Lieven de Winter : un émérite plus toscan que flamand

ISPOLE

Notre collègue Lieven De Winter a assurément suivi un long et riche parcours académique, qui a fait de lui un spécialiste de la comparative politics fort renommé au niveau international. Mais comment diable a-t-il développé une telle assise ?
 
Licencié en sciences politiques de la KU Leuven à la fin des années ‘70, il obtient une bourse d’aspirant du FWO (le pendant flamand du FNRS) et entame une thèse de doctorat sous la houlette de Wilfried Dewachter, à l’époque le patron de la science politique à Leuven. Après quelques années néanmoins, l’appel du large se fait sentir, et il est sélectionné comme doctorant au prestigieux European University Institute (EUI) sur les hauteurs de Florence. C’est là qu’il y tisse son « Italian connection », composée de nombre de jeunes chercheurs et chercheuses devenu.es aujourd’hui, pour certain.es, de grands noms de la science politique européenne. Sa recherche doctorale porte sur l’analyse approfondie, à la fois qualitative et quantitative, des parcours et activités des parlementaires belges. Il y démontre déjà ses qualités en matière de méthodes, tant qualitatives (en particulier des entretiens approfondis) que quantitatives. Ses co-promoteurs de thèse sont deux ‘pères fondateurs’ de la science politique européenne contemporaine : Ian Budge et Jean Blondel, excusez du peu !
Sa thèse intitulée « The Belgian Legislator » est enfin défendue en 1992, alors qu’il est déjà assistant à l’UCLouvain depuis plusieurs années, « débauché » qu’il a été par André-Paul Frognier, avec lequel il collabore à nombre de projets. Entretemps, il a déjà commencé à développer un agenda de recherche plus large – toujours comparativiste, même lorsqu’il intervient comme ‘expert Belgique’ dans des projets internationaux. Cet agenda couvre entre autres les processus de formation des gouvernements et la sélection des présidents de partis, autant de « jardins secrets » de la politique, mais aussi le fonctionnement des groupes parlementaires, ou encore les mécanismes de la ‘particratie’ en Belgique et dans des pays structurellement similaires comme d’autres démocraties dites ‘consociatives’ et comme l’Italie dont il est un expert reconnu. Dans tous ces domaines, il publiera d’importants articles ainsi que des chapitres dans des ouvrages collectifs devenus depuis lors des classiques.
Par la suite, sa recherche se prolongera entre autres vers trois thématiques principales. La première est celle du comportement électoral, en Belgique en particulier, avec un accent placé entre autres sur l’abstentionnisme et sur les sentiments d’identité territoriale. Dans ce domaine des études électorales, il a été en outre une des chevilles ouvrières du PIOP, aux côtés d’André-Paul Frognier, développant plusieurs vagues de ‘Belgian election surveys’ à partir du début des années 90, en collaboration avec l’ISPO à la KU Leuven. Le deuxième est celle des candidats aux élections, et plus largement des élites politiques, dans le prolongement de sa recherche de longue date sur les parlementaires. Lieven a été – et reste – un acteur majeur dans le projet international CCS (Comparative Candidate Survey), dont il est ‘mister Belgium’ depuis de nombreuses années, via les différentes vagues de l’enquête BCS (Belgian Candidate Survey). Le troisième, et last but not least, est celle des partis ethnorégionalistes, en particulier dans le contexte européen. Il est, à cet égard, éditeur avec son épouse Huri Türsan d’un ouvrage de référence majeur sur le plan international : Regionalist Parties in Western Europe.
Au fil de ses recherches et publications, et pouvant aussi s’appuyer sur ses contacts de l’époque florentine, il a développé de vastes réseaux internationaux. Ses recherches l’ont mené aux quatre coins du globe, que ce soit pour la présentation de ses recherches lors de conférences internationales ou pour dispenser des cours dans d’autres institutions universitaires. Il s’est en particulier fort impliqué dans moult activités de l’ECPR, durant près de quatre décennies. Il n’est pas exagéré de conclure qu’il a contribué de manière importante à la construction de la science politique comparée – la comparative politics – en Europe.
Au fil des années, notre collègue Lieven a aussi enseigné à l’UCLouvain – en français et en anglais – nombre de matières proches de son expertise : Système politique et administratif de la Belgique, Régimes politiques comparés, ou encore bien sûr Politique comparée (devenu Comparative politics). Ses cours se distinguent par le nombre et la richesse des illustrations empiriques, agrémentées de nombreuses anecdotes glanées au fil de ses recherches – et par ailleurs par un délicieux accent flamand dont il ne s’est jamais départi !
Quelques mots enfin pour caractériser l’homme, au-delà du chercheur hyperproductif. Lieven est certes originaire de Brasschaat, à la périphérie d’Anvers – tout comme un autre De Winter (du Vlaams Blok/Belang). Mais la comparaison s’arrête là, outre le fait que ce dernier ne lui est pas apparenté, et que bien évidemment ces deux hommes-là n’ont rien en commun en termes de valeurs. En vérité, celles et ceux qui ont collaboré avec Lieven ont découvert que l’homme était clairement plus un Latin (un Toscan ? un Bourguignon ?) qu’un Nordique ou un Germanique. Ce n’est pas un homme d’ordre ou de délais à respecter. Il aime prendre le temps – en particulier lors de tablées complices à ‘la cantina’ (le restaurant « Il Doge » à Louvain-la-Neuve). C’est donc un compagnon enjoué, ne se prenant pas trop au sérieux – même lorsqu’il s’agit de faire de la recherche de manière rigoureuse. De par cette capacité d’autodérision, il est en fait également assez belge. En définitive : un homme-patchwork, empruntant des traits culturels de divers recoins d’Europe, un zinneke européen.
Lieven est encore bien actif ; ayant accédé à un éméritat bien …mérité, il va continuer à enseigner l’une ou l’autre de ses matières-clés, et a encore quelques fers au feu en matière de recherche, dont l’actuelle vague de la Belgian Candidate Survey. Les couloirs du Collège Jacques Leclercq conserveront donc, pour un certain temps encore, comme une saveur de Toscane !
 
Pierre Baudewyns, Virginie Van Ingelgom, Min Reuchamps et Benoît Rihoux

Publié le 06 novembre 2019