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De l'objet à l'image, de l'enfouissement à la transmission

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14 February 2025

Archéologue, spécialiste de la poterie minoenne, chercheuse associée F.R.S.-FNRS au sein de l’Aegean Interdisciplinary Research Group (AegIS) hébergé à l’UCLouvain (INCAL), Charlotte Langohr développe un projet de recherche-création inédit avec l’artiste vidéaste belge Eva L’Hoest. Elles font le point sur ce processus de co-création entamé il y a deux ans et qui a pour cadre le site archéologique de Sissi en Crète.

À l’origine, il y a un projet de film d’animation qui ambitionnait de tracer des réseaux de relations visuelles entre les machines abstraites de la spéculation boursière et la prise d’auspices dans la Rome antique. Tout un programme… déjà finement instruit par l’artiste vidéaste Eva L’Hoest, avant même sa rencontre avec les chercheurs et chercheuses de l’UCLouvain. Au fil des discussions et des expérimentations attendues, le souhait était d’alimenter les recherches de l’artiste au croisement de la philologie, l’histoire et l’archéologie grecques et romaines et, dans le sens inverse, de nourrir nos travaux scientifiques des images invoquées et réalisées par Eva L’Hoest, ou même celles commissionnées par les chercheur·es dans l’avancement de ce projet, en usant de différentes techniques d’imagerie 3D. Puis il y a eu les rencontres, les échanges, et d’autres voies se sont ouvertes, d’autres idées ont germé. À mi-chemin, il y a eu la réalisation d’un film poétique et magnétique qui s’est déployé en arrière-fond d’un concert du Belgian National Orchestra le 12 décembre 2022 à BOZAR, sur la musique de Philip Glass, Igor Stravinsky, Anders Hillborg et Jean Sibelius. Certaines de ces images ont précisément été captées lors de la résidence de Eva L’Hoest au sein du projet archéologique de Sissi en Crète, mené par une équipe de chercheur·es de l’UCLouvain. Cette résidence sur l’île égéenne, connue pour ses vestiges archéologiques liés à la civilisation minoenne et ses paysages chatoyants, avait été pensée comme le terrain idéal d’une recherche-création. Aller au plus près de la matière pour la laisser parler d’elle-même, tout en favorisant les interactions de tous types, d’où jaillissent souvent la création. Cette interview croisée entre Eva L’Hoest et Charlotte Langohr en relate quelques morceaux choisis. 

Charlotte Langohr: Est-ce que certaines de tes idées de création, antérieures à ton arrivée au sein du projet archéologique de Sissi, se sont concrétisées une fois sur le lieu, comme si ton imagination avait anticipé ce qui s’est ensuite passé sur place ? 

Eva L’hoest Non, je pense que je n’avais en réalité rien anticipé de ce que pouvait représenter une campagne de fouille archéologique, et c’est sans doute toute la richesse d’une immersion comme celle-là dans un monde complètement nouveau.  Il y a d’abord la joie des découvertes et des rencontres, je me suis retrouvée dans un registre de sensations, de couleurs, de techniques, de relations et de paysages qui m’ont entièrement éveillée et mise en mouvement. Le fait de plonger dans un autre domaine sous-tend un sentiment de surprise, de vulnérabilité et d’incertitudes qui sont des leviers créatifs. Ils maintiennent en alerte et cultivent des improbabilités, permettent des confrontations, des dialogues et des analogies inattendues.  L’un des aspects les plus frappants observés sur le terrain est l’engagement physique direct des chercheur·es avec leur sujet d’étude. Les excavations sont souvent effectuées manuellement, dans des conditions exigeantes, avec des ressources limitées et face à des aléas météorologiques qui peuvent s’avérer décourageants. Ce enfers, et l’antique culte de Zeus, associé à la corne d’abondance, emblème de prospérité sans limite. CL Tu as aussi été particulièrement inspirée par le travail des géo-archéologues, qui étudient et restituent les processus de formation, naturels et anthropiques, des séquences litho-pédo-sédimentaires (grosso modo, la superposition des sols et des sédiments) dans lesquelles s’inscrivent les vestiges archéologiques, pour approcher les relations entre les sociétés humaines et leur environnement… question de la perception et du paysage, la photogrammétrie éclate les perspectives et enrichit notre compréhension spatiale. Ma curiosité pour les technologies de scan est un mélange de fascination et d’effroi. D’un côté, ces outils incarnent la transformation de l’humain en données quantifiables, servant à des fins biométriques et de surveillance, une pratique parallèlement adoptée dans le secteur nucléaire pour le suivi des réacteurs. D’un autre côté, ils offrent une avenue pour appréhender différemment la matérialité de notre environnement et sont utilisés en archéologie pour une documentation non intrusive de sites, telles que les sépultures pharaoniques. Ils facilitent un pont temporel, Eva L’Hoest dans  le labo de Sissi. Ces réflexions m’accompagnaient lors de travail, qui allie la rigueur et la finesse de l’ouvrier et de l’artisan, semble être le réceptacle d’une expertise empirique qui, bien que complémentaire, s’avère peut-être indispensable à l’élaboration de cadres théoriques. Cette interaction tactile avec le sujet d’étude semble favoriser une forme d’appréhension intuitive, où la compréhension émerge non seulement à travers l’analyse mais aussi par un rapport sensuel aux objets d’étude, impliquant une connexion profonde avec la matière, les formes et les textures. Mais il y a aussi une part de vraie déconnexion, j’imagine – le soleil sans ombre, les nuages de poussière, le bruit des générateurs électriques, les quads de touristes au loin et les coups de pioches... 

CL Tu as longtemps observé le travail des archéologues sur le site. Quelles pensées t’ont traversée ?

EL À travers le voile de chaleur, j’observais les silhouettes des archéologues qui se détachaient. Je me suis demandée quel était l’impact de leurs connaissances précises des lieux, s’ils parvenaient à construire autour d’eux un autre monde tangible. Si, quelque part, leurs corps étaient projetés dans des voûtes invisibles, des allées de pavés disparues, des scènes, des saveurs même, qui m’étaient inaccessibles. J’imaginais des cités invisibles autour d’eux, comme des fragments extraits de leurs imaginaires, de représentations, parfois même collectives. Ces images étaient-elles figées, ou bien vivantes ? Comme un film, se mouvant au rythme de leurs découvertes.  J’étais aussi loin d’imaginer à quel point les sites transforment la perception du paysage et de l’environnement. Sur les sites archéologiques crétois, et en particulier à Sissi, le paysage se lit à 360°, il devient plus cosmique, au sens où il apparaît davantage comme un vestige, un écho des millénaires passés. L’horizon semble jouer un rôle de médiateur, un lieu de coïncidence entre le regard des peuples anciens et celui du visiteur d’aujourd’hui.

CL Au sein du laboratoire recherche, où tous les objets et échantillons archéologiques arrivent chaque jour depuis la fouille, tu as pu examiner une variété importante d’artéfacts et tu as souhaité en scanner plusieurs ; qu’est-ce qui t’a plu dans cette expérience ? 

EL Je me sentais privilégiée d’avoir accès à ces trésors archéologiques et de pouvoir les étudier en utilisant des outils nouveaux. Au-delà de l’échange avec les archéologues, il y avait une interaction avec l’objet lui-même et le mystère qui s’en dégageait. Je me souviens, par exemple, avoir scanné des fragments de squelettes très anciens, dont un crâne mystérieusement perforé. Il y a ce que son contact véhicule, le contexte, c’est-à-dire le silence du laboratoire où il se trouve, les gestes délicats qui l’accompagnent, l’insistance des regards... et puis l’objet en luimême qui se rattache à la vie dans ce qu’elle a de plus fragile, à sa force de subsistance.

CL Quels sont les éléments du projet, de l’île de Crète, des personnes rencontrées qui se sont avérés particulièrement inspirants pour ce que tu as créé ou que tu as eu envie de créer ?

EL Lors de la réalisation des images pour le concert du Belgian National Orchestra à BOZAR, j’ai souvent établi des parallèles entre l’archéologie, le thème de l’enfouissement dans le nucléaire et la question de la transmission. D’une part, je découvrais des études sur la façon dont l’entreposage des denrées et des objets rituels révèle un « lexique de l’espace » utilisé pour déchiffrer les civilisations. D’autre part, je me trouvais dans des entrepôts de la centrale nucléaire de Mol, où je découvrais à travers une vitre filtrée par dix couches de verre, des centaines de barils radioactifs entreposés. J’observais les céramologues décrypter l’histoire des objets à travers leurs décorations et usures, tandis que je visitais aussi Euridice1, où des canisters au design épuré et futuriste étaient présentés, et dont la présence mortelle rappelait les légendes antiques. Les travaux de certains archéologues, comme ceux de Jan Driessen (UCLouvain) qui parle de la « naissance d’un dieu » en prenant l’exemple de Zeus et de son culte secret, ont enrichi ces réflexions. Il suggère que le secret entourant Zeus, dissimulé dans une grotte des hautes montagnes de Crète, reflète un culte occulte, voire interdit. Ces réflexions m’accompagnaient lors de ma visite dans la grotte de Zeus en Crète, désormais un site touristique oublié, envahi par les pigeons, mais où l’architecture et l’acoustique continuent de faire vibrer quelque chose de sacré et d’intemporel. Pendant la diffusion de ma séquence sur la musique de Anders Hillborg, « Liquid Marble », un travelling explore le laboratoire d’enfouissement nucléaire de Mol appelé Hades, où des chercheur·es conduisent des expérimentations en conditions réelles dans une strate d’argile profonde, afin d’évaluer la f iabilité du stockage des déchets. Ce travelling, à la fois méditatif et musicalement très prégnant, nous mène jusqu’à la galerie du projet Praclay, qui teste la plasticité de l’argile et sa capacité à résister à la chaleur émise par les déchets hautement radioactifs. La séquence s’achève sur la grotte de Zeus, créant ainsi un pont symbolique entre le laboratoire nucléaire, baptisé du nom du souverain des enfers, et l’antique culte de Zeus, associé à la corne d’abondance, emblème de prospérité sans limite. 

CL Tu as aussi été particulièrement inspirée par le travail des géo-archéologues, qui étudient et restituent les processus de formation, naturels et anthropiques, des séquences litho-pédo-sédimentaires (grosso modo, la superposition des sols et des sédiments) dans lesquelles s’inscrivent les vestiges archéologiques, pour approcher les relations entre les sociétés humaines et leur environnement…

EL En dialoguant avec des géoarchéologues, j’ai découvert comment leur travail dévoile la dynamique sous-jacente des paysages, transcendant leur apparente immobilité pour révéler un récit de transformations écologiques et géologiques, de mouvements et de transitions. Outre la stratigraphie, leur recours à des méthodologies avancées, telles que la géomorphologie et la micromorphologie combinées à l’analyse paléoenvironnementale, permet de reconstituer les évolutions du paysage à travers les âges, et offre une lecture profonde du temps et de l’impact humain sur l’environnement. C’est aussi l’immensité temporelle, où l’existence humaine n’apparaît que comme une fine strate qui souligne indirectement les enjeux éthiques et environnementaux liés aux pratiques telles que l’enfouissement nucléaire, et la transmission intergénérationnelle des connaissances et des risques.  Lors d’un échange avec un artiste mongol, j’ai été frappée par sa description du paysage dans sa culture comme un flux continu, en net contraste avec la conception occidentale, morcelée et structurée par la perspective depuis la Renaissance. Ces notions sont essentielles pour saisir comment les différentes communautés se rapportent et interagissent avec leur milieu.

CL Durant ta résidence au sein du projet archéologique de Sissi, on a longtemps discuté, autour des objets, de nos pratiques d’archéologues, de nos gestes aussi, que tu trouvais particulièrement fluides, presque continus, concentrés. Tu as ensuite scanné des objets, mais aussi l’intérieur du laboratoire, où fourmille toute une série d’étudiant·es, de spécialistes, de restaurateur·rices ou dessinateur·rices penché·es sur divers morceaux d’artéfacts archéologiques, ou encore le site archéologique en lui-même, ses murs, ses fouilleurs et ses reliefs. Quel médium est pour toi ce scan 3D ? 

EL Les technologies telles que le scanner 3D en archéologie ont un impact fort sur notre capacité à enregistrer, archiver et à analyser les sites archéologiques. Pour revenir sur la question de la perception et du paysage, la photogrammétrie éclate les perspectives et enrichit notre compréhension spatiale. Ma curiosité pour les technologies de scan est un mélange de fascination et d’effroi. D’un côté, ces outils incarnent la transformation de l’humain en données quantifiables, servant à des fins biométriques et de surveillance, une pratique parallèlement adoptée dans le secteur nucléaire pour le suivi des réacteurs. D’un autre côté, ils offrent une avenue pour appréhender différemment la matérialité de notre environnement et sont utilisés en archéologie pour une documentation non intrusive de sites, telles que les sépultures pharaoniques. Ils facilitent un pont temporel, un dialogue entre des périodes historiquement distantes, la restauration et l’analyse d’œuvres d’art, ou leur réplication f idèle. Cela soulève des interrogations fondamentales sur l’essence même des images, notre relation à celles-ci, et notre perception de l’objet ou de l’œuvre d’art qu’elles renvoient, des interrogations qui toutes constituent un point d’ancrage stimulant pour une création.


Sissi, une formidable aventure archéologique

Des fouilles sont organisées à Sissi depuis 2007 sous les auspices de l’Ecole belge d’Athènes. Ce projet archéologique UCLouvain dirigé par Jan Driessen, dont Charlotte Langohr coordonne les études de mobilier, entame cet été sa 13e campagne. Chaque campagne regroupe de 40 à 80 personnes selon les années : une équipe internationale de spécialistes, dont  les membres du groupe AegIS de l’UCLouvain, des ouvriers et de nombreux·ses étudiant·es, de l’UCLouvain et d’autres universités européennes et américaines. Les étudiant·es de l’UCLouvain, d’une petite dizaine à une vingtaine selon les années, y apprennent leur métier, mettent en pratique les aspects théoriques acquis durant leur formation, dans le cadre de leurs stages obligatoires de bachelier et de master.