La mort, cette inconnue : trois regards au bord de l’inconnaissance
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Légende photo : La Mort vue par Félicien Rops. Toutes les illustrations du livre sont des œuvres des collections du Musée L de Louvain-la-Neuve
Universelle, mais impossible à expérimenter : la mort met la science face à ses limites. Dans un ouvrage qui vient d’être publié au Presses universitaires de Louvain (PUL), La mort, objet-limite. Au bord de l’inconnaissance, neuroscientifiques, médecins, philosophes, psychiatres, anthropologues et même une médium livrent leurs regards.

Christophe Geus, René Rezsohazy et Olivier Servais, éditeurs de l’ouvrage, reviennent sur cette aventure scientifique hors du commun.
Pourquoi avoir choisi de faire de la mort un « objet-limite » ? Qu'est-ce que cette notion révèle des limites de nos connaissances scientifiques ?
Christophe Geus : je vais répondre en tant que médecin. Il y a la mort biologique, et les normes qui définissent le biologique mais également le processus "social" du mourir, ces notions sont intéressantes à interroger et des portes d'entrées lors de nos rencontres.
René Rezsohazy : cet ouvrage qui rapporte d'abord une série de rencontres avec des personnalités d'horizons scientifiques divers, cherche à cerner ce que l'on peut connaître de la mort en n'en étant que spectateur, alors que c'est - pouvons-nous penser - qu'en en faisant l'expérience qu'on devrait pouvoir la connaître... Mais nous nous heurtons alors à un écueil évident: nous ne pourrions accéder à une connaissance de la mort qu'à l'instant précis où s'évaporerait notre capacité à connaître ! Donc les regards portés sur la mort sont des regards multiples, fortement marqués par un kaléidoscope d'expériences qui demeurent au chevet de la mort, au bord de l'inconnaissance.
Olivier Servais : le titre de l’ouvrage dit exactement ce qu'il fait : la mort est cet objet qui nous limite, nous bute, nous renvoie à notre propre finitude de sujets connaissants. L'idée est simple et vertigineuse à la fois — la mort est le seul objet que nous ne pouvons expérimenter qu'en cessant d'exister. Pas de point d'Archimède possible. Pas de recul, pas d'observation extérieure, pas de reproductibilité. Nous sommes « dans » l'objet, avec lui, sous lui, jamais au-dessus.
D'où la démarche : plutôt que de prétendre expliquer la mort — ce serait déjà la trahir — nous avons choisi de la traverser par les voix de celles et ceux qui la côtoient. Médecins, neuroscientifiques, anthropologues, philosophes, médiums, soignants. Leurs regards ne convergent pas ; ils infiltrent. Chacun lève un coin du voile, et le voile reste. C'est précisément ce que la notion d'objet-limite révèle : la science bute ici non par manque de méthode, mais par manque de témoins. Le seul témoin valable est celui qui ne peut plus témoigner.
Ce livre fait dialoguer des neuroscientifiques, des médecins, des philosophes, des anthropologues et même une médium.
Parmi ces rencontres, y a-t-il un témoignage ou une réflexion qui vous a particulièrement surpris ou amené à remettre en question certaines certitudes ?
Christophe : plusieurs "saillances" plus qu'un témoignage. La notion d'indicible, la question de la norme biologique, le langage poétique pour dire l'indicible, la réalité du terrain des soins intensifs, la mort comme "un moment" à vivre, la distinction entre l'éprouvé et les témoignages sont autant de moments fort pour moi.
René : la surprise a surtout été de prendre conscience à quel point différentes disciplines, différents champs d'expérience, se positionnent de manière originale et distincte par rapport à cet objet qui nous est à la fois promis comme une évidence existentielle et à la fois inconnu. In fine la réponse à la question de savoir ce qu'est la mort, en quoi consiste le mourir, nous glisse entre les doigts, mais de manière subtilement différente selon l'expertise, le métier, la sensibilité des témoins que nous avons pu entendre.
Olivier : la surprise n'est pas venue d'un témoignage isolé — elle est venue du « frottement » entre eux. Prenez la question de la mort cérébrale : pour Mélanie Dechamps, intensiviste, c'est un diagnostic qu'on pose sur un corps encore chaud, encore coloré, encore respirant — et qui vous laisse seul face à l'acte de déclarer la mort. Pour Steven Laureys, c'est un critère opérationnel nécessaire pour que la société s'organise. Pour un proche, c'est une perspective sensible : « il est chaud, donc il est vivant ». Trois régimes de vérité, également rigoureux, radicalement incompatibles.
Ce qui m'a le plus déstabilisé, c'est la constance avec laquelle chaque interlocuteur — y compris les plus rationalistes — bute sur le même mur en formulant des phrases étonnamment proches : « je ne sais pas », « on ne peut pas savoir », « personne n'y était ». Le neurobiologiste Crommelinck, le philosophe Feltz, l'anthropologue Laugrand : tous disent « non » à des choses différentes, mais tous disent « oui » à l'existence d'un reste. C'est troublant, venant de gens qui n'ont rien en commun sauf l'honnêteté.
Qu'aimeriez-vous que les lecteurs et lectrices retiennent de cet ouvrage, au-delà des connaissances scientifiques ?
Christophe : qu’ils·elles prennent du plaisir à vouloir aller plus loin en eux et avec les autres autour de cette question universelle
René : la multiplicité des regards, des approches qui lèvent chacun, chacune, un coin du rideau de scène, sans pénétrer le cœur de la pièce qui va se jouer. Le lecteur et la lectrice y trouveront des angles de vue tantôt parlants, tantôt étranges, jamais complètement concluants...
Olivier : que la mort n'est pas un problème à résoudre mais une condition à habiter. Que le doute n'est pas un échec de la pensée mais sa forme la plus honnête face à l'inconnaissable. Et que parler de la mort — la nommer, la ritualiser, la raconter, même maladroitement — c'est d'abord un acte de vie. Comme le dit Gabriel Ringlet : c'est avant tout une affaire de vivants. Le livre ne donne pas de réponse. Il donne quelque chose de plus utile : le sentiment que la question, elle, peut être tenue ouverte sans nous écraser.
Les auteurs
(De gauche à droite sur la photo : Christophe Geus, René Rezsohazy, Olivier Servais)
Christophe Geus est un psychiatre belge exerçant à la Clinique Saint-Pierre d'Ottignies (Louvain-la-Neuve). Diplômé en médecine et en psychiatrie (UCLouvain), il pratique la psychiatrie générale. Il est aussi diplômé en anthropologie (UCLouvain) et collaborateur scientifique du Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP).
René Rezsohazy est un biologiste belge, professeur ordinaire à l'UCLouvain. Spécialiste en biologie moléculaire et cellulaire du développement, il dirige des recherches sur les gènes HOX impliqués dans la structuration de l’organisme et l’organogenèse, au sein l’Institut des sciences et technologies biomoléculaires de l’UCLouvain (LIBST). Après un doctorat à l’UCLouvain et un post-doctorat à Amsterdam, il est devenu une référence internationale dans le domaine de la génétique du développement. Il est également impliqué dans l’enseignement et la vulgarisation scientifique.
Olivier Servais est un anthropologue et historien belge, professeur ordinaire à l'UCLouvain. Co-directeur du Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP), il enseigne l’anthropologie des systèmes symboliques, des religions, des environnements naturels et numériques. Ses recherches actuelles portent sur les imaginaires numériques, les jeux vidéo, les communautés en ligne, les transitions écologiques et les interactions humains/non-humains et la problématique de la mort. Il est titulaire de la Chaire UNESCO HAND (Heritage, Art, Nature in a Digital World).
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