Chants libres !
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Les subalternes peuvent-elles parler ? Telle était la question provocante posée par la philosophe féministe indienne Gayatri Chakravorty Spivak en 1988 dans son essai du même nom. Et sa réponse était pour le moins éclairante : si les subalternes peuvent parler, disait en substance Spivak, le fait est qu’il n’y a personne pour les écouter et encore moins pour leur répondre. Dans le contexte politique actuel marqué par le retour des populismes et l’accentuation des conflits, cette question reste d’une actualité brûlante : minorités bâillonnées ou exécutées, invisibilisation des personnes en marge, effet « backlash » sur les droits des femmes… Le tableau est sombre, la liste loin d’être close.
Face à ce constat, l’Université a un rôle à jouer, notamment par la mise en place, sur ses différents sites, d’une politique et d’une programmation culturelles qui ne fassent pas l’impasse sur la question posée par Spivak, même si c’est pour en reformuler les enjeux. C’est pourquoi cette année la saison culturelle de l’UCLouvain est-elle résolument tournée vers les voix autres, les voix minorisées, les voix qu’on ne veut pas entendre ou dont on ignore l’existence. « Chants libres ! » sera le leitmotiv de la saison. Son refrain que l’on espère entêtant.
Le jeu de mots est important. Le chant donne l’idée d’envol, d’une voix qui peut s’accorder à d’autres. Mais « champ libre », c’est aussi donner carte blanche, libérer l’espace pour laisser place à des expériences alternatives, d’autres façons de témoigner du monde et d’appréhender le réel.
À l’écoute des voix singulières
Portée par la voix du chanteur Saule — artiste en résidence 2025-2026 —, la thématique se déclinera par exemple avec l’exposition photographique de Roger Job consacrée aux professions méconnues de l’Université, trop peu visibilisées alors qu’elles en assurent pourtant le bon fonctionnement. Les pages de ce journal invitent aussi à faire retour sur le travail mené par l’artiste Sammy Baloji lors de la saison passée. En lien avec les collections du Musée L, l’artiste et les étudiant·es du cours « Campus Artiste en résidence » ont déployé installations et performances pour interroger les savoirs, les récits et leurs liens aux héritages coloniaux. Cette année, le Cinéclub Louvain-la-Neuve pratiquera également l’art du contre-champ avec une programmation dont les films — comme Black Box Diaries (2024) de la réalisatrice Shiori Itō sur les violences sexuelles au Japon — feront entendre la voix engagée de celles et ceux que l’on maintient trop souvent dans les marges.
La recherche-création à l’honneur
Les subalternes peuvent-elles parler ? La question résonne aussi dans les dynamiques de recherche-création qui se trouveront mises à l’honneur au cours du festival Fruits de la passion en octobre 2025. Depuis cinq ans maintenant, l’UCLouvain favorise le développement de projets à l’interface de la culture, de la recherche et de l’enseignement. C’est cet engagement que le festival entend célébrer en proposant pendant une semaine des spectacles issus de projets en recherche-création, ainsi que deux journées d’étude visant à mutualiser les questionnements engendrés par ces démarches.
Interdisciplinaire, transversale et collaborative, la recherche-création incite à questionner les modalités d’interaction entre les artistes, les chercheur·euses ainsi que les différentes personnes impliquées dans le projet, que ce soit à titre de témoin, de guide ou de relais. Dans tous les cas, l’une des questions qui se pose avec force est de savoir comment éviter de parler à la place de l’autre pour faire en sorte qu’il ou elle soit partie prenante du projet et non instrumentalisé·e à des fins qui le ou la dépassent. On comprend alors que les projets de recherche-création ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur la démarche éthique qui les accompagne, sur les façons d’interagir avec les collaborateur·rices sur le terrain. C’est à cette condition que la recherche-création peut essayer de répondre à la question posée par Spivak en se démarquant des approches de type extractiviste et/ou relevant de l’appropriation culturelle.
La culture comme questions
Cette année, à l’heure où notre Université célèbre son 600e anniversaire, UCLouvain Culture propose donc une programmation articulée autour des voix qui aideront à mieux comprendre les enjeux des mondes de demain.
On pourrait même avancer que, dans ses différentes formes (spectacles, expositions, lectures…), la culture en ces temps troublés doit avant tout se comprendre non comme une réponse, mais comme une question, ou plutôt une pluralité de questions dont il faut pouvoir se mettre à l’écoute. C’est cela aussi qu’engage le chant : la capacité de tendre l’oreille, de saisir au vol la note juste, celle qui ouvre au partage des singularités…
Par Sébastien Fevry, Chargé de mission Culture