L’Université en scène
culture |
Par Marie Baland
Théâtre, improvisation, performance ou création collective: de plus en plus d’enseignants et enseignantes mobilisent les arts de la scène dans leurs projets d’enseignement. Une journée d’étude organisée au printemps dernier a réuni ces expériences afin d’en partager les réussites, les questionnements et les perspectives. Retour sur une dynamique qui dépasse largement le cadre d’un événement ponctuel.
Un tribunal des générations futures en sciences économiques, un live magazine à l’école de journalisme, des étudiants et étudiantes qui choisissent de porter des auteurs latins sur scène, des jeux de rôle pour explorer les droits du vivant, des créations artistiques dans des enseignements consacrés aux féminismes décoloniaux… La journée d’étude L’enseignement universitaire est-il un art de la scène ?, organisée le 9 juin 2026 par Karine Cerrada, Caroline Demeyère, Edina Doci et Nicolas Kervyn (LSM), a rassemblé des initiatives développées au sein de plusieurs facultés de l’UCLouvain. Qu’elles soient directement intégrées à des cours, prennent la forme de projets extra-académiques ou d’ateliers avec des artistes, toutes ont en commun de mobiliser les arts de la scène pour faciliter l’apprentissage et le développement de la pensée personnelle.
Des formes et des usages multiples
Si le théâtre occupe une place importante dans les projets présentés, les pratiques explorées sont plus larges : récit, danse, performance, jeu de rôle ou improvisation sont mobilisés en fonction des objectifs pédagogiques.
Les situations proposées aux étudiant·es sont tout aussi variées : défendre un point de vue devant un tribunal, interpréter un texte, construire une narration, incarner un personnage ou prendre part à une création collective. La journée d’étude a ainsi mis en évidence la diversité des formes que peuvent prendre les arts de la scène dans l’enseignement universitaire, sans qu’un modèle unique se dégage.
Quelques présentations consacrées à des projets de recherche-création a encore élargi cette perspective. Elles montrent que ces pratiques ne sont pas mobilisées uniquement à des fins d’enseignement, mais peuvent aussi devenir des outils de médiation scientifique en donnant à voir et à éprouver des résultats de recherche ou des questions parfois difficiles à transmettre par les formes académiques traditionnelles.
Ce que la scène met en jeu
Bien que les projets présentés répondent à des objectifs différents, plusieurs préoccupations communes traversent les échanges. Comment travailler une notion qui reste abstraite tant qu’elle n’est pas mise en situation ? Comment faire dialoguer plusieurs points de vue ? Comment aborder des questions sensibles sans les réduire à une succession d’arguments théoriques ?
Le corps, la présence, le récit ou l’improvisation apparaissent alors comme des ressources pédagogiques. Les étudiantes et étudiants ne sont pas seulement invités à restituer des connaissances ; ils et elles débattent, argumentent, interprètent, collaborent et prennent des décisions. Plusieurs enseignant·es décrivent une implication différente des étudiant·es et des échanges qui se poursuivent souvent au-delà de l’activité elle-même.
Ces discussions trouvent un écho particulier dans un contexte où les pratiques étudiantes évoluent rapidement. La baisse de fréquentation de certains auditoires, l’accès permanent à l’information et le développement des intelligences artificielles conduisent de nombreux enseignant·es à interroger ce qui se joue pendant le temps de présence à l’université. En invitant à repenser ce temps comme un espace d’expérience, d’engagement et de création collective, les projets présentés ouvrent des pistes intéressantes à explorer.
Ces dispositifs modifient aussi le rôle de l’enseignant·e. Une simulation ou un exercice d’improvisation ne se déroule jamais exactement comme prévu. Les étudiant·es orientent parfois les échanges dans des directions inattendues.
L’enseignant·e accompagne alors le processus davantage qu’il ne le dirige, tout en étant parfois lui-même engagé dans l’exercice. Plusieurs intervenant·es ont évoqué une pratique qui demande d’accepter une part d’incertitude, de travailler sa présence et son écoute, mais aussi de partager avec les étudiant·es une forme de vulnérabilité. Cette posture instaure une relation pédagogique plus horizontale qui, sans effacer l’asymétrie des rôles, peut bousculer certains repères de l’enseignement universitaire.
Dans les coulisses
Travailler avec un artiste, adapter un local, préparer une simulation ou une mise en scène, accompagner un groupe d’étudiant·es sur plusieurs semaines : ces projets demandent du temps, des compétences et des moyens.
Les discussions ont fait émerger des besoins très concrets. Des espaces adaptés, des collaborations avec le monde culturel, des financements, mais aussi un accompagnement pédagogique et artistique. Plusieurs intervenant·es ont rappelé que ces initiatives reposaient souvent sur des engagements individuels et qu’elles restaient difficiles à inscrire dans la durée.
La question de leur reconnaissance institutionnelle est également un élément central. Comment valoriser un investissement pédagogique de cette nature ? Quelle place lui donner dans les missions académiques ? L’inscription de ces projets dans la durée suppose ainsi de réunir les conditions concrètes de leur mise en œuvre, mais aussi de reconnaître le travail pédagogique qu’ils représentent.
Une communauté en construction
Plusieurs participant·es ont découvert, au fil de la journée, des initiatives qu’ils et elles ne connaissaient pas alors qu’elles étaient développées depuis plusieurs années, parfois dans une autre faculté ou à quelques centaines de mètres de leur bureau. Cette mise en visibilité constitue sans doute l’un des principaux résultats de la rencontre. Les échanges ont fait apparaître des préoccupations communes, des envies de collaboration et la possibilité de mutualiser des outils ou des retours d’expérience.
Un groupe de pratique est né dans le prolongement de la journée afin de poursuivre ces échanges et d’accueillir de nouvelles personnes intéressées par les liens entre enseignement et arts de la scène. L’ambition est que ce réseau permette aux expériences existantes de se nourrir les unes les autres, tout en ouvrant la voie à de nouveaux projets au sein de l’université. TRACES13_sept2026_BDS.pdf
10 initiatives à découvrir
Journalisme en scène
Antonin Descampe
École de journalisme de Louvain
Le théâtre comme outil pour interroger la construction de l’information et expérimenter d’autres formes de narration journalistique. Voir article ci-contre.
Le théâtre théorique comme outil d’apprentissage
Florence Degavre
Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication
Des mises en scène pour rendre des concepts théoriques plus accessibles et favoriser leur appropriation par les étudiant·es.
Parlement des espèces
Elisabetta Cinzia Rosa
Faculté d’architecture, d’ingénierie architecturale, d’urbanisme
Un jeu de rôle qui invite les étudiant·es à représenter des entités non humaines afin d’explorer les droits du vivant.
Teaching Skills through Theatrical Improvisation
Edina Doci
Louvain School of Management
Des exercices d’improvisation destinés aux enseignant·es pour travailler la présence, l’écoute et la capacité d’adaptation.
Inside Out (projet mené jusqu’en 2022)
Chloé Branders
Faculté de droit et de criminologie
Des ateliers de théâtre réunissant étudiant·es, personnes détenues et jeunes en IPPJ autour des relations humaines et de la rencontre avec l’autre.
Qui a tué Patrice Lumumba ?
Claire-Marie Lievens
Clinique juridique Rosa Parks pour les droits humains
Une pièce de théâtre nourrie par les recherches des étudiant·es et interprétée par leurs soins, qui place le public en position de juger les responsabilités dans l’assassinat de Patrice Lumumba.
Créations artistiques croisées des enseignantes et des étudiant·es
Emmanuelle Piccoli et Jacinthe Mazzocchetti
Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication
Podcasts, vidéos et créations artistiques autour des féminismes décoloniaux et des écoféminismes, qui interrogent les formes de production et de transmission des savoirs.
Audience du Tribunal des générations futures
Anaïs Périlleux
Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication
Une simulation de procès pour analyser les conséquences d’innovations techniques et développer une approche systémique des enjeux climatiques.
Louvain en chaires et en mots
Geneviève Warland
Faculté de philosophie, arts et lettres
Des biographies contées réalisées à partir d’archives pour expérimenter d’autres formes de médiation des savoirs historiques.
Porter les auteurs latins sur la scène
Aline Smeeters
Faculté de philosophie, arts et lettres
Un projet théâtral volontaire permettant aux étudiants de s’approprier les textes latins par la pratique de la scène.