάσιμον εκεί είν’ ο προορισμός σου.
Aλλά μη βιάζεις το ταξείδι διόλου.
Καλλίτερα χρόνια πολλά να διαρκέσει·
και γέρος πια ν’ αράξεις στο νησί,
πλούσιος με όσα κέρδισες στον δρόμο,
μη προσδοκώντας πλούτη να σε δώσει η Ιθάκη.
Η Ιθάκη σ’ έδωσε τ’ ωραίο ταξείδι.
Χωρίς αυτήν δεν θάβγαινες στον δρόμο.
Άλλα δεν έχει να σε δώσει πια.
Κι αν πτωχική την βρεις, η Ιθάκη δεν σε γέλασε.
Έτσι σοφός που έγινες, με τόση πείρα,
ήδη θα το κατάλαβες η Ιθάκες τι σημαίνουν.

« Garde toujours Ithaque en ta pensée. Y parvenir est ta destination ultime ; mais ne te hâte point dans ton voyage. Mieux vaut qu’il dure de longues années et que, vieillard, enfin tu abordes dans l’île riche de ce que tu auras gagné sur ton chemin sans espérer qu’Ithaque t’offre des richesses. Ithaque t’a donné le beau voyage, sans elle tu ne te serais pas mis en route. Ithaque n’a plus rien à te donner et, quoique pauvre, elle ne t’aura point déçu : car devenu sage, riche de tant d’expérience, tu as certes dû comprendre ce que les “Ithaques” signifient. »

Constantin Kavafis, « Ithaque », dans Poèmes, trad. G. Papoutsakis, Paris, les Belles Lettres, 1977, p. 66 = «Ιθάκη», dans Ποιήματα 1897–1933 (disponible ici).

Je pense que ce poème se passe de commentaire, il est suffisamment parlant. Les étudiants le comprennent très bien. Mais il faut le dire clairement, les étudiants ne sont pas responsables s’ils s’inscrivent aux écoles et universités dans le but d’obtenir un diplôme, un bout de papier. Ils vivent dans une société, dans un contexte social, dans lequel chaque action, chaque mot, chaque geste doit répondre à un gain personnel, à une logique utilitaire qui exige toujours un profit matériel. L’idée de pouvoir cultiver une passion au nom du plaisir désintéressé et gratuit ne trouve pas un terrain propice dans notre société. Tout à l’heure, je faisais référence aux mots dans le poème de ne pas avoir hâte, de faire les choses lentement. Friedrich Nietzche écrit Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux (Morgenröte – Gedanken über die moralischen Vorurteile) en 1881. La deuxième édition sort en 1886, cinq ans plus tard donc, et contient un éloge de la lenteur et de la philologie, parce qu’il explique qu’il a mis cinq ans pour écrire une préface ; il aurait dû l’écrire avec la première édition, mais il n’a pas eu le temps — parce que la préface lui demandait du temps.

Diese Vorrede kommt spät, aber nicht zu spät, was liegt im Grunde an fünf, sechs Jahren? Ein solches Buch, ein solches Problem hat keine Eile; überdies sind wir Beide Freunde des lento, ich ebensowohl als mein Buch. Man ist nicht umsonst Philologe gewesen, man ist es vielleicht noch, das will sagen, ein Lehrer des langsamen Lesens: – endlich schreibt man auch langsam. […] Philologie nämlich ist jene ehrwürdige Kunst, welche von ihrem Verehrer vor Allem Eins heischt, bei Seite gehn, sich Zeit lassen, still werden, langsam werden –, als eine Goldschmiedekunst und ‑kennerschaft des Wortes, die lauter feine vorsichtige Arbeit abzuthun hat und Nichts erreicht, wenn sie es nicht lento erreicht.

« Cette préface arrive tardivement, mais non trop tard ; qu’importent en somme cinq ou six ans ! Un tel livre et un tel problème n’ont nulle hâte ; et nous sommes, de plus, amis du lento, moi tout aussi bien que mon livre. Ce n’est pas en vain que l’on a été philologue. On l’est peut-être encore. Philologue, cela veut dire maître de la lente lecture. On finit même par écrire lentement. […] Car la philologie est cet art vénérable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose : se tenir à l’écart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent — un art d’orfèvrerie, et une maîtrise d’orfèvre appliquée au mot, un art qui demande un travail subtil et délicat, et qui ne réalise rien s’il ne s’applique avec lenteur. »

Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, trad. H. Albert, Paris, Hachette littératures, 1987, p. 9 = Morgenröthe. Nachgelassene Fragmente Anfang 1880 – Frühjahr 1881, Berlin – New York, De Gruyter, 1971, p. 9.

L’idée de pouvoir cultiver, comme je le disais tout à l’heure, une passion au nom d’un plaisir désintéressé et gratuit ne trouve pas un terrain propice dans notre société. Je lis aussi à mes étudiants le texte suivant. Il s’agit d’un roman peu lu par les nouvelles générations, mais qui était un roman culte pour les gens de mon âge : Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Le protagoniste, le colonel Aureliano Buendía, après avoir fait une centaine de révolutions, rentre complètement désillusionné dans son village, Macondo. Il s’y enferme dans un petit laboratoire et commence à produire des petits poissons d’or. Il vend les poissons d’or et reçoit des monnaies d’or ; ensuite, il fond les monnaies d’or pour construire encore de plus de poissons d’or. Sa mère, très préoccupée, s’interroge…

Con su terrible sentido práctico, ella no podía entender el negocio del coronel, que cambiaba los pescaditos por monedas de oro, y luego convertía las monedas de oro en pescaditos, y así sucesivamente, de modo que tenía que trabajar cada vez más a medida que más vendía, para satisfacer un círculo vicioso exasperante. En verdad, lo que le interesaba a él no era el negocio sino el trabajo.

« Avec son impitoyable sens pratique, [Ursula, sa mère] ne pouvait pas comprendre le commerce du colonel, lequel échangeait ses petits poissons contre des pièces d’or, puis transformait les pièces d’or en petits poissons, et ainsi de suite, si bien qu’il devait travailler davantage chaque fois qu’il vendait plus afin de satisfaire à ce cercle vicieux particulièrement exaspérant. En vérité, ce n’était pas le commerce qui l’intéressait, mais le travail. »

Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, trad. Claude et Carmen Durand (Collection Points), Paris, Seuil, 1995 [1968], p. 128 = Cien años de soledad, Buenos Aires, Sudamericana,  1971, p. 173.

On peut faire des choses avec le plaisir de faire des choses, indépendamment d’un profit matériel. Personne n’est plus surpris quand, face à l’un de nos petits faits et gestes quotidiens, fuse la question : « À quoi cela sert-il ? À quoi sert-il de lire un poème, à quoi sert-il d’étudier le latin, le grec ou l’hébreu (pour rester dans le sujet) ? À quoi sert-il de visiter le musée universitaire de Louvain ? » Dans le monde de l’utilitarisme, malheureusement, un marteau vaut davantage qu’une symphonie, un couteau davantage qu’un poème, une clé anglaise davantage qu’un tableau. Car il est facile de comprendre l’efficacité d’un outil, nous le savons dans notre vie quotidienne. Mais il est plus difficile de comprendre à quoi peuvent servir la musique, la littérature et l’art. Les universités ne peuvent pas être transformées comme elles le sont en ce moment en entreprises et les étudiants ne peuvent pas être transformés en clients qui viennent dans cette entreprise. C’est curieux : les deux premiers mots que les étudiants apprennent quand ils arrivent à l’Université sont « crédit » et « débit ». Comment est-ce possible ? Le langage comme vous le savez, n’est jamais neutre. Il s’agit de mots empruntés au monde de l’économie. Mais pensons aussi à la tragique situation de l’Europe. Nous la voyons tous les jours dans les journaux et à la télévision. « Crédit » et « débit » sont devenus les uniques paramètres, malheureusement, pour dessiner l’identité de notre Europe. Pour les banquiers et les financiers, seules les nations qui paient la dette font partie de l’Europe. Pour eux, il est possible de penser l’Europe sans la Grèce, sans l’Italie, sans l’Espagne, sans la France, les grands pays qui ont fait cette Europe. Pas de scandale, pas d’étonnement, la culture ne compte pour rien contre celle des budgets et les paiements des dettes. Il s’agit d’une logique perverse qui a également pollué le monde de l’éducation et de la recherche. Je pense notamment au culte des chiffres et des mesures qui domine en Europe et dans le monde entier.

Le soin apporté à l’évaluation, qui en soi doit être considérée comme nécessaire et légitime, s’est transformé aujourd’hui en une obsession bureaucratique pour les nombres, qui vise exclusivement à la quantité. La logique computationnelle semble être devenue le moteur naturel d’une conception entrepreneuriale de l’éducation entièrement polarisée sur les prétendues exigences du marché. L’entreprise-université vend les diplômes, tandis que les étudiants-clients les achètent dans l’unique but d’obtenir un laissez-passer pour entrer dans le monde du travail. Et puisque ce sont de tels critères qui s’imposent dans l’évaluation, le prestige des universités finit par être mesuré chaque année par une série de classements internationaux où la valeur « commerciale » d’établissements d’enseignement supérieur monte et descend exactement à la manière des actions et des marchandises, dans toutes les bourses du monde. Cette dérive mercantile est pourtant en train de compromettre aussi l’avenir de la recherche scientifique. Le 19 juillet 2018, à la Une du Monde, figurait un titre très préoccupant, « Fausse science : il faut une prise de conscience mondiale ». Le Monde dénonçait l’explosion de nombres de pseudo-revues scientifiques qui, créées uniquement pour gonfler les curricula vitae des chercheurs, répondent aux critères imposés par les diverses agences d’évaluation — c’est-à-dire : rapidité, quantité, impact. Les données sur cette question sont claires : alors que 1894 articles « douteux » étaient comptabilisés en 2004, leur nombre est passé à 59.433 en 2015 : de 1894 à 59.433 en dix ans. Ce n’est là que l’un des aspects d’un phénomène beaucoup plus catastrophique et insidieux, qui est en train de miner les fondements mêmes de la recherche et de l’enseignement dans les écoles et les universités.

Les projets de loi et les réformes se règlent en effet toujours davantage sur le marché et sur des systèmes d’évaluation qui mesurent les résultats et l’efficacité. Le danger est désormais partout bien visible. Nombre de professeurs et de chercheurs sont encouragés à gagner des places dans les classements. L’évaluation ne se contente donc pas de mesurer puisqu’elle oriente la recherche et l’enseignement en leur indiquant la direction à suivre dans le futur. Or, c’est maintenant la priorité donnée au business qui est à la base de tous les choix. Il s’agit d’obtenir des financements, d’occuper la tête des classements, de recevoir des attestations d’excellence. Des écoles élémentaires aux grands laboratoires, le profit et le marché sont désormais les mots-clefs. Et tout cela se passe ainsi, parce que les paramètres internationaux de l’éducation sont de plus en plus conditionnés par les directives d’agences transnationales. C’est donc aux experts de la Banque Mondiale, l’Organisation de la Coopération et du Développement Économiques (OCDE), l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), que revient la tâche d’indiquer les critères pertinents pour l’évaluation de l’apprentissage dans les écoles et dans les États membres. Où sont les professeurs ? Où sont les gens qui travaillent dans les universités avec les étudiants ? Les organismes que j’ai cités nous dictent désormais les règles qu’il faut suivre. Ce système contraignant et ambitieux est évidemment destiné à créer un modèle homogène qui soit en mesure de fournir, grâce à des relevés périodiques, une radiographie objective et uniforme des divers systèmes éducatifs.

La valeur de l’éducation n’est plus évaluée selon les connaissances à transmettre à nos étudiants, mais mesurée à partir des « compétences » que les élèves devront acquérir en vue de leur future insertion dans le monde du travail. En d’autres termes, l’objectif n’est plus de former des citoyens cultivés capables d’avoir une compréhension critique d’eux-mêmes et du monde qui les entoure, mais de fabriquer des professionnels prêts à s’adapter aux exigences de la production globale. Les résultats de ces tendances, fruits de cette pédagogie que j’appelle marchande, commencent à être connus. En Italie, par exemple, le dernier test de l’Institut d’évaluation, destiné à des enfants de l’école primaire, au mois de mai 2018, contenait les questions suivantes : « Aurai-je toujours assez d’argent pour vivre ? Réussirai-je à acheter les choses que je veux ? » Demander à des enfants entre sept et dix ans s’ils auront assez d’argent pour vivre et s’ils réussiront à acheter les choses qu’ils veulent constitue un crime qui ne semble pourtant susciter aucune indignation. Le but de l’éducation en parfait accord avec la religion du profit doit être de façonner de futurs consommateurs uniquement intéressés par les exigences de la production mondiale, et de garantir l’accès à une profession qui puisse offrir un bon revenu.

La même logique managériale est en train d’envahir le domaine des biens culturels : la Belgique, la Grèce, l’Italie, la France, l’Espagne sont des pays uniques au monde, d’immenses musées à ciel ouvert. Il suffit de parcourir à pied Bruges, Louvain, Anvers, Rome, Athènes, Paris, Tolède pour jouir de l’extraordinaire beauté des œuvres d’art, des temples, des monuments, des églises. En Italie, quelques ministres ont voulu rebaptiser notre patrimoine artistique en parlant de « gisement culturel ». Et tout récemment, ils sont allés jusqu’au bout de la logique en utilisant le mot « pétrole ». Pour ces ministres, le Parthénon, le Colisée, le Louvre, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique sont le pétrole d’un pays, puisqu’ils constituent une source potentielle de profit. On a complètement perdu le sens du mot patrimoine. Vous savez que le patrimoine dérive du latin patrimonium et ne signifie pas seulement, comme on le pense aujourd’hui, les « biens matériels d’une famille ». Le patrimonium constitue l’hérédité spirituelle et culturelle léguée par nos pères. Le Colisée, le Parthénon, ne servent pas avant tout à gagner de l’argent, mais à reconstruire à travers cette histoire une identité d’un peuple, les racines communes.

Nul ne souhaite évidemment sous-estimer l’importance de l’aspect économique : tant mieux si le Louvre gagne de l’argent ! Mais est-il légitime d’évaluer des monuments et des œuvres d’art uniquement en tant que sources de profit et non en fonction de leur valeur culturelle ? Comme ose-t-on offenser ainsi des siècles de culture et d’histoire en comparant notre patrimoine artistique et monumental à un produit comme le pétrole ?  Sur la base de cette logique, il est facile de comprendre ce qui dans notre société est considéré comme inutile. Il suffit de lire avec attention les budgets des gouvernements pour voir où tombe la hache des coupes : on taille dans les fonds destinés aux écoles, aux universités, à la recherche scientifique fondamentale. Mes collègues ici présents le savent : il faut se battre tous les jours pour essayer de maintenir le petit budget qui chaque année est réduit.

Les bibliothèques, les archives, les conservatoires de musique, les fouilles archéologiques subissent les mêmes diktats. Défendre aujourd’hui ce qui est considéré à tort comme inutile, parce que non producteur de profit économique immédiat, est devenu une nécessité. Nous sommes ici ce soir pour fêter le cinquième centenaire de l’inauguration du Collegium Trilingue. Cette prestigieuse institution fondée par Érasme grâce au mécénat de l’humaniste Jérôme de Busleyden a eu au cours des siècles parmi ses professeurs les meilleurs maîtres de latin, de grec et d’hébreu. Dans le contexte brutal que je viens de décrire, les langues anciennes sont de plus en plus en danger. La logique entrepreneuriale ne peut pas s’appliquer à l’enseignement. Quelle est la question ? « Pourquoi enseigner les langues classiques dans un monde où on ne les parle plus et où, surtout, elles n’aident en rien à trouver un emploi ? » Dans les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, le protagoniste dit à un moment donné : « presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec » (Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien suivi de Carnet de notes de Mémoires d'Hadrien, Paris, Gallimard, 1976, p. 45). Dans sa formulation lapidaire, c’est une phrase très touchante et très vraie, parce que si nous faisons un compte des mots que nous employons, des choses que nous faisons, de la pensée, il n’est rien que nous disions aujourd’hui que Platon, Aristote et les autres n’aient pas discuté.

Quel danger courons-nous actuellement ? Dans une université-entreprise, quand un professeur de sanskrit aura deux étudiants, le Conseil d’administration de l’Université pourra dire que celle-ci ne peut pas se permettre le luxe de payer un professeur de sanskrit pour deux étudiants. Demain, cela sera pour dix étudiants en grec, et après-demain pour quinze étudiants en latin.

Essayons d’imaginer cette perspective. Quand les derniers qui lisent encore le grec, le latin, le sanskrit, les langues anciennes en général, abandonneront cette terre, étant donné que ces disciplines ne seront plus enseignées, devant une découverte archéologique, personne dans le monde ne sera capable de lire une inscription, de comprendre de quoi il s’agit si on découvre un document. Quelle est cette vision du monde qui nous amènera à perdre complètement la mémoire ? Tout à l’heure, en visitant l’exposition, nous découvrirons une très belle photo d’un sarcophage romain représentant Mnémosyne (« Mémoire »), mère de tous les savoirs et de tous les arts. Couper la mémoire, gommer la mémoire, signifie couper les liens avec le passé. Comment peut-on comprendre le présent et prévoir le futur sans connaître le passé ? La question mérite réflexion.

Plus grave encore : tout cela entraînera des conséquences désastreuses pour le devenir de la démocratie et de la liberté. En Italie, des pages très belles ont été écrites par des philologues sur ce lien organique entre philologie et liberté. Connaître, savoir reconstruire l’histoire d’un texte, c’est être libre, et c’est crucial.

Ces coups d’éponge finiront par effacer les contenus de notre mémoire jusqu’à une complète amnésie. Relisons le passage d’Antonio Gramsci dédié en 1932 à l’importance d’étudier le grec et le latin. C’est la meilleure réponse à ceux qui aujourd’hui disent qu’étudier le grec et le latin ne sert à rien.

Nella vecchia scuola lo studio grammaticale delle lingue latina e greca, unito allo studio delle letterature e storie politiche rispettive, era un principio educativo in quanto l’ideale umanistico, che si impersona in Atene e Roma, era diffuso in tutta la società, era un elemento essenziale della vita e della cultura nazionale. […] Le singole nozioni non venivano apprese per uno scopo immediato pratico-professionale : esso appariva disinteressato, perché l’interesse era lo sviluppo interiore della personalità. […] Non si imparava il latino e il greco per parlarli, per fare i camiereri, gli interpreti, i corrispondenti commerciali. Si imparava per conoscere direttamente la civiltà dei due popoli, presupposto necessario della civiltà moderna, cioè per essere se stessi e conoscere se stessi consapevolmente.

« Dans la vieille école, l’étude grammaticale de la langue latine et de la langue grecque, jointe à l’étude de leur littérature et de leur histoire politique respectives, était un principe éducatif dans la mesure où l’idéal humaniste, qui s’incarne dans Athènes et dans Rome, était répandu dans toute la société, était un élément essentiel de la vie et de la culture nationale […]. Les différentes notions n’étaient pas apprises dans un but pratico-professionnel immédiat. Le but apparaissait désintéressé, parce que l’intérêt résidait dans le développement intérieur de la personnalité […]. On n’apprenait pas le latin et le grec pour les parler, ou pour devenir domestique, interprète ou représentant de commerce. On les apprenait pour connaître directement la civilisation des deux peuples, qui constitue le présupposé nécessaire de la civilisation moderne, on les apprenait autrement dit pour être soi-même et pour se connaître soi-même consciemment. »

Antonio Gramsci, Cahiers de prison 10/11/12/13, avant-propos, notices et notes de Robert Paris, trad. P. Fulchignoni, G. Granet et N. Negri, Paris, Gallimard, 1978, p. 339 = Gli intellettuali e l’organizzazione della cultura, Turin, Einaudi, 1974, p. 109 (Quaderni del carcere ; 2. Opere di Antonio Gramsci).

Ces émouvants propos de Gramsci expliquent clairement la situation. Au cours des siècles, beaucoup de philosophes, d’écrivains, d’artistes, ont insisté sur l’importance des savoirs inutiles pour rendre l’humanité plus humaine. Chaque année, je relis avec une grande émotion la lettre qu’Albert Camus a adressée à son maître, Louis Germain, le 19 novembre 1957, quelques semaines après avoir appris qu’on lui avait décerné le Prix Nobel de littérature.

« Cher Monsieur Germain, J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse, de toutes mes forces. — Albert Camus. »

Albert Camus, Le premier homme, Paris, Gallimard, 1994, p. 327.

Une lettre comme celle-là est la plus belle récompense qu’un professeur puisse recevoir. Aujourd’hui, l’école et l’université sont-elles capables de changer la vie d’un étudiant ? Grâce à un maître généreux et passionné, un jeune étudiant d’une famille très pauvre comme celle de Camus a pu rencontrer une main savante et affectueuse, capable de l’aider et de le guider, dans les moments les plus difficiles de ses premières années d’école. Aujourd’hui, l’école et l’université peuvent offrir aux jeunes pauvres l’opportunité de faire le saut culturel et social qui peut rendre notre société plus juste et plus égalitaire. Pour faire comprendre à mes étudiants l’importance de la culture, je lis chaque année une petite histoire racontée par l’écrivain américain David Foster Wallace aux élèves de Canyon College aux États-Unis.

There are these two young fish swimming along and they happen to meet an older fish swimming the other way, who nods at them and says “Morning, boys. How’s the water?” And the two young fish swim on for a bit, and then eventually one of them looks over at the other and goes “What the hell is water?”

« C’est l’histoire de deux jeunes poissons qui nagent et croisent le chemin d’un poisson plus âgé qui leur fait signe de la tête et leur dit, “Salut, les garçons. L’eau est bonne ?” Les deux jeunes poissons nagent encore un moment, puis l’un regarde l’autre et fait : Qu’est-ce diable que l’eau ?” »

David Foster Wallace, C’est de l’eau, trad. Ch. Recoursé, Paris, Au Diable Vauvert, 2010, p. 7-8 = This is the Water, cours donné à Kenyon College en 2005 et publié sous forme de livre en 2009 (New York, Little, Brown and Company), (disponible en ligne ici).

L’auteur lui-même nous donne l’explication de son récit :

The point of the fish story is merely that the most obvious, important realities are often the ones that are hardest to see and talk about.

« La morale immédiate de cette histoire, c’est tout simplement que les réalités les plus évidentes, les plus omniprésentes et les plus importantes sont souvent les plus difficiles à voir et à exprimer ».

Ibidem, p. 12.

À l’instar des deux jeunes poissons, nous ne nous rendons pas compte de ce qu’est véritablement l’eau dans laquelle nous vivons chaque minute de notre existence. Nous n’avons pas conscience, en effet, que la littérature et le savoir humaniste, la culture et l’instruction constituent le liquide amniotique idéal dans lequel peut se développer avec vigueur l’idée de démocratie, de liberté, de justice, de laïcité, d’égalité, de droit à la critique, de tolérance, de solidarité, de bien commun. Investir de l’argent dans l’enseignement et la culture, c’est former les jeunes au respect de la justice, à la solidarité humaine, à la démocratie, avec l’objectif de stimuler aussi la croissance économique et sociale du pays. La corruption et l’évasion fiscale — maux répandus dans tous les pays du monde aujourd’hui — se combattent surtout avec de bonnes écoles et de bonnes universités.

La même logique utilitaire est une menace aussi pour la recherche scientifique de base, c’est-à-dire la recherche libre de l’influence du marché. Il suffit de réfléchir sur le dialogue entre le Sénateur du parti démocrate de Rhode Island, John O. Pastore, et le physicien Robert Wilson de la Cornell University pour retrouver dans un contexte différent les conflits que je viens d’évoquer, en l’occurrence ceux qui opposent les responsables des budgets d’État aux défenseurs des disciplines humanistes. En avril 1969, le scientifique explique l’importance de son laboratoire aux membres du Comité de l’Énergie atomique du Congrès des États-Unis. Et au beau milieu de son exposé, le physicien se voit interrompu par le sénateur qui lui pose deux questions très bizarres. La première : « Le projet est-il utile pour défendre notre patrie ? ». La deuxième : « Le projet est-il utile pour nous faire gagner la compétition avec les Russes ? ». Surpris par ces étranges questions, le professeur Wilson répond que son projet n’était pas utile pour défendre la patrie, mais qu’il contribuait certainement à rendre la patrie digne d’être défendue.

Otherwise, it has to do with: Are we good painters, good sculptors, great poets? I mean all the things that we really venerate and honor in our country and are patriotic about. In that sense, this new knowledge has all to do with honor and country but it has nothing to do directly with defending our country except to help make it worth defending.

« Il faut considérer ce projet comme nous considérons la bonne peinture, la bonne sculpture, la bonne poésie, c’est-à-dire tout ce que nous admirons vraiment, tout ce pour quoi nous sommes patriotes dans ce pays. En ce sens, les connaissances nouvelles que mon projet apporte ont tout à voir avec notre honneur et avec notre nation, mais elles n’ont rien à voir directement avec la défense de notre pays, si ce n’est qu’elles contribuent à le rendre digne d’être défendu ».

(disponible en anglais ici)

Je trouve cette réponse géniale, parce qu’elle met en échec une idéologie très répandue. Malgré une analyse pessimiste, je suis convaincu que le savoir constitue en lui-même un obstacle au fantasme de toute puissance qui sous-tend l’utilitarisme et l’accumulation de l’argent. Il s’agit d’une forme de résistance à la dictature du profit.

Je le crois pour trois raisons.

La première est la suivante. Avec l’argent, pratiquement tout peut s’acheter. Nous le savons bien. Des parlementaires aux juges, du pouvoir au succès, chaque chose a son prix. Mais pas la connaissance. Le prix à payer pour elle est d’une tout autre nature. Même un chèque en blanc ne pourrait permettre d’acquérir mécaniquement ce qui ne peut être que le fruit d’un effort personnel et d’une passion durable. Autrement dit, personne ne pourra effectuer à notre place le difficile parcours de l’apprentissage. Socrate l’avait déjà expliqué à Agathon, dans le Banquet, quand il contestait l’idée que la connaissance puisse être transmise d’un être humain à un autre, comme de l’eau passe d’un récipient plein à un récipient vide le long d’un fil de laine. Je vous lis ce passage très beau du Banquet :

Εὖ ἂν ἔχοι, φάναι, ὦ Ἀγάθων, εἰ τοιοῦτον εἴη ἡ σοφία ὥστ᾽ ἐκ τοῦ πληρεστέρου εἰς τὸ κενώτερον ῥεῖν, ἡμῶν, ἐὰν ἁπτώμεθα ἀλλήλων, ὥσπερ τὸ ἐν ταῖς κύλιξιν ὕδωρ τὸ διὰ τοῦ ἐρίου ῥέον ἐκ τῆς πληρεστέρας εἰς τὴν κενωτέραν.

« Ce serait une aubaine, Agathon, si le savoir était de nature à couler du plus plein vers le plus vide pour peu que nous nous touchions les uns les autres, comme c’est le cas de l’eau qui par l’intermédiaire d’un brin de laine coule de la coupe la plus pleine vers la plus vide ».

Platon, Banquet, 175d (éd. L. Robin, (Collection des Universités de France), Paris, Les Belles-Lettres, p. 6-7 et trad. Luc Brisson, Paris, Flammarion, 20075, p. 92).

La deuxième raison est que le savoir peut défier les lois du marché d’une autre manière encore. Je peux partager mes connaissances avec mes élèves sans pour autant m’appauvrir. Je peux enseigner à un élève la théorie de la relativité ou lire avec lui Érasme en entrant alors dans un miraculeux cercle vertueux où s’enrichissent en même temps celui qui donne et celui qui reçoit. Vous savez que la loi du marché se fonde sur une perte et un gain. Si j’achète une montre, je perds mon argent et je gagne la montre. Le marchand perd la montre et il gagne mon argent. Il y a chaque jour un miracle dans chaque classe dans le monde entier : je peux partager mon savoir avec mes élèves sans le perdre.

La troisième raison nous est offerte par le grand écrivain George Bernard Shaw, Prix Nobel de littérature. Essayons d’imaginer que deux élèves de l’Université de Louvain sortent de la maison chacun avec une pomme. Ils se retrouvent ici, échangent les pommes. Le soir, chacun rentre à la maison avec une pomme. Essayons de changer de perspective. Deux élèves de l’Université de Louvain sortent de la maison chacun avec une idée. Ils se retrouvent dans cette salle, ils échangent les idées. Le soir, chacun rentre à la maison avec deux idées. La culture n’appauvrit personne. La culture, comme dans un cercle vertueux, enrichit tous les protagonistes.

Je voudrais relire avec vous une très belle page du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. C’est un texte que je lis souvent à mes élèves, pour les faire réfléchir à la banalisation des relations humaines que nous voyons tous les jours, provoquée surtout par Internet et par les réseaux sociaux. Quand je demande à mes élèves combien d’entre eux sont inscrits sur Facebook — j’ai 400 élèves à peu près — , toutes les mains se lèvent. Je demande : « Et pourquoi êtes-vous sur ce réseau Facebook ? » On me répond : « Professeur, c’est simple, parce que nous pouvons avoir beaucoup d’amis ». Se lève une main au fond de la salle : « Professeur, j’en ai mille cinq cents ». Les jeunes pensent — et ce n’est pas leur faute — que l’amitié est un clic sur Facebook. L’amitié, c’est autre chose. Si, à la fin d’une vie, quelqu’un peut dire, dans un bilan, « j’ai eu trois amis », il est un homme riche, très riche. Le Petit Prince débarque en plein milieu du désert du Sahara. Il a envie de parler avec quelqu’un, et couché dans l’herbe, il commence à pleurer. Il est triste. Apparaît le fameux renard du désert.

« “Viens jouer avec moi” lui proposa le petit prince, “je suis tellement triste...” — “Je ne puis pas jouer avec toi”, dit le renard, “je ne suis pas apprivoisé.” — “Ah ! pardon”, fit le petit prince. Mais, après réflexion, il ajouta: “Qu’est-ce que signifie apprivoiser ?” — “C’est une chose trop oubliée”, dit le renard, “ça signifie ‘créer des liens’.” — "Créer des liens ?”, dit le petit prince. — “Bien sûr”, dit le renard. “Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde.” »

Antoine de Saint-Exupéry, le Petit Prince. Avec les dessins de l’auteur, Paris, Gallimard, 1979, p. 67–68 (1ère éd. 1943).

Une petite page simple, comme les choses fortes de la littérature, qui peut nous apprendre que pour avoir un ami, il faut dédier du temps, il faut apprivoiser. Chaque jour, le Petit Prince vient voir le Renard et se place toujours plus près de lui. La première fois à quatre mètres, la deuxième à trois mètres, après à deux mètres, et puis ils se touchent. Apprivoiser, créer des liens implique la nécessité, comme je le disais tout à l’heure, de dédier du temps aux choses que nous aimons.

« “On ne connait que les choses que l’on apprivoise”, dit le renard. “Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchand d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !” »

Antoine de Saint-Exupéry, Ibidem, p. 69.

Les propos du Renard nous touchent parce qu’aujourd’hui le problème de notre société est le manque de temps : on ne peut plus consacrer du temps aux relations sociales. Le Renard nous apprend ce que peut signifier « voir avec le cœur » parce qu’il dit au Petit Prince: « Je vais te confier un secret : je vais t’apprendre comment il faut voir avec le cœur ». Si l’on veut saisir l’essentiel qui est invisible pour les yeux, il nous faut prendre soin des personnes que nous aimons. Voilà le message le plus fort. Le Renard nous enseigne que nous sommes responsables des liens que nous avons créés et que nous ne pouvons devenir meilleurs qu’en vivant pour quelqu’un ou pour quelque chose. Quand je lis cette page-là, les étudiants comprennent tout de suite cette nouvelle forme de solitude dans laquelle chacun se retrouve avec les réseaux sociaux : l’impression d’être tout le temps connecté, tout le temps avec quelqu’un, tout en étant enfermé dans sa chambre, sans relation humaine véritable, dans une relation virtuelle.

Ce que je viens de dire n’appartient pas seulement aux humanistes. Un grand économiste comme Amartya Sen, Prix Nobel d’Économie, est convaincu de l’importance vitale de la culture et de l’instruction. Dans son livre Collective Choice and Social Welfare (San Francisco, Holden Day, 1970), il explique l’histoire du Kerala, qui était l’État le plus pauvre de l’Inde. Des gouvernements ont fait des investissements très importants dans l’instruction et dans la santé en construisant écoles et hôpitaux. Aujourd’hui, le Kerala est l’État le plus riche de l’Inde, celui où la relation du reddito pro capite/le revenu par habitant est le plus élevé. Cela signifie qu’au fond, investir dans les deux postes qui font la dignité de l’homme, le droit à la santé et le droit à la connaissance, peut susciter un important développement économique à l’échelle d’un pays. Il faut donc le faire, mais pas en trois jours, un an, ou deux ans. Non !  C’est une entreprise de longue haleine, parce que l’éducation nécessite un cycle très long pour transformer les élèves.

Les savoirs injustement considérés comme inutiles et la recherche scientifique de base, libre de toute obligation commerciale, nous rappellent aussi que les hommes peuvent se réaliser quand ils parviennent à vivre pour les autres. Sénèque, dans une merveilleuse lettre adressée à Lucilius, nous le rappelle :

Alteri vivas oportet, si vis tibi vivere.

« Vis pour autrui, si tu veux vivre pour toi ».

Sénèque, Lettres à Lucilius, t. II, Livres V-VII, V, 48, § 2 (éd. F. Préchac et trad. H. Noblot (Collection des Universités de France), Paris, Les Belles Lettres, 1947, p. 24).

Le bonheur de vivre pour les autres a été évoqué à plusieurs reprises dans différentes œuvres classiques à chaque époque. Je pense à un roman très émouvant, les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe où, dans son parcours de formation, le protagoniste a compris l’importance de l’inutile pour être heureux et pour se rendre utile, lui, à la société. Ou encore je pense à un autre personnage, Pierre Bézoukhov, protagoniste de Guerre et Paix de Tolstoï, à ses réflexions profondes sur le bonheur généré par l’engagement envers l’humanité. Cette image de l’humanité, que nous avons vue à travers les classiques, est diamétralement opposée à l’égoïsme et à la violence qui dominent les campagnes électorales en Europe et aux États-Unis en ce moment. Accommodant le même slogan à diverses sauces, « America First », « La France d’abord », « Prima gli Italiani », « Britain First », des groupes de politiciens, animés par un cynisme impitoyable, ont fondé des partis qui visent efficacement un seul objectif : jouer sur l’indignation et les souffrances des classes les moins aisées pour fomenter une guerre entre certains pauvres, ceux qui ont payé cher ces années de crise, et d’autres pauvres, les migrants, qui cherchent désespérément un avenir dans les pays plus riches. Les chiffres fournis par l’ONG britannique Oxfam à l’occasion du dernier World Economic Forum de Davos, sont impressionnants : 1% de la population capte 82% de l’augmentation de la richesse... 1% détient 82% !  Or cet accroissement effarant des inégalités ne justifie pas la stratégie de la rigueur qui est en train d’appauvrir la classe moyenne et de réduire à l’indigence les familles les plus fragiles. Aussi est-il immoral que les dirigeants politiques européens, dont certains ont encouragé la transformation de leur propre pays en d’attractifs paradis fiscaux, exigent le paiement de la dette par de pauvres retraités grecs, italiens, espagnols, ou belges, et laissent en même temps les grandes multinationales, Amazon, Google, Apple, libres de s’enrichir sans avoir à payer d’impôts dans les États où elles encaissent des milliards d’euros ; de même qu’il est immoral de décréter des réformes qui, au nom de la modernité et de la mobilité du travail, sont en train de supprimer progressivement la dignité des travailleurs ainsi que — je cite Hannah Arendt — « tout droit d’avoir des droits » (Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, New York, Harcourt Brace & Co, 1951).

Cependant, George Steiner, lui-même si ardent défenseur des classiques et des valeurs humanistes, nous a rappelé qu’une haute culture et une morale éclairée ne prémunissent en rien contre la barbarie totalitaire. Combien de penseurs et d’artistes avons-nous vu résister face aux horreurs, ou pire encore, devenir moralement complices des dictateurs et des régimes qui les perpétraient?  Les Nazis écoutaient de la musique classique, avaient des bibliothèques, admiraient des tableaux, et en même temps ils massacraient des millions de Juifs et des enfants innocents, c’est vrai. Mais je pense que la culture, comme l’amour, n’a pas la capacité automatique de transformer les gens. La culture ne peut pas offrir la garantie d’une sur-métamorphose. La culture est comme une étincelle qui peut enflammer ceux qui sont aussi prêts à se faire enflammer. Mais il reste que la seule chance d’atteindre et de protéger notre dignité humaine nous est offerte par la culture et par l’éducation.

Voilà pourquoi je pense que de toute façon il vaut mieux continuer à se battre en résistant et en essayant de comprendre que les lettres classiques, l’enseignement et l’art de cultiver le gratuit et l’inutile peuvent quand même nous aider à résister, à conserver une lueur d’espoir, à entrevoir un rayon de lumière qui nous permette de préserver notre dignité. Je voudrais conclure cette conversation avec une citation que je lis souvent à mes élèves. En 1624, le grand poète anglais John Donne est alité, gravement malade. Il a vu la mort en face, il est convalescent et de son lit, il écoute tinter les cloches et pense aussitôt que le glas annonce qu’un voisin vient de mourir. Mais ce décès n’est pas seulement vécu comme le rappel de l’imminence de la mort, ce décès de l’autre fournit aussi une précieuse occasion pour prendre conscience que nous, les êtres humains, sommes liés les uns aux autres, et que la vie de chaque homme fait partie de celle de chacun d’entre nous.

No men is an island, entire by itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by de sea, Europe is the less […]: any man’s death diminishes me, because I am involved in mankind, an therefore never send to know for whom the bells tolls; it tolls for thee.

« Nul homme n’est une île, complète en elle-même ; chaque homme est un morceau du continent, une part de l’ensemble ; si un bout de terre est emporté par la mer, l’Europe en est amoindrie […]. La mort de chaque homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité. N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne : elle sonne pour toi. »

John Donne, Méditations en temps de crise, trad. F. Lemonde, Paris, Payot et Rivages, 2002, p. 71–72 = Devotions upon Emergent Occasions Together with Death’s Duet (Ann Arbor Paperbacks, 30), Ann Arbor (Mich.), University Press, 1975, p.107-109.

Il s’agit d’un passage poignant dans lequel vous aurez reconnu les mots qui ont inspiré le titre du fameux livre d’Hemingway, Pour qui sonne le glas. Les êtres humains ne sont pas des îles séparées. Érasme dans une belle lettre à Ulrich Zwingli écrivait « Ego mundi civis esse cupio » (Opus epistolarum Des. Erasmi Roterodami, éd. P.S. Allen et H.M. Allen, tome V, lettre 1314, Oxford, Clarendon Press, 1924, p.129–130), pour nous inviter à être citoyens du monde. Parce que nous vivons dans une seule patrie qui est la patrie de l’humanité. Chaque être humain est uni à l’humanité comme chaque bout de terre fait partie du continent. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui plus que jamais, ces réflexions peuvent nous aider à donner un sens à notre vie, à comprendre que notre bonheur peut et doit coïncider avec ce que nous faisons nous-mêmes au service de l’humanité. Comme Albert Einstein l’a rappelé dans les colonnes du New York Times en 1932 :

Only a life lived for others is a life worthwhile.

« Seule une vie vécue pour les autres est une vie digne d’être vécue. »

Albert Einstein interviewé par les journalistes de Youth (journal de Young Israel à Williamsburg (Brooklyn), cité dans le New York Times du 20 juin 1932, p. 17.
 

(applaudissements)

 

Conclusion de Charles Doyen :

Cher Professeur Ordine,

Je pense pouvoir me faire le porte-parole de l’auditoire pour vous remercier de cet émouvant plaidoyer. Vous êtes non seulement un vir clarissimus de la République des lettres, mais vous êtes aussi un digne héros grec, debout sur les barricades de la Commune de Paris. C’est assez rare que pour être souligné. Vous êtes, cher Nuccio — et je ne saurais dire mieux — un magnifique professeur. Merci beaucoup.