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Cultiver l’indisciplinarité – La recherche-création en action

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12 August 2026

Depuis cinq ans, l’UCLouvain s’est lancée avec enthousiasme dans l’aventure de la recherche-création autour de projets qui mêlent arts et sciences et qui insufflent une nouvelle manière de penser et d’innover. Le festival « Fruits de la Passion », qui se tiendra à Louvain-la-Neuve du 13 au 17 octobre 2025, proposera une vitrine de ces projets de co-création, mais sera aussi une occasion d’interroger la pertinence et les enjeux de cette dynamique. En prélude à la journée d’étude programmée le 17 octobre et intitulée « Cultiver l’indisciplinarité », Ralph Dekoninck et Corentin Lahouste nous proposent quelques éléments de réflexion.

Dans le lexique Performance, mis en place par une équipe de l’Université Grenoble Alpes, la recherche-création est synthétiquement définie comme « une approche visant à articuler, dans une dynamique d’aller-retour, une activité de création artistique avec un processus de production de savoirs scientifiques. Plus spécifiquement, cette méthode invite le chercheur à conduire un processus de création, à l’analyser de manière critique, et à inventer les formes de sa transmission. Les résultats de ces recherches sont ordinairement présentés sous la forme, d’une part, d’un artefact ou d’une performance artistique, et, d’autre part, d’un écrit théorique et réflexif en dialogue avec la littérature scientifique ».

À la croisée des chemins

L’idée principale derrière ce syntagme, qui peut déconcerter de prime abord, renvoie donc au fait de mener une recherche par et à travers une dynamique de création, où ces deux territoires – la recherche scientifique d’un côté, la création artistique de l’autre –, qui ont généralement été disjoints lors des trois derniers siècles, se nourrissent réciproquement.

Il s’agit par conséquent d’une perspective épistémologique qui non seulement laisse entendre que la création est une forme de recherche (et que la recherche est une forme de création) mais qui soutient, plus encore, qu’il existe un carrefour où le travail de recherche et le travail de création peuvent se conjuguer : qu’il peut être fructueux d’envisager une croisée des chemins entre pensée théorique et pratique artistique ou qui questionne ce partage même (la théorie d’un côté, la pratique de l’autre), une production de connaissances qui ne se sépare pas du savoir de l’expérience. Comme cela est souligné dans l’ouvrage collectif En quête d’images ?, elle vise avant tout à transformer la sensibilité scientifique et invite à investir des zones troubles où l’appréhension du savoir s’envisage de manière plurielle et hétérodoxe, hors des sentiers battus.

Un nouveau slogan ?

Sur le plan institutionnel, la recherche-création a progressivement obtenu une reconnaissance de la communauté universitaire internationale, au départ d’une impulsion venant d’Amérique du Nord : plusieurs grands organismes subventionnaires l’intègrent dorénavant dans leurs instruments de financement, des enseignant·es-chercheur·es (en majoritairement en sciences humaines et sociales) en ont fait leur créneau scientifique prépondérant, des programmes d’études supérieures en revendiquent ouvertement le label. Il existe de ce faisant une diversité de manière de la vivre et de l’investir, et la recherche-création est dès lors amenée à s’incarner dans des formes et formats très divers, fréquemment déconcertants.

On peut dès lors se poser les questions suivantes : la recherche-création est-elle un nouveau slogan, ralliant les déçus d’un système universitaire surspécialisé et trop compartimenté, non seulement entre les disciplines scientifiques mais aussi vis-à-vis d’autres formes de recherche, non universitaire ? Est-ce un nouveau mot d’ordre pour capter – voire capturer, diront les plus pessimistes – l’énergie créatrice pour la mettre au service des normes qui régissent le monde de la recherche scientifique ? Quelles que soient les réponses apportées, le moins que l’on puisse dire est que, si la recherche-création semble s’imposer progressivement dans le paysage universitaire, elle échappe encore aux tentatives de catégorisation et n’entre que difficilement dans les cases prédéfinies, tant du côté de la recherche que de l’enseignement. Et il est peut-être heureux de cultiver ainsi l’indisciplinarité.

Un souffle inspirant

Bien que la rencontre entre le monde de la création artistique et celui de la recherche universitaire crée encore des résistances, voire des tensions, on peut parler d’un nouveau souffle qui inspire et auquel aspire un nombre croissant de chercheur·es-enseignant·es. Si l’objectif de la recherche-création consiste à dépasser la recherche sur l’art en direction de la recherche avec l’art, et d’insuffler ainsi une autre manière de penser et d’innover, le défi des chercheur·es et artistes travaillant ensemble est d’inventer des formes de synergies qui font en sorte que le travail des un·es (souvent les scientifiques) ne précède pas celui des autres (les artistes, qui n’auraient qu’à « interpréter » la partition scientifique), mais qu’émerge bien un contexte de co-création pleine et entière. Que puissent faire surface des démarches expérimentales aux stratégies d’approche « se dessinant toujours chemin faisant ».

Ce positionnement réciproque et hybride s’inscrit par ailleurs dans un paysage élargi, celui de la société, avec laquelle ce type de projet est souvent en relation très étroite, créant ainsi autant d’ouvertures au-delà des cénacles académiques. L’un des atouts de la recherche-création est en effet d’être non seulement un puissant incitant à renouveler les savoir-faire, mais aussi un efficace facilitateur dans leur transmission. Sans se réduire au seul enjeu de la vulgarisation, cette transmission est, pourrait-on dire, inscrite dans l’ADN de la recherche-création.

Par Ralph Dekoninck & Corentin Lahouste

Une démarche qui interroge et bouscule

Reste à savoir comment, dans le cadre des standards appliqués à l’évaluation scientifique, apprécier à leur juste valeur les résultats ou délivrables des projets en recherche-création, que ce soit une exposition, une performance ou tout autre type de présentation ou publication. Étant donné qu’ils sortent des sentiers battus de la recherche fondamentale et/ou appliquée, faut-il inventer des critères qui leur soient propres, au risque de les marginaliser quelque peu dans ce paysage universitaire ? Faut-il encore adapter les critères existants, partant du principe qu’on attend que ce type d’approche s’enracine dans le terreau des sciences et qu’elle contribue à faire bouger les lignes des protocoles habituels appliqués au financement et à l’évaluation de la recherche ?

Autant de questions que pose la recherche-création. Or c’est bien là le propre de cette démarche : interroger et bousculer les cadres prédéfinis dans un monde qui connaît de profondes mutations épistémologiques, un monde en transition qui a pris conscience que la science et la puissance imaginative ne sont pas antinomiques mais sont au contraire appelées à s’interpolliniser.