Construire des récits collectifs. Le théâtre au service de l’intérêt commun
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Cela fait déjà quatre années qu’Emmanuel Dekoninck a pris la direction du Vilar, quatre années durant lesquelles il s’est passé beaucoup de choses : le Covid, de gros travaux en vue d’un nouveau théâtre, quatre saisons riches de créations… C’est un directeur heureux qui a accepté de nous partager ses enthousiasmes et ses convictions fortes.
Propos recueillis par Frédéric Blondeau
Quels moments particuliers retiens-tu de ces quatre années ?
ED Quand on me dit « quatre ans », j’ai l’impression que ça fait plus. Le temps a filé, mais il s’est passé énormément de choses. Je suis arrivé en plein Covid, puis il y a eu les travaux, et aujourd’hui le nouveau théâtre commence à s’épanouir. Ce que je retiens d’abord, c’est qu’on s’est inscrits dans la continuité : la création. Même sans le nouveau théâtre, ces années n’ont pas été des années d’attente. Au contraire : on a déployé de nombreuses initiatives, maintenu une dynamique forte, et je me réjouis qu’on ait réussi ça.
Je suis aussi très heureux de l’identité nouvelle donnée à l’Aula Magna. Elle est un outil formidable qui offre un champ élargi au Vilar. On y a affirmé une programmation de grandes formes : danse, cirque, formes hybrides, magie nouvelle… Et le public a répondu présent. Cela a aussi attiré de nouveaux publics, qui ont ensuite découvert d’autres spectacles au Vilar.
Par ailleurs, dans le cadre d’une collaboration itinérante entre Le Vilar et onze lieux de culture du Brabant wallon, nous sortons régulièrement de nos quatre murs. C’est un projet très important qui est pensé comme une série, avec une vingtaine de représentations sur un mois, mais chaque soir dans un lieu différent. C’est une manière d’aller au plus près des gens — certains se déplacent facilement au Vilar, d’autres moins. Le choix des projets se fait collectivement avec les centres culturels. Cela permet à celles et ceux qui viennent au Vilar de se dire : « À côté de chez moi, il y a un centre culturel qui programme super bien. » Inversement, des personnes qui fréquentent leur centre culturel découvrent des créations du Vilar. On crée une dynamique d’ouverture, d’échanges de publics, et ça marche.
Ce projet permet aussi de prendre plus de risques — et d’accompagner de jeunes créations avec une rampe de lancement exceptionnelle. Au-delà des spectacles, cela crée de la solidarité entre opérateurs, des liens réguliers, une intelligence collective. J’en suis extrêmement fier.
Quel est, selon toi, l’ADN du Vilar ? Quelle est sa marque de fabrique ?
ED D’abord, sans hésiter : la création. Et ce n’est pas nouveau. C’est le cas depuis soixante ans. Ensuite, je dirais que c’est un théâtre accessible, populaire au sens noble, avec une grande exigence artistique et esthétique : rigueur de narration, pertinence des textes défendus sur scène, etc. Et puis, nous sommes attachés à une valeur essentielle : la valeur humaine. Le théâtre, c’est une rencontre. Ici, on soigne l’accueil, le suivi, la médiation. On répond aux courriers. On veut du présentiel, des gens qui parlent à des gens. Même notre réflexion sur l’intelligence artificielle part de là : pour nous, un résumé de spectacle, une newsletter, ce n’est pas « de l’information », c’est une relation. On choisit des spectacles, on rencontre les artistes, on porte un regard, et on s’adresse à quelqu’un. Donc, à cet endroit-là, nous avons décidé de ne pas utiliser l’IA. (Pour des usages techniques, comme recadrer une image, oui. Mais pas pour remplacer la relation.)
Enfin, je veux revendiquer une autre dimension fondamentale : la diversité. Diversité des formes et diversité des paroles. Je ne suis pas là pour ne donner la parole qu’à ceux qui pensent comme moi. Ça ne m’intéresse pas. Le Vilar doit être un lieu d’échange où chacune et chacun peut trouver sa place, dans une perspective démocratique et humaniste. On peut passer de la magie, avec Tim, à la danse contemporaine, avec Louise Vanneste, puis revisiter un classique de Camus ou découvrir une comédie contemporaine avec Toutes les beautés du monde, etc.
Et le public répond présent…
ED Oui, et c’est extraordinaire. Les abonné·es prennent souvent des parcours très divers : un ballet très pointu, puis un classique, puis un texte contemporain, puis une forme marionnette. Cette diversité est inscrite dans les habitudes de nos spectateurs. Et comme nous sommes le seul centre scénique de la Province, cela nous oblige aussi à répondre à des sensibilités variées.
La recherche-création, qui associe chercheur·euses et artistes, est devenue en peu de temps un axe fort de la programmation du Vilar. Comment vis-tu cette évolution ?
ED C’est l’un des projets dont je suis le plus heureux. Il est toujours en mouvement, et c’est ça qui le rend passionnant. On a expérimenté des conférences, un festival, des formats hybrides. Et cette année, j’ai vraiment senti un tournant. Lors du festival « Fruits de la passion » (ndlr : un festival consacré à la recherche-création, programmé en octobre 2025), j’ai senti la communauté académique prendre possession du théâtre : présence, participation, échanges. On a senti que la sauce prenait.
Ce qui est passionnant, c’est l’étendue des possibles : médiation vers l’extérieur, accès du grand public à la recherche via le travail d’artistes, recherche sur le théâtre lui-même… Aujourd’hui, chaque saison, plusieurs projets associent chercheur·euses et artistes pour aider à construire une parole plus complexe, plus juste, plus pertinente. Et la dynamique est internationale : il y a un lien naturel entre Le Vilar et l’UCLouvain. Les six prochaines années seront, je crois, un terrain de déploiement encore plus fort. De notre côté, nous voulons résolument continuer à nous inscrire dans cette dynamique, parce que nous avons un rôle à y jouer et parce qu’elle nous singularise.
Ces collaborations entre la communauté universitaire et le théâtre ne datent pas d’hier. Le Vilar, qui a pour particularité d’être situé au cœur du campus de Louvain-la-Neuve, a développé des liens forts avec l’université depuis fort longtemps.
ED Ce sont plus que des liens : c’est une histoire commune depuis plus de cinquante ans. Armand Delcampe avait déjà fondé à Leuven, en 1961, le Théâtre universitaire de Louvain, puis l’Atelier Théâtre Jean Vilar en 1975. Dès l’arrivée de l’université à Louvain-la-Neuve, le théâtre était présent : chapiteaux dans les champs, artistes majeur·es telle Ariane Mnouchkine à la Ferme du Biéreau. Avant même que la ville soit « finie », il y avait déjà une vie scénique audacieuse. Ce qui se faisait de plus en pointe en arts de la scène à ce moment-là était à Louvain-la-Neuve.
Comme réfectoire des restaurants universitaires — a été réquisitionné pour devenir un théâtre, avec l’enthousiasme de l’université. Et immédiatement, cela s’est intégré à une dynamique plus large : fondation du Centre d’Études Théâtrales, arrivée de l’IAD… D’une certaine manière, la recherche-création était déjà là, sous d’autres formes. Ce qu’on fait aujourd’hui redynamise une histoire qui existe depuis le début.
Cette relation privilégiée se décline aussi du côté de kots-à-projet, le TUL (Théâtre universitaire de Louvain), Le Levier du Rideau (voir pages suivantes).
ED Oui, et c’est extrêmement réjouissant. Avec ces deux KAP versés dans le théâtre, on a dépassé un simple rapport de « prestataire » : aujourd’hui, on est dans une logique de collaboration, de soutien, de visibilité. Il y a des réunions, des échanges réguliers, des formations — en éclairage, notamment — et ça crée des liens privilégiés avec ces deux kots à projet.
Le nouveau théâtre inauguré en septembre 2024 semble être un formidable outil. Ce nouvel écrin correspond à ce que tu attendais ?
ED Oui, totalement. La salle est remarquable et permet d’accueillir une grande variété de formes. Ce qui est également très précieux, c’est que tout est regroupé sur un même plateau : les ateliers costumes, toute l’administration et les équipes techniques. Ça fluidifie vraiment beaucoup le travail et les relations entre les membres du personnel.
Nous disposons aussi, juste à côté, du Studio 12. Il est capital pour un théâtre de création comme le nôtre de disposer d’un tel outil de répétition bien équipé.
Comment se passe cette saison 2025-2026 ? Que nous réserve-t-elle encore ?
ED On est extrêmement heureux. Après la saison d’ouverture, on se demandait si l’engouement allait retomber. Eh bien non : on est sur les mêmes chiffres. Cela veut dire, concrètement, que les salles sont pleines. Beaucoup de séries se jouent à guichets fermés.
Et la suite est très enthousiasmante : de grandes créations arrivent, Toutes les beautés du monde (JPEG collectif) est une création très attendue, fruit d’une collaboration forte avec des chercheur·euses de l’UCLouvain sur les dispositifs technologiques. À l’Aula Magna, Chroniques de Peeping Tom est un projet phénoménal dont nous sommes le seul partenaire en Belgique francophone. Et puis il y aura d’autres moments forts — des créations bouleversantes, des classiques, des projets de recherche-création comme Ad dicere, de Yvain Juillard, qui interroge le fonctionnement de notre cerveau par rapport à la question des addictions.
Nous allons accueillir des spectacles grandioses, comme Celui qui tombe, Requiem, Giselle(s). Je ne vais pas m’étendre dessus car je sais très bien que le public viendra les voir et sortira abasourdi. En revanche, je pourrais parler longtemps de nos créations, parce que la création, c’est notre cœur de métier : c’est ce qui n’existe pas encore et qui va advenir. Je pense à Une traversée qui est vraiment magnifique, dans l’univers de Lewis Caroll. Il y a aussi Silence de Claire Lagaigne, absolument bouleversant, qui a fait un carton à Bruxelles. Je pointerai aussi La mouette, un grand classique revisité par Frédéric Dussenne, en création ici aussi. Et enfin Respire de Geneviève Damas, une comédie très drôle qui recueille un énorme succès.
Qu’est-ce qui fait avancer, excite, motive Emmanuel Dekoninck ? D’où te vient cette énergie ?
ED Les possibles. Les possibles qu’un outil comme celui-ci permet — mais surtout les possibles qu’on construit avec les autres : UCLouvain Culture, les partenaires, les KAPS, les artistes. Il y a un enthousiasme collectif. Même si le monde n’est pas toujours joyeux, on continue à imaginer, à raconter, à fabriquer ensemble.
Je repensais à la première de Peeping Tom : c’est une tragédie au sens magnifique du terme. Ça raconte un monde dur, sans l’édulcorer. Mais c’est fait avec une telle générosité, une telle joie… Et ça, c’est la beauté de la tragédie : on est ensemble. On affronte le réel collectivement. Et le fait de le faire ensemble nous console, nous construit, nous rend plus forts, plus créatifs, plus humains.
Il est vital aujourd’hui de faire groupe, faire communauté, faire partage, à tous les étages : dans les spectacles, dans l’accueil, dans les collaborations. Et garder en tête l’essentiel : ne pas agir pour son seul intérêt, mais pour l’intérêt collectif. C’est une boussole. Au théâtre comme dans la cité.
Le monde de la culture est aujourd’hui mis en péril par des politiques publiques qui estiment que ce secteur doit être moins financé et qu’il est, selon certain·es, non essentiel. Quels arguments avancer face au monde politique — et aux citoyens plus largement ? En quoi les arts vivants, et le théâtre en particulier, sont-ils un besoin vital pour nos sociétés ?
ED Je vais répondre avec humilité et je compte sur l’appui de chercheuses et chercheurs pour asseoir solidement des arguments que, moi, je peux formuler avec conviction. La culture est absolument nécessaire à la démocratie. Elle est nécessaire parce qu’elle ouvre une multiplicité de regards sur un même question, elle permet d’embrasser la complexité du monde, de questionner, de douter, de nuancer.
Et puis il y a quelque chose d’essentiel : il faut défendre et soutenir la liberté de l’artiste. La culture, quand elle n’est pas soumise à une injonction de rentabilité, peut encore être un lieu de recherche, d’exploration. Elle peut aller sur des terrains difficiles, aborder des thématiques sensibles, mais nécessaires. Ce rôle-là, une culture uniquement guidée par le marché ne le joue pas. On le constate dans les pays où la culture n’est pas soutenue par l’argent public : certaines formes disparaissent, certains récits s’uniformisent.
Je pointerai aussi un autre aspect fondamental : notre rapport aux récits, à la fiction. C’est un peu mon dada. Nous appréhendons le monde à travers des récits. Notre cerveau interprète ce qu’il perçoit — avec des sens limités — et il recompose une histoire. Nous existons individuellement, mais surtout collectivement, à travers des fictions. Ce sont elles qui nous rassemblent, qui nous donnent de la force, et qui ont permis à l’humanité de se développer : mythes, religions, grands récits… Or, le XIXᵉ et le XXᵉ siècle ont porté un coup dur à ces grands récits — philosophes, critiques, effondrements historiques. Cela nous oblige à reconstruire des récits collectifs capables de faire communauté, de nous aider à vivre ensemble, à penser l’intérêt public.
Pourquoi encore et toujours, s’impose de plus en plus aujourd’hui un récit majoritaire, parfois totalisant, et qu’il est urgent de proposer des contre-récits ?
ED Oui, il y a une lutte des récits. Et c’est précisément là que la culture est décisive : elle permet une multiplicité de formes et d’imaginaires — et pas seulement des récits faciles, rassurants, parfois excluants. On voit bien émerger, ici et ailleurs, des récits fascinants qui « font tache d’huile ». Dans ce contexte, je crois que la culture n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui. Les institutions culturelles, en soi, ne sont que des relais. Ce qui compte, c’est l’intérêt commun.