Hommages à Jacques Taminiaux

Adieu à Jacques Taminiaux

(Seneffe, Belgique, 29 mai 1929 – Saint-Sauveur, Belgique, 7 mai 2019)
 

Sans retracer ici un itinéraire professionnel lourd de dates, de titres, de fonctions et de marques de reconnaissance scientifique, nous voudrions évoquer la figure du grand professeur que fut Jacques Taminiaux.

Un remarquable professeur de philosophie. Il était un enseignant capable de passionner ses jeunes et moins jeunes auditeurs, de les initier et introduire aux questions et au travail du philosophe. S’il était un professeur lumineux, rendant clairs les textes les plus ardus, voire abscons, c’est parce qu’il était un chercheur, un philosophe passionné, quelque peu obsessionnel, pourrait-on dire, un lecteur et interprète opiniâtre et d’une grande perspicacité des textes de la tradition, et parce qu’il n’hésitait pas dans son enseignement à offrir à son public l’état de ses travaux en cours, qu’il pensait et repensait pour et avec ses auditeurs. Il était un professeur généreux, offrant ainsi toujours ce qu’il avait de mieux sur le sujet traité. Professeur généreux, aussi, parce que chaque nouvel étudiant était pour lui, a priori, un nouvel interlocuteur philosophique, quelqu’un avec qui philosopher. La pensée philosophique, parce qu’elle était pour lui authentiquement et profondément un dialogue, devait nourrir le dialogue entre l’élève et le maître, et s’en nourrir. De même, lire les textes de la tradition consistait en un dialogue vivant, voire animé, avec les auteurs. Il entrait véritablement en un dialogue personnel avec les auteurs des textes qu’il étudiait, scrutait, analysait, commentait, critiquait.

Et ce non pas seulement avec les auteurs qu’il avait rencontrés, connus, non pas seulement avec Heidegger, rencontré en 1973 au séminaire de Zähringen, non pas seulement avec Merleau-Ponty, entendu à la Sorbonne, ni seulement avec Levinas ou Ricœur qu’il fréquenta durant un nombre important d’années, ou avec Arendt et Jonas qu’il croisa aux États-Unis, ni d’autres encore de ses contemporains, mais tout aussi bien dialoguait-il vraiment avec Husserl, avec Hegel, et Hölderlin, avec Aristote ou Kant. Lire l’un d’eux, c’était débattre avec eux des questions traitées, c’était aussi marcher de long en large en mûrissant une question, une réponse, une objection, ou simplement un éclaircissement de telle formule ; et c’était faire dialoguer celui-ci avec celui-là, ou réactiver la dispute d’un tel à l’encontre de tel autre en se mêlant à la dispute, et faire apparaître la relation de l’un à l’autre sous un nouveau jour : lecteurs, auditeurs, génération dans le sillage d’une autre…

Le dernier texte sur la table de Jacques Taminiaux, c’était Autrement qu’être. Après avoir disséqué avec son acribie coutumière et si éclairante la réplique de Levinas à Heidegger dans Totalité et infini, texte qu’il contribua très largement à faire publier, il entendait poursuivre l’étude de cette réplique en suivant le fil chronologique de son évolution dans cet ouvrage ultérieur. Tant il est vrai que le dialogue philosophique n’en finit jamais. Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Epekeina tès ousias. Un combat de géants. Un casse-tête.

Merci au professeur au nom de tous ceux qui se souviennent de ses leçons. Merci au penseur au nom de tous ceux qui l’ont lu et de tous ceux qui le lisent encore, et le liront.
 

Les membres du Centre d’études phénoménologiques (CEP)

Danielle Lories – Heinz Leonardy – Olivier Depré – Sylvain Camilleri