Corpus

Louvain-La-Neuve

La première étape est, pour l’instant, la plus développée. Il s’agit d’une phénoménologie des gestes que les écrivains font avec les images concrètes qu’ils ont en main, c’est-à-dire la façon dont ils collectent, classent, agencent, épinglent, utilisent et font circuler photographies, reproductions d’art, cartes postales, prospectus et autres images vernaculaires, qu’elles soient volantes ou brochées, sur papier ou sur écran. La constitution, par les écrivains, de collections, d’albums, de murs d’images ou d’environnements de travail saturés d’images est donc au cœur du projet de recherche.

On trouve ainsi dans le corpus des amateurs et collectionneurs de reproductions d’art (Huysmans, Michaux, Leiris, par ex.), de cartes postales (Eluard, Tzara, Éric Suchère), de prospectus de voyage (André Beucler), d’images publicitaires (Léon-Paul Fargue), de portraits (Scutenaire), de caricatures militaires (Mac Orlan), de murs d’images (Loti, Breton, Valère Novarina, Philippe de Jonckheere, par ex.) dont certains à valeur commémorative (Aragon, à la mort d’Elsa, ou Gary, à la fin de sa vie), de bibliothèques garnies d’images (Butor, Guibert), d’écrits intimes truffés d’images (Bauchau, par ex.) ou de manuscrits truffés (Arcane 17 de Breton, Portes de Sadoul). Y figurent aussi des écrivains ayant utilisé explicitement des images comme incipit (Roussel, Supervielle, Christine Jeanney, par ex.) ou comme source d’inspiration fictionnelle (Martin du Gard, Yannick Haenel, par ex.), des auteurs d’ouvrages illustrés à la composition desquels ils ont collaboré (Rodenbach, Mesens, Cendrars, Claude Roy, Barthes, Denis Roche) auxquels s’ajoutent des auteurs qui mettent en avant leur activité d’iconographe (Elsa Triolet, Nicolas Bouvier, Sarah-Maude Beauchesne, qui prend un grand soin à trouver ou commander des images pour accompagner ses textes). Parmi tous ces écrivains, la plupart cumulent plusieurs types de pratiques. S’ajoutent à ce corpus francophone les cas d’écrivains anglais (Roland Penrose), espagnols (Ramón Gómez de la Serna) ou encore italiens (Italo Calvino, Leonardo Sciascia), qui viennent en contrepoints nourrir cette recherche.

S’il est centré sur le domaine francophone, le projet présente en effet une dimension théorique et méthodologique qui le destine à servir à des recherches comparatives et collaboratives plus larges.

La période envisagée s’étend de la fin du XIXe siècle – correspondant à une phase de « trivialisation » des images, de plus en plus accessibles – jusqu’à l’époque contemporaine et les bouleversements induits par les images numériques, leur production, leur circulation et leur appropriation.

Un des défis de cet empan chronologique large est de faire la généalogie des pratiques iconographiques contemporaines. Parce que les mutations contemporaines doivent être historicisées, ce projet fait le choix de se pencher, de façon archéologique, sur l’histoire de nos pratiques, en prenant comme exemple, ou plutôt comme terrain, les écrivains.