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Recherche artistique et recherche-création | deux modèles entre écoles d’art et universités

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15 September 2026

Par Christophe Alix, artiste, chercheur, enseignant, coordinateur de la recherche à l’IAD

La recherche en art a suivi un parcours singulier au sein des Écoles Supérieures des Arts (ESA) de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce cheminement la distingue parfois de la voie universitaire, qui privilégie le concept de «recherche-création» – une approche née au Québec et aujourd’hui largement adoptée par les universités et écoles d’art françaises. Bien que ces deux parcours évoluent dans des environnements et des contextes différents, ils convergent vers un objectif essentiel: ouvrir de nouveaux espaces d’expérimentation.

Contrairement aux universités, les ESA n’avaient pas initialement vocation à intégrer la recherche dans leurs missions traditionnelles. «Ce que je fais m’apprend ce que je cherche»: cette célèbre phrase du peintre Pierre Soulages illustre parfaitement la posture des artistes-enseignant·es. Pour elles et eux, la recherche s’apparentait d’abord à la démarche nécessaire pour concevoir une œuvre. À titre d’exemple, le travail expérimental de Soulages sur la matière, le noir et la lumière a fini par donner naissance à un concept pictural majeur: l’outrenoir.

Sur le plan pédagogique, qui dialogue inévitablement avec la recherche, la théorie et la pratique ont connu d’importantes mutations structurelles. Autrefois dispensées par les mêmes artistes-enseignant·es, elles se sont progressivement dissociées en cours distincts : l’histoire et la théorie des arts d’un côté, la pratique artistique de l’autre. Ce découpage a rapproché les ESA du modèle universitaire, historiquement ancré dans l’étude théorique et historiographique des arts.

Un territoire partagé

Dès lors, la recherche sur l’art est devenue un territoire partagé. Dans les ESA, elle s’est particulièrement épanouie à travers des disciplines où la théorie et la pratique entretiennent un dialogue permanent, comme la restauration d’œuvres, la narration en illustration, la musicologie, le cinéma documentaire ou la dramaturgie théâtrale.

Le véritable tournant institutionnel a lieu en 2014. Le décret dit «paysage» inscrit officiellement la recherche parmi les missions fondamentales de tous les opérateurs de l’enseignement supérieur (universités, hautes écoles et ESA), au même titre que l’enseignement et le service à la collectivité.

Cette reconnaissance a propulsé la recherche en art – à distinguer de la recherche sur l’art – dans une dynamique inédite au sein des ESA. Malgré l’absence de financements publics structurels (à l’exception du dispositif FrART du FNRS qui soutient une douzaine de projets par an), la grande majorité des écoles d’art abrite aujourd’hui une multitude d’initiatives novatrices.

Une recherche interdisciplinaire et polymorphe

Si le croisement entre arts et sciences dites «dures» est indéniable, la recherche artistique en ESA investit également les sciences humaines, sociales, politiques ou architecturales. Elle s’aventure aussi dans des domaines sans ancrage scientifique strict, explorant des sujets sociétaux et culturels variés.

Citons la cuisine avec le projet Koujina, la cuisine des subalternes d’Ichraf Nasri, qui aborde la colonialité des savoirs sous le prisme de la nourriture en Tunisie ou encore le projet Les nouveaux habits du Colportage d’Alexia de Visscher, qui interroge les formes de partage à travers les bibliothèques parallèles de citoyennes et citoyens. Nous pourrions aller plus loin dans les croisements disciplinaires avec l’herboristerie, le paysagisme, le chamanisme, etc.

Les artistes-chercheurs n’hésitent donc pas à puiser leur inspiration créative hors des sentiers scientifiques traditionnels, rendant cette recherche artistique résolument interdisciplinaire et polymorphe.

Bien que les projets de recherche-création universitaires semblent davantage tournés vers les sciences, les universités et les ESA partagent cette même propension à générer de nouvelles connaissances grâce à l’expérimentation. La rencontre entre scientifiques et artistes permet de repositionner un sujet d’étude à la lumière de deux cultures qui s’apprivoisent.

Cette collaboration implique d’abord une harmonisation sémantique. Au cœur de la recherche Performer avec la terre que je développe avec Caroline Le Méhauté, le dialogue avec le biogéochimiste Yannick Agnan (UCLouvain) interroge par exemple les liens entre les horizons des sols et la biodiversité locale. L’enjeu est de formaliser ces dynamiques par le geste performatif.

Manipuler la terre dépasse alors le simple acte anodin, il matérialise une convergence entre la rigueur scientifique et la perception sensible, décentrant le regard sur les dimensions invisibles du milieu étudié.

Au-delà du langage, le croisement entre art et science invite aussi à repenser les processus et les protocoles de travail mutuels, sans pour autant chercher à les aligner de force.

De nouvelles formes de partage

Enfin, la question de la diffusion de la recherche pousse les scientifiques à explorer de nouvelles formes de partage, éloignées des traditionnelles publications écrites.

À cet égard, le projet Danse, roches & permafrost de la chorégraphe Louise Vanneste et de la géologue Sophie Opfergelt montre comment une conférence performée transforme la danse en l’expression vive d’une science en mouvement. Une telle approche bouscule la temporalité même de la recherche, en faisant coexister le temps long de la formation des roches et l’instant fugace et intense du geste chorégraphique.

Les apports de ces deux modèles sont immenses, même si nous n’avons encore que peu de recul sur leur valeur ajoutée. Ce que je sais avec certitude, c’est que l’ouverture de ces nouveaux territoires de recherche conduit souvent à imaginer de nouveaux univers méthodologiques, de nouvelles questions de recherche, d’autres manières d’aborder la dissémination des processus et résultats.

En conclusion, ces modèles de recherche permettent aux chercheur·euses de s’affranchir de protocoles rigides, calqués sur une évaluation standardisée et productiviste.

N’est-ce pas précisément là que s’ouvre un espace de respiration, au cœur même de ce trait d’union entre recherche et création ?