Historiographie des fouilles archéologiques

Louvain-La-Neuve

En parcourant les salles du Musée L, le visiteur voyage dans le temps et dans l’espace à l’invitation des différents objets et œuvres d’art qui y sont données à voir. Des tablettes cunéiformes mésopotamiennes, aux statues à pouvoir africaines, en passant par des boîtes de lépidoptères ou des ex-voto européens du XIXe siècle, il explore le monde à travers les collections exposées. Ce que le visiteur soupçonne peut-être moins, c’est que ce qu’il voit ne représente finalement que bien peu de choses en rapport à ce que le musée conserve : l’aperçu du monde auquel il a accès est le fruit d’une politique muséographique et un tout autre monde encore existe dans les réserves de ce Musée. Ce sont dans ces réserves précisément que sont également présentes des collections d’un autre type, auquel on ne pense pas de prime abord dès lors qu’il est question de musée : les archives. Cette documentation est pourtant essentielle en ce qu’elle permet de comprendre comment et pourquoi, tel ou tel objet se retrouve, souvent après un périple complexe, dans ledit musée. Qui l’a identifié, prélevé à son contexte d’origine, collecté, transporté, étudié, éventuellement exposé ? dans quelles conditions matérielles ? à quelles fins ? Autant d’éléments qui permettent de retracer la vie d’une entité matérielle (sculpture, tesson de poterie, insecte etc.) avant qu’elle ne rejoigne une collection et ne devienne une pièce muséale.

De la très riche documentation archivistique conservée dans les réserves du Musée L, on ne retiendra ici qu’un exemple, celui du fonds de l’helléniste Fernand Mayence (1879-1959) qui fut professeur à l’Université catholique de Louvain, titulaire de la chaire d’archéologie classique (1912), conservateur aux Musées royaux d’art et d’histoire (1923) et membre (1944) puis président de l’Académie royale de Belgique (1952). Dans une cinquantaine de boites reposent les traces de la vie et de l’activité de cet archéologue philologue : dossier de carrière, souvenirs personnels (dont les menus des repas festifs auxquels il fut convié !), carnets de fouille, brouillons d’articles, correspondance avec sa famille et ses collègues, inventaire de sa bibliothèque, notes de voyages, plus de 2000 photographies.

Ce fonds est exceptionnel à plusieurs titres. D’abord parce qu’il n’est pas si fréquent que les papiers d’un archéologue acquièrent le statut de fonds d’archives, ensuite parce que ce fonds est extrêmement riche (Mayence semble avoir eu une attitude très conservatrice quant à sa documentation, ce que ses héritiers n’ont par ailleurs pas altéré), enfin car tout y est concentré quand habituellement les documents conservés sont dispersés en différents dépôts.

En termes de recherche, il est des plus précieux pour deux domaines distincts. Il constitue en effet une source d’informations unique pour les spécialistes des sciences de l’Antiquité, en premier chef pour les chercheurs travaillant sur les sites fouillés par Mayence en son temps, soit principalement : Délos (Grèce), Héliopolis (Égypte) et Apamée (Syrie). Il y a là des données archéologiques à exploiter.

Dans une optique autre, ces archives intéressent tout autant les contemporanéistes. Elles constituent des matériaux privilégiés pour écrire une histoire sociale de l’archéologie, une histoire connectée des relations intellectuelles, culturelles, scientifiques et politiques entre la Belgique et d’autres pays européens, mais aussi avec l’Orient.

Conscient de la valeur de ce fonds, le Musée L soutenu par le projet L2020 s’est attelé à un travail d’inventaire systématique conduit par Clément Vandenberghe. Un plan de numérisation, en vue de faciliter l’accessibilité de ces données à la communauté des chercheurs, est également mis en œuvre. Enfin, signalons le lancement d’études en sciences humaines et sociales sur ce fonds, à travers lesquelles ces archives pourront connaître, en plus d’une nouvelle fonction de matériau pour l’histoire, une autre forme de vie.

Chercheure : Dr Clémentine Gutron