Prévenir le suicide : changer de discours, mais aussi de politique
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Lorsqu’un élève meurt par suicide, son école est bouleversée. Que dire aux autres élèves ? Comment soutenir les enseignants et les proches ? Comment éviter qu’un second drame ne survienne ? Les mêmes questions traversent une entreprise après la mort d’un collègue, une maison de repos après celle d’un résident ou un service hospitalier après celle d’un patient. Trop souvent, ces organisations doivent improviser.
Ce 10 septembre, la Journée mondiale de prévention du suicide a pour thème « Changer le discours sur le suicide ». L’appel est essentiel : il faut passer du silence, de la honte et des idées reçues à une parole ouverte et efficace. Parler à une personne de ses idées suicidaires ne les provoque pas. Une conversation peut, au contraire, ouvrir un chemin vers l’aide.
Mais changer de discours, ce n’est pas seulement changer les mots. C’est aussi changer notre manière de penser et d’organiser la prévention.
En Belgique, le suicide demeure un problème majeur de santé publique. En 2022, il a causé environ 14 décès pour 100 000 habitants, soit l’un des taux les plus élevés d’Europe occidentale. Surtout, cette mortalité a moins diminué chez nous que dans les pays voisins.
Une réponse individuelle est indispensable, mais elle ne suffit pas. La majorité des personnes décédées par suicide n’avaient pas fait de tentative antérieure. Moins d’un tiers avaient rencontré un professionnel de la santé mentale au cours de l’année précédente. Même en présence de plusieurs facteurs de risque, prédire le suicide d’une personne reste extrêmement difficile.
Il faut donc accepter ce paradoxe : si le suicide est difficile à prédire pour un individu, il est possible de le prévenir dans la population.
Changer de discours, c’est alors cesser de demander seulement qui aurait dû « voir venir » le drame. C’est nous demander ce que nos écoles, nos entreprises, nos institutions de soins, nos maisons de repos, nos prisons et nos communes peuvent mettre en place avant qu’il ne survienne.
Les leviers sont connus : mieux préparer les sorties d’hospitalisation psychiatrique, limiter l’accès aux moyens létaux, sécuriser certaines infrastructures, former les professionnels, lutter contre l’isolement, développer les compétences psychosociales de nos adolescent·es et soutenir les proches après un décès. Ils engagent la santé, mais aussi l’enseignement, le travail, la justice et les médias.
Changer de discours, c’est donc passer d’une responsabilité presque exclusivement individuelle et médicale à une responsabilité collective. Cela ne diminue pas le rôle des soignants. Cela reconnaît que les organisations et les pouvoirs publics possèdent aussi des moyens d’action que les individus ne peuvent mobiliser seuls.
Plusieurs pays ont adopté des stratégies nationales qui coordonnent ces interventions. La Belgique, elle, ne dispose toujours pas d’un véritable plan interfédéral de prévention du suicide. La complexité institutionnelle ne peut justifier indéfiniment cette absence. Notre pays a coordonné ses niveaux de pouvoir pour réformer les soins de santé mentale (la réforme psy107) ou lutter contre le tabagisme (le plan interfédéral). Pourquoi ne pourrait-il pas le faire pour prévenir les suicides ?
Changer de discours doit conduire à trois engagements. D’abord, rendre possible une parole respectueuse, sans culpabilisation ni banalisation. Ensuite, donner aux organisations les moyens de prévenir, de répondre à une crise et d’accompagner leur communauté. Enfin, construire une politique publique dotée d’objectifs, de moyens et d’une évaluation. Les initiatives locales ne remplaceront jamais une stratégie coordonnée fondée sur les résultats de recherche scientifique.
A titre d’exemple, c’est dans cet esprit que l’UCLouvain ouvre en janvier 2027 un certificat universitaire consacré à la prévention du suicide dans les communautés et les organisations. Des acteurs de différents secteurs y élaborent un programme adapté à leur contexte. Cette formation n’est qu’une contribution : aucun acteur ne détient, seul, la solution.
Le suicide est lié à la souffrance individuelle, mais aussi aux relations sociales, aux conditions de vie, aux organisations et aux politiques publiques. Changer de discours sur le suicide, c’est passer du silence à la conversation. Et de la conversation à l’action. Rejoignez-nous !

Vincent Lorant
professeur de sociologie médicale et de politique de santé à l’UCLouvain