L’alliance de l’imagination et de la raison pour faire face aux défis contemporains
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Par Agnès Guiderdoni, prorectrice à la recherche
En 1932, l’écrivain Stefan Zweig donnait un entretien à la revue des Nouvelles littéraires qui l’interrogeait sur la crise que traversait alors l’Europe – crise économique et crise politique dont on connaît désormais l’issue belliqueuse et tragique. Dans cet entretien, les artistes et les « intellectuel·les » ne forment qu’une seule et même catégorie : l’art est une manière, tout ensemble imaginative et rationnelle, de penser.
S’appuyant sur ce préalable, Zweig en appelait à la puissance créatrice et visionnaire des intellectuel·les et des artistes pour sortir l’Europe de cette ornière profonde dont ni économistes, ni industriels, ni politiques n’étaient alors parvenus à l’extraire, et partant, il en appelait à l’alliance de l’imagination et de la raison. Imagination et raison sont ainsi conçues dans un continuum saisissant l’expérience complète du monde et des réalités humaines : « L’art ne doit jamais être un reportage de la réalité : l’écrivain, le poète doit toujours précéder les événements et jamais les suivre. Si l’artiste n’est pas précurseur, un peu prophète, plus hardi dans ses rêves que les spécialistes avec leurs froids calculs, s’il n’est pas plus courageux que ses lecteurs, il est inutile. »
Une alliance productrice d’un savoir original et novateur
La démarche proposée par la recherche-création devrait certainement être appréhendée sur la base de cette alliance de créativité et de raison, tout autant l’apanage des artistes que des chercheurs et chercheuses – une alliance productrice d’un savoir original et novateur, dont notre société a besoin pour éclairer et comprendre la complexité qui nous entoure.
En s’étant engagée depuis six ans dans la promotion de la recherche-création par le lancement du Fonds pour la Recherche-Création (FRC), l’UCLouvain participe ainsi au déploiement de nouvelles formes de recherche pour repousser toujours plus loin les limites de la connaissance. Ce Fonds connaît un beau succès qui ne se dément pas au fil des années. Le festival Fruits de la Passion, qui était consacré cet automne à ces projets, a montré l’appétit des chercheurs et chercheuses pour la recherche-création, qui se développe de manière concomitante à d’autres nouveaux formats de recherche, adoptant des points-de-vue un peu décalés, voire insolites, si on les compare à des approches plus courantes auxquelles nous sommes habitué·es.
Une approche inter et transdisciplinaire
Tout d’abord, la recherche-création prend en charge, par nature, une approche interdisciplinaire, faisant dialoguer art et science (au sens large). Il faut en effet rappeler qu’il ne s’agit pas d’une recherche qui serait plus spécialement réservée aux sciences humaines ou aux disciplines que d’aucun présupposerait, erronément, comme plus « artistiques ». Elle permet au contraire des rapprochements a priori moins attendus et, pour cette raison, particulièrement percutants, tels qu’on l’a vu dans plusieurs projets financés par le FRC comme « Intercessions » (chimie et biologie), « Reveal Flight – Rendre visible l’invisible » (aéronautique et mécanique des fluides), « Myco resilience fiction » (mycologie et écologie) ou encore « L’imaginarium de la bioluminescence » (biologie animale). Les défis auxquels nos sociétés sont confrontées exigent des approches multiples, des points-de-vue croisés, des interrogations décentrées, ce qu’apporte la recherche-création, à partir de questionnements de recherche fondamentale. C’est une autre caractéristique de ce type de projets développés à l’Université : la recherche fondamentale en reste le moteur et le cadre.
Le succès rencontré par la recherche-création auprès des chercheuses et des chercheurs de l’UCLouvain (et d’ailleurs) est également concomitant d’une autre forme de recherche qui connaît un bel essor actuellement, à savoir la recherche transdisciplinaire. En associant dans la recherche-même des acteurs et actrices autres que les chercheuses et chercheurs, des personnes et des organisations extérieures à l’université, la recherche-création peut être considérée comme une des formes de la recherche transdisciplinaire, nourrissant de ces trouvailles toutes les parties prenantes du projet et disséminant largement ses résultats, dans des formats variés qui s’adressent à des publics pluriels.
La démarche de la recherche-création pourrait faire sienne cette invitation de Zweig à « un effort commun », entre artistes, et chercheurs et chercheuses, dans un moment critique où nous avons grand besoin de force et d’idées.
Un dispositif à consolider
Le succès de ces quelques années exploratoires et d’expérimentation nous conforte dans l’idée qu’il est temps de consolider le dispositif. Il importe désormais de pérenniser le cadre de cette forme de recherche et de l’intégrer dans le riche éventail des manières de produire de nouvelles connaissances, occupant ainsi une place à part entière à l’université.
Pour ce faire, la possibilité de reconnaître cette activité dans la carrière des chercheuses et des chercheurs est essentielle, ce que nous permet l’adhésion de l’UCLouvain à CoARA (Coalition for Advancing Research Assessment). En effet, la réforme de l’évaluation de la recherche que propose la charte CoARA obéit au principe cardinal d’une meilleure reconnaissance de la variété des activités de recherche et des contributions scientifiques pour promouvoir une plus grande diversité et inclusivité, tant dans les sujets de recherche que dans les carrières des chercheurs et chercheuses.
Par ailleurs, le déploiement de la recherche transdisciplinaire est prévu à la fois dans le plan stratégique recherche et dans le plan stratégique transition, du conseil rectoral. Plusieurs dispositifs concrets sont en cours de discussion avec le chargé de mission Culture, Sébastien Févry (par exemple, financer une activité de recherche-création dans le cadre d’un projet ARC).
Pour assumer sa responsabilité sociétale, il est essentiel que l’université élargisse la palette de ses outils et de ses questionnements, puisant à la fois dans notre imagination et dans notre observation du monde. Stefan Zweig concluait ainsi sa réflexion sur la place de l’art et de l’artiste dans les progrès humains : « C’est son élan [celui de l’artiste] qui aide sa foi humaine et créatrice, son attitude indépendante et libre peut inspirer la confiance. Jamais effort commun ne fut plus nécessaire. »
La démarche de la recherche-création pourrait faire sienne cette invitation de Zweig à « un effort commun », entre artistes, et chercheurs et chercheuses, dans un moment critique où nous avons grand besoin de force et d’idées.