Factures d’énergie : les crises incitent à changer nos habitudes
uclouvain |
Baisser le chauffage, surveiller sa consommation d’électricité, comparer les contrats énergétiques… La flambée des prix de l’énergie a profondément modifié les habitudes des ménages belges. Une nouvelle étude menée par des économistes de l’UCLouvain révèle que nous réagissons davantage aux variations de prix en période de crise. Un constat qui pourrait changer la manière de concevoir les politiques énergétiques de demain.
Entre 2021 et 2024, les ménages belges ont subi une hausse spectaculaire des prix de l’énergie. Par rapport à la période précédant la crise, le prix moyen de l’électricité a augmenté de 150 % et celui du gaz de 180 %. Face à cette flambée, de nombreuses familles ont adapté leurs habitudes : diminuer le chauffage, prendre des douches plus courtes ou surveiller davantage les appareils électriques.
Mais dans quelle mesure ces efforts ont-ils réellement réduit la consommation d’énergie ?
Pour le comprendre, Jean Hindriks, Lucie Paré*, économistes à l’UCLouvain, en collaboration avec Valerio Serse, chercheur affilié à l’UCLouvain ont analysé l’évolution des prix et de la consommation de gaz et d’électricité en Belgique entre 2014 et 2024.
Leur conclusion : les ménages ne réagissent pas de la même manière à une hausse des prix selon qu'ils traversent une période normale ou une crise énergétique.
Quand les prix flambent, les comportements changent
Avant la crise, une augmentation de 10 % du prix de l’électricité entraînait une diminution d’environ 1 % de la consommation. Pendant la crise, cette réduction atteignait 1,3 %.
Le changement est encore plus frappant pour le gaz. Avant 2021, les chercheurs ne détectaient pas de réaction statistiquement significative de la consommation aux variations de prix. Pendant la crise, une hausse de 10 % du prix du gaz s'accompagnait d'une baisse d'environ 1 % de la consommation.
Pourquoi cette différence ? Les chercheurs avancent plusieurs explications : l’omniprésence de la crise énergétique dans les médias, une attention accrue aux factures et une exposition plus directe aux fluctuations des tarifs.
Autrement dit, lorsque l’énergie devient une préoccupation quotidienne, les ménages cherchent davantage à maîtriser leur consommation.
Une facture qui grimpe malgré les économies
Ces résultats révèlent toutefois une réalité importante : même en période de crise, notre capacité à réduire rapidement notre consommation reste limitée.
Prenons un exemple : si le prix de l’électricité augmente de 50 %, l’étude estime que la consommation diminue d’environ 6,7 %. Pour un ménage qui payait initialement 100 € d’électricité, cela représenterait une facture d’environ 140 €, malgré ses économies d’énergie.
La raison est simple : se chauffer, cuisiner ou s’éclairer restent des besoins essentiels.
Et tous les ménages ne disposent pas des mêmes possibilités d’adaptation. Un propriétaire pouvant isoler son logement ou remplacer son chauffage dispose de leviers différents de ceux d’un locataire vivant dans une habitation mal isolée.
Prix fixe ou variable : un choix qui compte
L’étude met également en évidence le rôle protecteur des contrats à prix fixe.
Lorsqu’une crise survient, un contrat fixe protège temporairement le consommateur contre les hausses brutales du marché. À l’inverse, un contrat variable répercute plus rapidement les fluctuations, à la hausse comme à la baisse. Or, pendant la crise, la proportion de ménages bénéficiant d’un contrat fixe a fortement diminué.
Pour le consommateur, le choix d’un contrat énergétique ne concerne donc pas uniquement le prix affiché aujourd’hui, mais aussi sa capacité à supporter une hausse imprévue demain.
Quelles conséquences pour les politiques énergétiques ?
Au-delà des factures, cette recherche apporte un enseignement essentiel pour les pouvoirs publics : augmenter le prix de l’énergie, notamment par une taxe carbone, peut encourager les économies d’énergie. Mais son efficacité dépend du contexte économique : une même augmentation tarifaire ne provoquera pas nécessairement les mêmes réactions en période calme et en pleine crise.
Les décideurs doivent donc éviter de considérer que les consommateurs réagissent toujours de façon identique aux variations de prix.
L’enjeu est également social. Une politique qui renchérit l’énergie sans tenir compte des capacités d’adaptation des ménages risque de pénaliser davantage ceux qui disposent de moins de moyens pour réduire leur consommation.
Le message central de cette étude est clair : les prix peuvent faire évoluer nos comportements, mais ils ne suffisent pas à garantir une transition énergétique efficace et socialement équitable.
Pour les citoyens, cela signifie que la maîtrise des factures ne peut reposer uniquement sur des efforts individuels. Elle dépend aussi de logements mieux isolés, de contrats adaptés et de politiques publiques capables de protéger les ménages tout en encourageant une consommation plus sobre.
Cette recherche a été publiée dans Regards économiques (octobre 2026), par Jean Hindriks, Lucie Paré et Valerio Serse. Travaux réalisés dans le cadre du projet européen ENERPOL.
*- Jean Hindriks est professeur à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) et chercheur au Louvain Institute of Data Analysis and Modeling in economics and statistics (LIDAM) de l’UCLouvain.
- Lucie Paré est assistante à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) et chercheuse au Louvain Institute of Data Analysis and Modeling in economics and statistics (LIDAM) de l’UCLouvain.
- Valerio Serse est chercheur affilié au Louvain Institute of Data Analysis and Modeling in economics and statistics (LIDAM) de l’UCLouvain.