Centre de documentation sur l’islam contemporain

Fil d'actualité

Quinzaine 12-23 novembre 2018

Le devenir des sociétés musulmanes

F. Dassetto, Le devenir du Moyen-Orient, des pays méditerranéens et de l’islam. À propos de l’ouvrage de Gilles Kepel "Sortir du chaos". Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient.,5 novembre 2018. À l’occasion de la sortie du dernier livre du politologue G. Kepel, consacré aux multiples crises dans le monde musulman, le socio-anthropologue Felice Dassetto propose sur son blog un billet d’analyse de celui-ci. L’auteur met d’abord en avant la densité de l’ouvrage ainsi que son ambition à « profiler des scénarii d’avenir ». Après une synthèse des différentes parties de cet ouvrage mettant notamment en exergue les logiques de fond des décennies précédentes qui ressortent dans la partie historique ainsi qu’une analyse sur la question du jihadisme international qui remet en question la souveraineté des États, la seconde partie est consacrée aux révolutions arabes. La dernière partie dessine quant à elle les enjeux contemporains et tente d’ébaucher les contours d’une sortie de crise que le socio-anthropologue juge peu convaincante.

Persécutions des minorités religieuses : Inde

Ch. Thomas, Au cœur d’un ghetto musulman dans l’Inde de Narendra Modi, 21 novembre 2018. Les persécutions des minorités ethno-religieuses à travers le monde sont en hausse. Depuis l’arrivée des nationalistes au pouvoir en Inde, la coexistence religieuse devient de plus en plus difficile et les discriminations envers les minorités augmentent dans ce pays. La logique de communautarisation entretenue par le gouvernement incite à la « redistribution de l’espace urbain selon des clivages ethniques », c’est-à-dire à la création de ghettos. Déjà en 2002, des violences et pogroms ont lieu, notamment au Gujarat.  Les minorités musulmanes sont particulièrement visées. Elles ont le choix entre « quitter le sol indien, se convertir, ou prêter allégeance aux symboles identitaires hindous en confinant leurs pratiques religieuses à l’espace privé ». L’auteure de l’article a consacré un ouvrage à cette problématique en expliquant que même au sein des ghettos musulmans, on retrouve des logiques de domination telles que l’attitude caste supérieure à l’égard des plus défavorisés, mais aussi des transformations comme l’importance accordée à l’éducation des filles. Le livre de Ch. Thomas (2018), Pogroms et ghetto. Les musulmans dans l’Inde contemporaine, Karthala.  

L’entrepreneuriat des jeunes molenbeekois

S. Bannani, Molenbeek, le « ghetto » devenu hub d'entreprises innovantes, Middle East Eye. La commune bruxelloise la plus célèbre à travers le monde est non seulement présentée par la presse internationale comme une plaque tournante du terrorisme, mais aussi, en raison notamment de l’importante concentration de minorités issues de l’immigration qui s’y trouve, comme un ghetto culturel. Pourtant, au sein de cette commune, qui est l’une des plus pauvres de Belgique, se multiplient les plateformes dédiées aux nouvelles technologies et espaces de coworking. L’ambition de ces espaces est d’aider les jeunes molenbeekois à lancer leur propre activité, de rendre l’entrepreneuriat accessible. Ces organismes sont également convaincus que la commune comporte en son sein un important potentiel. Le développement de l’entrepreneuriat permet aussi de résorber l’important taux de chômage touchant ces jeunes et de redorer l’image de Molenbeek. La semaine dernière, l’un de ces organismes a d’ailleurs eu « le privilège » d’accueillir le Président français E. Macron dans le cadre de sa visite d’état de trois jours sur le territoire belge.

 Religion dans le monde du travail

L. Honoré, Fait religieux en entreprise : un phénomène devenu objet de management, The Conversation, 9 novembre 2018. L’observatoire du fait religieux est un organisme qui a été mis en place en 2012 afin d’évaluer l’impact du fait religieux dans le monde du travail. Les faits analysés sont principalement des comportements ou demandes particulières. Les situations conflictuelles sont liées à une densité religieuse forte qui engendre des situations conflictuelles au sein du management d’une entreprise nécessitant la mise en place d’outils de gestion de la religion au travail.

L’islam 2.0

S. Taussig, Quand l’islam 2.0 fascine les Latino-américaines, The Conversation, 13 novembre 2018. Grâce à internet, les minorités musulmanes éparpillées à travers le monde retissent des liens. En Amérique latine, le prosélytisme de certains prédicateurs sur les médias sociaux, devenus l’outil principal de diffusion d’un islam « déculturé » et conservateur, selon « le modèle des religions évangéliques et postchrétiennes ». Les femmes converties dans le cadre d’un islam conservateur sont vulnérables, notamment en raison de certaines pratiques sur internet, telles que le mariage. Des conflits de loyauté apparaissent également lorsque le prédicateur diffuse des normes en contradiction. Cependant, certains réseaux incitent les femmes à l’empowerment. On retrouve ainsi sur la toile également d’autres courants de l’islam comme le New Age qui combine des revendications aussi bien identitaires, que communautaire ou libertaire et ésotérique, en se rapprochant de l’islam mystique.

 

 

Analyses

Islam sur internet

 novembre 2018

Entretien avec la professeure Brigitte Maréchal qui a coordonné le numéro de Recherches sociologiques et anthropologiques RS&A portant sur les « Mises en scène musulmanes sur internet. Entre représentations de soi et enjeux de l’autorité ». (Vol 49, n° 1-2018)

Ce numéro de la revue est déjà disponible sous format papier, il peut être commandé ici.

CISMODOC - Vous avez coordonné un numéro de la revue Recherche sociologiques et anthropologiques portant sur les mises en scène des musulmans dans l’espace virtuel qui a été très investi par les musulmans. Quelles thématiques avez-vous analysées ?

B.M. : Je précise d’abord que ce numéro n’a pas traité de l’usage du web par l’islam radical. De nombreux travaux en parlent déjà. Nous nous sommes intéressés aux autres formes de l’islam, en particulier à celles destinées aux musulmans européens, francophones et anglophones, mais aussi arabes. Ainsi, par exemple l’article de M.-L. Boursin s’intéresse aux producteurs de comptines et de chansons à destination des enfants musulmans (“Famille musulmane” et “Paradise’s voice mini”), mais aussi à des artistes issus de répertoires divers (anasheed, rap et RnB) qui, en France et en Belgique notamment, connaissent un succès important et produisent de nouveaux imaginaires islamiques.  L. Remy analyse quant à lui un vidéaste populaire sur YouTube – Killuminaty – qui s’insère d’une manière singulière dans le débat sur la licéité de la musique en islam et propose, depuis un syncrétisme islamo-complotiste, des “décryptages” de la musique rap (ici le duo de rappeurs PNL) qui vont jusqu’à jeter l’anathème sur des rappeurs accusés d’être des “soldats du Diable”. Celui de K. Peterson examine les expressions culturelles et critiques de la communauté musulmane branchée américaine des Mipsterz dans une vidéo de mode féminine et leur utilisation des médias sociaux pour revendiquer une place dans les cultures américaines et islamiques tout en se dissociant de celles-ci. L’article de N. El Makrini s’attarde sur un magazine féminin musulman – Imane – qui se veut en prise avec son contexte francophone tout en pointant d’emblée ses spécificités par rapport à l’offre dominante des périodiques féminins en général. Y. Van Praet quant à lui se penche sur les enseignements de deux érudits musulmans traditionnels – le Mauritanien M. al Hasan Ould ad-Dedew et le marocain S. al-Kamalî – dont les interventions, diffusées en ligne par leurs disciples, illustrent la concurrence entre les modèles de transmission du savoir religieux et questionnent les lignes de démarcation contemporaines entre les courants intra-islamiques. L’avant-dernier article rédigé par Gh. Djelloul se concentre sur un célèbre TV-prédicateur algérien, le cheikh Chemsedine el Djazaïri, emblématique de la transition du régime vers un ordre médiatique semi-autoritaire et de la mainmise du politique sur le religieux en Algérie, et dont internet a démultiplié les (contre)publics. Enfin, mon article s’attarde sur des musulmans britanniques ordinaires qui présentent une image a priori assez banale, moderne et enjouée, de l’islam à partir de leur clip Happy Muslims, mais qui engendrent des réactions plus ou moins virulentes de la part d’opposants conservateurs au point que toutes les vidéos concernées se répondent et finissent par pouvoir être appréhendées comme un “événement”.

CISMODOC Ce sont des aspects très diversifiés. Y a-t-il des constantes dans la communication ?

 B.M. : Les mises en scène se déclinent entre autres au gré de quatre variables abordées de manière complémentaire, y compris dans des milieux conservateurs : un goût pour les images esthétiques, l’usage intensif de musiques, l’emploi de modalités expressives liées au ludique ou à l’humour, sachant que celles-ci sont par ailleurs plus ou moins soumises à la tension pudeur-honneur, qui continue de traverser les préoccupations de la plupart des milieux musulmans. Quant à l’importance accordée au “spectacle” et à une certaine théâtralité, on l’observe à travers une sensibilité ou même un goût plus ou moins prononcé pour l’esthétique et qui vise à produire une ambiance cohérente ou même un ravissement qui marque les esprits.  On remarque par ailleurs qu’une large place est laissée à l’image, ce qui montre le dépassement des interdits concernant la figuration en islam.

CISMODOC - Que disent ces productions sur les musulmans contemporains ? 

B.M. : L’attention portée sur les mises en scène de l’islam sur internet permet d’affiner et d’élargir les connaissances que nous avons de ces dynamiques contemporaines, au moins sur base d’une meilleure compréhension des sensibilités des acteurs, souvent collectifs, concernés dans les productions analysées dans ce dossier. On assiste à une réinvention de la réalité par le biais de figures, d’images, de sons et de mots. On a donc des matériaux riches pour esquisser une analyse culturelle des imaginaires musulmans contemporains, en intégrant pleinement la conflictualité inhérente à la diversité de ces derniers. 

CISMODOC - Cette pluralité et cette conflictualité ne posent-elles pas la question du rapport que les auteurs de ces productions entretiennent avec l’autorité religieuse ?

B.M. : En effet, on note tout d’abord une transformation contemporaine de la propagation du message islamique (da’wa) mais aussi des figures d’autorité islamique qui sont très mouvantes, constamment reconstruites selon des légitimités distinctes et concurrentielles. A la lumière de la plupart des analyses présentées dans ce dossier, qui concernent avant tout les productions développées par des musulmans plutôt que la réception de ces dernières, on constate que celles-ci sont habituellement envisagées comme s’insérant dans le cadre de la propagation de l’islam : la da’wa demeure un, sinon “le” cadre légitimant l’action de la plupart des acteurs. Dans le cadre de cette propagation du message islamique, l’autorité religieuse apparaît multiple et décentralisée, susceptible d’être réappropriée par tout musulman. Il est aussi interpellant de constater que les références aux textes fondateurs sont souvent très discrètes et que le caractère islamique des productions dépend habituellement plutôt avant tout des caractéristiques des personnes qui s’y investissent ou de la mobilisation d’objets matériels qui témoignent de cette islamité.

CISMODOC – Mais pourquoi et avec quelles motivations des personnes investissent-elles dans ces productions ?

B.M. : Elles sont variées. On constate tout d’abord qu’il y a l’importance accordée à l’expression de soi, en lien à l’individualisation. C’est un aspect très important, commun d’ailleurs à une bonne partie de la production du web.  Viennent ensuite d’autres motivations : celles d’encadrer la foi des musulmans, que ce soit par des enseignements et/ou des rappels islamiques, des mises en garde adressées aux coreligionnaires contre des comportements jugés déviants, ou encore développer des arguments en faveur de positions contestataires, notamment face à la société occidentale. 

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Nos nouveautés

M. Brignone, « Les transformations en cours dans l’islam marocain », novembre 2018, 7p. Dès 2002, le Maroc s’est engagé dans une profonde restructuration du champ religieux, pour affronter, à l’intérieur, les lectures fondamentalistes et promouvoir, à l’extérieur, un Islam tolérant et modéré. Au cœur de ce projet se trouve l’Université Qarawiyyin, qui s’est vu confier la tâche de former les oulémas de demain. > En savoir plus

N. El’ Makrini, Rapport des musulmans contemporains au Coran, octobre 2018, 4 p. Cette sélection bibliographique est un compte rendu du numéro 23 de la revue Oasis. Fondazione Internazionale Oasis (dir.) (2016), Le Coran et ses gardiens > En savoir plus

Entretien avec Lionel Remy, à propos de son ouvrage : "Le parti ISLAM. Filiations politiques, références et stratégies. Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan", octobre 2018, 3 p. C'est un parti qui a un nombre très réduit de membres et pourtant, il a eu un large écho médiatique, et aux dernières élections communales il a récolté quelques 5.000 voix.  > En savoir plus

B. Brodard, « La formation des autorités religieuses musulmanes en Suisse », juin 2018, 12 p. En Suisse, la formation des autorités religieuses musulmanes est devenue un enjeu public. Ces dernières années, l’islam a acquis en visibilité et est devenu un thème largement médiatisé et discuté politiquement. > En savoir plus

A. Belhaj, N. El Makrini et B. Maréchal, « La notion du juste milieu en islam (Wasatiyya) », mai 2018, 10 p. La formule « l’islam du juste milieu » est très populaire dans le monde musulman contemporain, y compris parmi les citoyens musulmans européens pour qualifier l’islam vécu ou promu par des personnes ou groupes islamiques qui visent à témoigner d’un islam à la fois orthodoxe et adapté au contexte. Cette expression courante, d’apparence anodine, suscite toutefois perplexité au sein d’un public peu averti quant à la teneur concrète des discours musulmans véhiculés sous ce label. > En savoir plus

Gh. Djelloul et B. Maréchal, L’islam et les musulmans en Belgique : Quelques repères historiques, démographiques et organisationnels , avril 2018, 7 p. La présence musulmane en Belgique remonte essentiellement au milieu des années 1960, même s’il y a des musulmans dans le pays depuis le XIXème siècle. [...] En cinquante ans, et notamment dans le prolongement de la reconnaissance officielle de l’islam en 1974, les dynamiques musulmanes d’implantation et d’investissement se sont transformées et diversifiées. > En savoir plus

N. El’Makirini et B. Maréchal, Le vécu des musulmans européens en tensions : une brève présentation des enjeux du devenir de l’islam contemporain, février 2018, 6 p. Depuis les années 1970, dans le monde musulman ainsi qu’en Europe, « l’islam est redevenu un axe de référence pour les individus et pour la société » (Dassetto : 2004) mais les attentats récemment perpétrés au nom de l’islam dans les pays occidentaux et la violence présente dans le monde arabo-musulman depuis quelques décennies renforcent l’idée que les discours voire les pratiques des mouvements radicaux dominent et sont les plus actifs dans le vécu des populations musulmanes. > En savoir plus

Gh. Djelloul et N. El’Makrini, Le féminisme islamique comme courant minoritaire en voie d’institutionnalisation, janvier 2018, 17 p. Le « Féminisme islamique » est un courant de pensée relativement récent, de production intellectuelle, autour d'un corpus religieux, alimenté par un réseau transnational de militantes  dans des contextes socio-politiques très contrastés. L’objectif de cet article est de dresser le panorama des luttes communes et des modalités d’action des différents collectifs qui l’animent, pour réfléchir dans un deuxième temps au degré d’institutionnalisation atteint par ces groupes de militantes. > En savoir plus

Entretien avec Felice Dassetto, à propos de son ouvrage : Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1070-2018). Dans le cadre d’un entretien mené au CISMOC en avril 2018, le Prof. F. Dassetto revient ici sur les motivations à la base de cet ouvrage ainsi que sur les jalons qui ont façonné sa réflexion sociologique sur le radicalisme violent islamique. > En savoir plus