Penser à partir des marges
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Retour sur la résidence de Sammy Baloji
Durant six mois, notre université a accueilli l’artiste belgo-congolais Sammy Baloji et a permis d’offrir à une quinzaine de participant·es l’occasion de créer ensemble un espace d’autonomie, de réflexion individuelle, de construction collective. Ana Gordo Fontao, étudiante en troisième année de bachelier en sociologie-anthropologie, a participé au campus animé par l’artiste en résidence 2024-2025. Elle témoigne.
Par Ana Gordo Fontao
Guidé·es par Sammy Baloji, nous avons arpenté de nouveaux territoires artistiques, intellectuels et humains. Entre ateliers, rencontres et partages, la résidence s’est transformée en un véritable laboratoire de bouleversements intérieurs et collectifs. Les travaux de Sammy Baloji, artiste pluridisciplinaire (sculpteur, vidéaste, peintre et photographe), interrogent les héritages de la colonisation et leurs prolongements dans nos sociétés contemporaines ; qu’il s’agisse d’impérialisme économique ou de stéréotypes culturels. Dans le cadre de ce programme à l’UCLouvain (de janvier à mai 2025), notre parcours s’est structuré autour de thématiques fortes : mémoires, savoirs, territoires ; mais aussi des hiérarchies qui les traversent. À travers workshops et discussions, nous avons notamment abordé les questions de l’extractivisme, de l’interventionnisme néocolonial, de l’impérialisme économique, ainsi que la nécessité de penser des formes de réparation : réparer, remplacer, restaurer.
Un travail de décentrement
Tout au long du second quadrimestre, réuni·es autour de la thématique principale de la « bibliothèque décoloniale », nous avons rencontré des artistes, producteur·rices, curateur·rices, auteur·rices qui ont enrichi notre regard. En effet, dans le souhait de mettre en lumière la collection africaine du Musée L, en dialogue avec la bibliothèque occidentale de l’UCLouvain, Sammy Baloji s’est inspiré de la pensée du philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe pour ouvrir d’autres espaces narratifs et déplacer les imaginaires. Ce travail de décentrement nous a invité·es à penser autrement : non plus depuis les marges, mais à partir d’elles. Ce geste critique s’est accompagné d’une réflexion sur les systèmes dominants, leurs prétentions à la neutralité et leur pouvoir hégémonique sur la circulation des savoirs.
Parmi les interventions marquantes de ce cours, je retiens à ce sujet celle de l’artiste Alexandre Mulongo Finkelstein, lors de la table ronde du 20 mars 2025, intitulée « Rêver et résister ». Évoquant les bibliothèques diasporiques de Bruxelles, ce dernier les décrit comme un « archipel » réunissant des diasporas fragmentées. Une image forte, prolongée par cette idée d’une « eau qui relie plutôt que des îlots séparés ». Une manière poétique de penser la circulation des savoirs et la création d’espaces de conversation partagés. Loin de se réduire donc à un lieu d’expérimentation artistique, ce cours fut un lieu de résonance : un espace d’exposition à l’inconfort, de questionnements, de silences habités et d’écoute bienveillante.
Un espace pour interroger et s’interroger
Dans ce petit groupe que nous avons formé autour de la table, chacun·e a pleinement existé dans son individualité et, dans un premier temps, s’est requestionné·e et recentré·e. Puis, réuni·es par un élan commun, ces subjectivités se sont observées, écoutées, apprivoisées pour tenter de faire culture, de faire communauté. Durant les ateliers, nous avons questionné le fond de notre démarche, mais aussi sa forme et sa légitimité au sein de l’université. Que signifient les rapports entre recherche et création à l’UCLouvain, dans un cadre académique belge ? Quelle histoire ces formes hybrides de savoirs mobilisent-elles, et quels types de connaissances sont aujourd’hui reconnus comme valides ou légitimes ? En marge des savoirs dits scientifiques, quel regard porte-t-on sur les collaborations avec des artistes ? Quelle place leur accorde-t-on réellement — en temps, en moyens, en reconnaissance ? Cette résidence nous a offert un espace pour interroger en profondeur cette dynamique partenariale, ainsi que les tensions, les possibles et les défis qu’elle implique.
Alliages
Enfin, le 14 mai 2025 au Musée L de Louvain-la-Neuve, notre cursus s’est achevé par la mise en œuvre d’une exposition intitulée Alliages. Processus chimique et mélange de plusieurs éléments, Alliages suggère l’altération, la combinaison, la contamination de différentes matières pour en créer une nouvelle (Valentina Perazzini, curatrice de l’exposition). Ainsi, en développant différentes pistes, cet évènement de clôture de la résidence s’est divisé en trois actes : transmettre (à travers des performances de chant, de danse ou de poésie), extraire (à travers des œuvres contemporaines, des cartographies, des images d’archives ou des enregistrements) et collectionner (à travers des sculptures d’ailleurs ou des photographies). Au programme du vernissage interagissaient des performances et créations étudiantes avec un panel d’œuvres de différents artistes de multiples origines invités par Sammy Baloji.
Un terrain d’expérimentation
Cette aventure a été, pour beaucoup d’entre nous, une immersion dans l’organisation d’événements ou encore un terrain d’expérimentation concret. Elle a renforcé les liens entre étudiant·es, mais aussi avec des participant·es externes. Ainsi, Caroline Termonia, participante externe au campus et professeure de musique, se souvient de ne pas avoir anticipé qu’une production serait attendue en fin de parcours. C’est à la suite d’une discussion inspirante avec Sammy qu’est née en elle l’envie de « faire chanter les murs » du Musée L et de faire parler les objets. Elle décide alors, avec sa sensibilité, de prêter sa voix à deux statuettes exposées au cinquième étage.
Puis, très vite, les mots viennent et elle compose une chanson avec sa classe de formation musicale de l’académie d’Ottignies-Louvain-la-Neuve. Elle me confie exprimer toute sa gratitude envers Sammy, qui a su « donner vie à une idée », et se réjouit d’avoir pu transformer la théorie en pratique, en laissant libre cours à sa créativité. « Quel bonheur de faire quelque chose de beau, tous ensemble », conclut-elle. Ensemble, nous avons redécouvert les lieux culturels de Louvain et cocréé une bibliothèque vivante autour de la thématique centrale. La clôture de cette résidence fut également un inoubliable moment plein de joie à partager, sous un magnifique soleil de début d’été.
Sammy Baloji : « une expérience très enrichissante »
Dans ma proposition aux étudiant·es, j’avais prévu trois parties ou trois types d’éclairage. Une partie théorique où j’ai fait appel à des personnes-ressources comme Pierre-Philippe Fraiture, qui est intervenu pour présenter toute une réflexion sur le travail philosophique et littéraire de Mudimbe autour de la bibliothèque coloniale.
Un point de vue plus pratique a aussi été partagé par la Professeure et chercheuse de l’UCLouvain An Ansoms et son équipe de chercheur·euses de Goma, qui ont présenté les questions liées au territoire et aux titres fonciers dans la région des Grands Lacs. Ce qui a rendu tangible pour les étudiant·es la question de la territorialité.
Il y avait enfin une partie axée sur des expériences artistiques où j’ai pu faire intervenir des spécialistes ou des professionnels en art qui m’inspirent ou avec qui je collabore. Des personnes qui abordent la question de l’exploitation des ressources minières, notamment de l’uranium, ou qui s’intéresse à la production des savoirs autres participant à la production artistique et à la redéfinition des identités.
Tous ces témoignages d’expert·es, auxquels j’ajoutent le dialogue avec les étudiant·es et les pièces qu’ils et elles ont produites, ainsi que les nombreux échanges, dans la cartothèque de la Bibliothèque des sciences et technologies (qui rassemble de nombreuses cartes et ouvrages relatifs à l’Afrique coloniale, avec des données minérales, archéologiques, industrielles ou politiques…), dans la réserve patrimoniale, dans le Musée L ou ailleurs, avec des chercheur·euses, des archivistes, des professeur·es, des étudiant·es issus de différentes facultés, tous ces apports ont rendu cette expérience très enrichissante.
Avec l’appui d’UCLouvain Culture, j’envisage de publier en 2026 un ouvrage rassemblant tous ces éléments qui alimentent la réflexion sur l’héritage du colonialisme et les tiraillements de la modernité.