Centre de documentation sur l’islam contemporain

Fil d'actualité

Fil d'actualité : 2-13 septembre 2019

Polémique autour du concept d’islamophobie

La phrase prononcée par le philosophe Henri Peña-Ruiz lors d’un cours donné dans le cadre de l’université d’été de La France Insoumise sur « le droit d’être islamophobe » et les controverses qui ont suivi démontrent que le débat sémantique et idéologique agite encore le milieu intellectuel et militant. La définition du terme reste également un sujet polémique, Henri Peña-Ruiz lui donnant le sens de la critique de la religion excluant les hostilités à l’égard des musulmans. En effet, la controverse oppose deux camps : ceux qui optent pour la signification littérale et ceux qui l’élargissent aux hostilités envers les musulmans. Dans le fil d’actualité du Cismodoc nous allons profiter de la sortie du numéro quatre de Be-Pax sur l’islamophobie et de l’interview de Philippe d’Irbarne pour exposer les deux camps qui s’opposent sur la signification et l’existence de l’islamophobie. Le premier concerne la France et le second la Belgique.

J. André, Philippe d'Iribarne : « On disqualifie toute interrogation des aspects problématiques de l’islam », Le Monde des Religions, 3 septembre 2019. Pour l’auteur qui est directeur de recherche au CNRS, le concept est idéologique et sert à « neutraliser toute opposition à la montée de l’islamisme ». Il estime que les actes islamophobes sont rares et réfute l’idée d’un phénomène de discrimination généralisé envers les musulmans. Il estime que les réactions face à certaines pratiques religieuses visibles, telles que le port du voile, sont rationnelles et légitimes. Il affirme en outre que les données en sciences sociales contredisent l’idée d’un climat islamophobe généralisé au sein de la société française. Il évoque le rapport réalisé par l’Institut Montaigne qui montre que la crainte des employeurs est par exemple d’engager des « musulmans à problème » et préfère des profils plus « rassurants », c'est-à-dire non musulmans. Ils préconisent l’assimilation des musulmans aux valeurs françaises. L’auteur refuse également l’idée de domination occidentale sur les sociétés musulmanes.

E. Socz, et al., « Islamophobie : mettre fin aux discriminations », BePax n°3, juillet-août 2019. Ce numéro s’intéresse au phénomène d’islamophobie et propose des pistes d’action pour lutter contre celui-ci. Les différents auteurs, pour la plupart militants antiracistes, s’accordent sur le climat général d’islamophobie ainsi que sur sa dimension structurelle, systémique et multidimensionnelle. Ils opèrent également un choix de définition, l’islamophobie concernant les hostilités et discriminations envers les personnes musulmanes - ou présumées telles - afin que les pouvoirs publics prennent en compte le phénomène. Le premier texte d’E. Szoc revient sur ce débat sémantique en reconnaissant la confusion du terme qui provoque un amalgame entre « une religion et ses pratiquants ». En effet, le sens littéral et étymologique exprime la crainte de l’islam et non des musulmans. Les opposants à cette appellation craignent notamment un retour du blasphème. Pour E. Szoc, qui affirme le caractère massif de la discrimination, la priorité ne doit pas porter sur les débats sémantiques qui ont tendance à nier la réalité, mais plutôt sur la lutte contre le rejet des musulmans. Les deux contributions suivantes - M. Chiari et S. Gelen - traitent de la dimension sexiste et plurielle de l’islamophobie en mobilisant le concept d’intersectionnalité. Ces deux auteurs mettent ainsi en exergue la pluralité des discriminations (de sexe, de race et classe) que subissent les femmes musulmanes en faisant appel au courant décolonial. M. Chairi (CCIB) préconise une convergence des luttes, la création d’espaces de parole pour les femmes victimes, la mise en œuvre d’une politique inclusive, la construction d’un discours positif ainsi que l’analyse des conséquences psychosociales sur les populations musulmanes. S. Gelen met quant à elle l’accent sur le fait que le capitalisme néo-libéral contribue à la racialisation et au sexisme, car il s’agit d’un système de domination qui ne s’appuie non sur les races biologiques, mais sur les spécificités culturelles. Elle milite pour un féminisme décolonial et est d’ailleurs la fondatrice d’un collectif féministe Kahina, dont l’un des objectifs est de donner la parole aux femmes musulmanes, de montrer que les voies d’émancipation sont multiples, mais aussi de combattre les interdictions d’accès aux femmes voilées d’espaces considérés comme émancipateurs tels que l’éducation et l’emploi. Dans l’interview de K. Rabahi - directrice d’ENORB (European Network on Religion and Belief), auparavant bénévole au CCIF et employée à l’ENAR - l’aspect genré du processus d’islamophobie est également évoqué, mais les victimes sont principalement des hommes. Elle s’appuie principalement sur les mesures anti-terroriste et sécuritaire, la pratique du contrôle de faciès et de ciblage. Le numéro se clôture par une interview de V. Cornil, ancien directeur du MRAX, qui s’attarde sur l’islamophobie dans les milieux de gauche et progressistes. Il recommande la participation des musulmans aux débats publics et préconise une meilleure organisation de l’associatif musulman ainsi qu’une meilleure reconnaissance de la part des pouvoirs publics.

Postcolonialisme

E. Mahieddin, La controverse postcoloniale en France , ltshs hypotheses.org, 5 septembre 2019. Il s’agit d’un compte rendu d’une thèse de doctorat intitulée « Le moment français du postcolonial. Pour une sociologie historique d’un débat intellectuel » soutenue par Anne-Claire Collier en 2018.  L’auteure met en lumière la constitution du concept post-colonial et sa politisation grâce à une recontextualisation et une relecture du concept. Elle le fait à travers trois espaces sociaux : l’espace politique et d’autres espaces de production du savoir comme l’espace savant (universitaire) et intellectuel (plus large que le monde académique où circulent les idées et les théories, les autres espaces de diffusion des idées). Les débats autour de la notion de post-colonialisme font généralement référence aux résidus du colonialisme dans l’histoire contemporaine. Un courant de pensée, qui s’amplifiera suite à la publication de l’ouvrage d’E. Saïd. L’auteure ne définit cependant pas la notion de post-colonialisme, mais montre que le « brouillage disciplinaire renforce les suspicions de faiblesses épistémologiques et méthodologiques et pose la question des frontières scientifiques ». Elle met en outre en exergue les divergences de traitement de ce vocable dans les revues. Un autre apport de la thèse est l’analyse des postures favorables et de ceux qui portent un regard critique.

Le Djihadisme en Afrique de l’Ouest

M. Savadogo, Comment s’explique la prolifération des groupes extrémistes au Burkina Faso ?, The Conversation, 5 septembre 2019. Depuis les révolutions arabes de 2011 et plus précisément la chute du régime libyen, le Burkina Faso est dans une instabilité et une dégradation sécuritaire croissante avec des attaques terroristes qui se multiplient. Si dans un premier temps les mouvements extrémistes venaient principalement du Mali voisin, à l’heure actuelle - même si ce dernier reste une base arrière - les mouvances djihadistes comme Al-Qaïda recrutent de combattants locaux. Le djihadisme devient ainsi endogène en raison de la naissance de groupe proprement local. Ces groupes djihadistes s’installent dans les zones rurales souvent caractérisées par une absence de l’état. Ils y exploitent ainsi son affaiblissement, sa mauvaise gestion et les tensions communautaires.

Des femmes imames

Belga, Deux femmes imames ont dirigé un temps de prière, une première en France, RTBF, 8 septembre 2019. Alors que le développement de mosquées dirigées par des femmes se multiplie à travers le monde, la direction d’une prière par une femme dans une mosquée est présentée comme un événement inédit dans plusieurs journaux français. En effet, la pratique bouscule les habitudes du paysage musulman français dans lequel la majorité des imams sont des hommes. D’ailleurs, la prière s’est déroulée dans un lieu secret et le lieu des prochaines n’est pas divulgué. Dans les milieux religieux et au sein de la communauté musulmane, les controverses et les résistances aux lieux de prière mixte - ou dirigé par une femme - persistent.

L’industrie du pèlerinage

S. McLoughlin, Mapping the UK's Hajj Sector: Moving Towards Communication and Consensus, University of Leeds, août 2019. Un rapport indépendant sur l’industrie du Hajj au Royaume-Uni a été réalisé par l’Université de Leeds en partenariat avec le Conseil des hadjis britanniques « Council of British Hajjis ». Il apporte des éclairages sur les pratiques de ce cinquième pilier de l’islam en contexte européen. Avec la massification, les autorités saoudiennes ont également modernisé l’organisation du Hajj et l’accueil des pèlerins.  Il s’agit d’un secteur en pleine expansion et mutation.  Aussi, le pèlerinage se fait de moins en moins de manière indépendante et de plus en plus par l’intermédiaire d’agences de voyages spécialisées. Le Hajj est devenu un marché juteux qui nécessite une régulation. Alors qu’on assiste à des transformations des attentes par rapport aux pèlerinages au sein de la diaspora - notamment parce que certaines, au sein des communautés musulmanes, font partie des classes moyennes et sont plus éduquées, plus professionnelles, le rapport met en exergue le manque d’organisation ainsi qu’un manque de professionnalisme du secteur des agences de voyages organisant le pèlerinage. Le dossier pointe particulièrement un manque de communication entre les organisateurs et les pèlerins. Contrairement aux pays majoritairement musulmans, le pèlerinage semble se faire de plus en plus jeune. Le rapport souligne également que les organisateurs issus des « secondes générations » pourraient changer la donne en modernisant et professionnalisant l’industrie du pèlerinage. Le rapport fait des recommandations notamment en matière d’information des pèlerins et de transparence. Il préconise par exemple l’organisation de séminaires sur la santé ainsi qu’une meilleure collaboration avec le secteur de la recherche.

Un glossaire du champ lexical radical

Y. Chiheb, « Le vocabulaire islamique : Mots-clés du langage théologique religieux de l’islam salafo-wahhabite », Centre Français de Recherche sur le Renseignement, juillet 2019. Le centre Français de Recherche sur le Renseignement vient du publier un rapport regroupant les termes utilisés par les mouvances islamiques.  Ce glossaire a été établi à partir des notions issues du « terrain ». Concrètement, il se présente sous forme de liste de mots répertoriés à partir de l’écoute, par les services de renseignement français, de conversations de personnes radicalisées.  L’objectif du document est de refléter la réalité des utilisations de ces notions dans le champ sémantique de l’islamisme radical. Après une contextualisation historique de l’islam, l’auteur s’attarde sur le Wahhabisme et le rôle qu’il joue dans l’islam radical. La deuxième partie consacrée au glossaire, elle est composée de quinze rubriques comprenant aussi bien les références de l’islam politique, le référentiel juridique modélisé des salafistes, la littérature de base des salafistes, etc. que les significations historique, politique ou religieuse des noms des mosquées en France. 

Un manuel d'apprentissage wahhabite interdit

A. Benjamin, Jugé dangereux, un manuel d'apprentissage de l'islam interdit aux enfants en France, Saphirnews, 24 août 2019. Trois ans de prison et 75 000 euros d'amende pour violation d’un arrêté ministériel de l’Intérieur interdisant non seulement la vente, mais également la mise à disposition pour des enfants ainsi que son exposition publique du livre d’apprentissage wahabbite « Apprendre le Tawhid aux enfants » daté du 5 juillet 2019 et rédigé par le fondateur de cette doctrine Mohammed Ibn Abd al-Wahhab. Les motifs évoqués par l’arrêté sont « l’incitation à la haine et à la discrimination » envers les personnes ne pratiquant pas l’islam rigoriste wahhabite.

Le Cachemire

J-P. Filiu, La tragédie du Cachemire en cinq actes, Un si Proche Orient, 7 août 2019. Dans ce billet, l’auteur rappelle les cinq moments historiques de la crise au Cachemire qui dure depuis la partition de l’Inde en 1947. Pour des raisons historiques, le Cachemire majoritairement musulman sera rattaché à ce moment-là à l’Inde en échange d’une promesse d’autonomie. Depuis, la population locale est coincée entre les deux puissances rivales : l’Inde et le Pakistan. Le référendum d’autodétermination sous contrôle international n’aura jamais lieu. Cette situation conflictuelle aura également comme conséquence une militarisation importante de la région.  À la fin des années 1980, on assiste à l’émergence de l’islamisme et du djihadisme. À partir du milieu des années 1990, la région sera le théâtre d’une « escalade terroriste » ce qui provoquera une intensification des affrontements entre les deux puissances. Le statut différencié disposant d’une autonomie relative sera officiellement révoqué ce 5 août 2019, ce qui mettra fin aux aspirations d’indépendance de la région.

« Sea, halal and sun »

N. Osman, Sea, halal and sun : les vacances islamiques ont le vent en poupe, Middle East Eye, 16 juillet 2019. Afin de séduire les religieux musulmans, les tour-opérateurs développent depuis quelques décennies le tourisme « halal ». Contrairement à ce que laisserait supposer ce concept, il ne s’agit pas d’un tourisme religieux dont l’objet est la dévotion ou une demande spirituelle. Il s’agit plutôt de la recherche de moments de loisirs et de détente s’inscrivant dans l’esprit du temps avec une volonté de respecter les règles religieuses. Cette tendance et nouvelle pratique touristique s’explique par divers facteurs, les deux principaux étant d’une part le changement des pratiques de voyages des jeunes issus de l’immigration qui ont des habitudes de voyage différentes de leurs parents (ils rentrent moins dans le pays d’origine car les attaches et liens familiaux se transforment) et d’autre part, une liberté de mouvement des femmes de culture musulmane plus importante.  La féminisation de la pratique du voyage est liée à un célibat prolongé ainsi qu’à une indépendance financière.  Enfin, notons que le « tourisme halal » s’inscrit dans le champ plus large du « marché halal ».

Les institutions européennes et les religions

F. Dassetto, Les institutions européennes face aux religions et à la complexe question de l’islam. Tâtonnements en attente d’une vision globale Essai prospectif, Cahiers du Cismodoc, juin 2019, 64 p. « Que doivent faire les états en matière de religion ? On pourrait répondre qu’ils ne doivent rien changer par rapport aux équilibres qui se sont forgés durant les siècles précédents, lors de la constitution des États-nations modernes. Équilibre incertain, qui a vu des issues différentes en Europe, allant de la totale séparation entre religions et état jusqu’à des rapports plus conciliants et réciproquement fonctionnels. Ne rien faire, d’autant plus que les instances religieuses connaissent une perte d’emprise sur les populations dans un bon nombre de pays ou bien, au contraire, en profiter pour liquider les privilèges que les religions ont réussi à garder ? Que doivent faire les instances européennes ? ».

La Turquie

Un ouvrage, datant de 2011, est disponible en Open Access sur la Turquie intitulé « La Turquie au Moyen-Orient. Le retour d’une puissance régionale ? » aux éditions CNRS. L’objet de l’ouvrage est d’analyser le « retour de la Turquie au Moyen-Orient, région instable et en pleine recomposition, alors qu’elle avait tourné le dos après la chute de l’Empire ottoman ». L’identité turque s’était progressivement axée sur la base d’État-nation et une politique étrangère tournée vers un rapprochement avec le camp occidental. Une époque où le regard était plein de préjugés sur les pays arabes considérés alors comme « un espace d’arriération politique, économique et culturelle ». Une analyse de cette nouvelle puissance et de ce nouvel investissement dans la région à travers des paramètres tels que l’histoire, le contexte économique, politique et culturel. Une seconde partie du livre traite de la diplomatie de la Turquie dans ses relations avec des pays de la région. S’agit-il d’une ambition impériale ou d’un « néo-ottomanisme » ? L’ouvrage apporte des éléments de réponse aux ambitions de la politique étrangère turque, l’objectif étant « d’éclairer les motivations de la Turquie et d’examiner les effets de son activisme diplomatique, d’ouvrir aussi quelques pistes de réflexion pour en évaluer les perspectives à moyen terme ».

 

Analyses

Islam sur internet

 

Entretien avec la professeure Brigitte Maréchal (directrice du Cismoc) qui a coordonné le numéro de Recherches sociologiques et anthropologiques RS&A portant sur les « Mises en scène musulmanes sur internet. Entre représentations de soi et enjeux de l’autorité ». (Vol 49, n° 1-2018)

 

CISMODOC - Vous avez coordonné un numéro de la revue Recherche sociologiques et anthropologiques portant sur les mises en scène des musulmans dans l’espace virtuel qui a été très investi par les musulmans. Quelle est la particularité du numéro ? Quelles thématiques avez-vous analysées ?

Prof. B.M. : Je précise d’abord que ce numéro n’a pas traité de l’usage du web par l’islam radical. De nombreux travaux en parlent déjà. Nous nous sommes intéressés aux autres formes de l’islam, en particulier à celles destinées aux musulmans européens, francophones et anglophones, mais aussi arabes. Ainsi, par exemple l’article de M.-L. Boursin s’intéresse aux producteurs de comptines et de chansons à destination des enfants musulmans (“Famille musulmane” et “Paradise’s voice mini”), mais aussi à des artistes issus de répertoires divers (anasheed, rap et RnB) qui, en France et en Belgique notamment, connaissent un succès important et produisent de nouveaux imaginaires islamiques.  L. Remy analyse quant à lui un vidéaste populaire sur YouTube – Killuminaty – qui s’insère d’une manière singulière dans le débat sur la licéité de la musique en islam et propose, depuis un syncrétisme islamo-complotiste, des “décryptages” de la musique rap (ici le duo de rappeurs PNL) qui vont jusqu’à jeter l’anathème sur des rappeurs accusés d’être des “soldats du Diable”. Celui de K. Peterson examine les expressions culturelles et critiques de la communauté musulmane branchée américaine des Mipsterz dans une vidéo de mode féminine et leur utilisation des médias sociaux pour revendiquer une place dans les cultures américaines et islamiques tout en se dissociant de celles-ci. L’article de N. El Makrini s’attarde sur un magazine féminin musulman – Imane – qui se veut en prise avec son contexte francophone tout en pointant d’emblée ses spécificités par rapport à l’offre dominante des périodiques féminins en général. Y. Van Praet quant à lui se penche sur les enseignements de deux érudits musulmans traditionnels – le Mauritanien M. al Hasan Ould ad-Dedew et le marocain S. al-Kamalî – dont les interventions, diffusées en ligne par leurs disciples, illustrent la concurrence entre les modèles de transmission du savoir religieux et questionnent les lignes de démarcation contemporaines entre les courants intra-islamiques. L’avant-dernier article rédigé par Gh. Djelloul se concentre sur un célèbre TV-prédicateur algérien, le cheikh Chemsedine el Djazaïri, emblématique de la transition du régime vers un ordre médiatique semi-autoritaire et de la mainmise du politique sur le religieux en Algérie, et dont internet a démultiplié les (contre)publics. Enfin, mon article s’attarde sur des musulmans britanniques ordinaires qui présentent une image a priori assez banale, moderne et enjouée, de l’islam à partir de leur clip Happy Muslims, mais qui engendrent des réactions plus ou moins virulentes de la part d’opposants conservateurs au point que toutes les vidéos concernées se répondent et finissent par pouvoir être appréhendées comme un “événement”.

CISMODOC Ce sont des aspects très diversifiés. Y a-t-il des constantes dans la communication ?

Prof. B.M. : Les mises en scène se déclinent entre autres au gré de quatre variables abordées de manière complémentaire, y compris dans des milieux conservateurs : un goût pour les images esthétiques, l’usage intensif de musiques, l’emploi de modalités expressives liées au ludique ou à l’humour, sachant que celles-ci sont par ailleurs plus ou moins soumises à la tension pudeur-honneur, qui continue de traverser les préoccupations de la plupart des milieux musulmans. Quant à l’importance accordée au “spectacle” et à une certaine théâtralité, on l’observe à travers une sensibilité ou même un goût plus ou moins prononcé pour l’esthétique et qui vise à produire une ambiance cohérente ou même un ravissement qui marque les esprits.  On remarque par ailleurs qu’une large place est laissée à l’image, ce qui montre le dépassement des interdits concernant la figuration en islam.

CISMODOC - Que disent ces productions sur les musulmans contemporains ? 

Prof. B.M. : L’attention portée sur les mises en scène de l’islam sur internet permet d’affiner et d’élargir les connaissances que nous avons de ces dynamiques contemporaines, au moins sur base d’une meilleure compréhension des sensibilités des acteurs, souvent collectifs, concernés dans les productions analysées dans ce dossier. On assiste à une réinvention de la réalité par le biais de figures, d’images, de sons et de mots. On a donc des matériaux riches pour esquisser une analyse culturelle des imaginaires musulmans contemporains, en intégrant pleinement la conflictualité inhérente à la diversité de ces derniers. 

CISMODOC - Cette pluralité et cette conflictualité ne posent-elles pas la question du rapport que les auteurs de ces productions entretiennent avec l’autorité religieuse ?

Prof. B.M. : En effet, on note tout d’abord une transformation contemporaine de la propagation du message islamique (da’wa) mais aussi des figures d’autorité islamique qui sont très mouvantes, constamment reconstruites selon des légitimités distinctes et concurrentielles. A la lumière de la plupart des analyses présentées dans ce dossier, qui concernent avant tout les productions développées par des musulmans plutôt que la réception de ces dernières, on constate que celles-ci sont habituellement envisagées comme s’insérant dans le cadre de la propagation de l’islam : la da’wa demeure un, sinon “le” cadre légitimant l’action de la plupart des acteurs.

Dans le cadre de cette propagation du message islamique, l’autorité religieuse apparaît multiple et décentralisée, susceptible d’être réappropriée par tout musulman. Il est aussi interpellant de constater que les références aux textes fondateurs sont souvent très discrètes et que le caractère islamique des productions dépend habituellement plutôt avant tout des caractéristiques des personnes qui s’y investissent ou de la mobilisation d’objets matériels qui témoignent de cette islamité.

CISMODOC – Mais pourquoi et avec quelles motivations des personnes investissent-elles dans ces productions ?

Prof. B.M. : Elles sont variées. On constate tout d’abord qu’il y a l’importance accordée à l’expression de soi, en lien à l’individualisation. C’est un aspect très important, commun d’ailleurs à une bonne partie de la production du web.  Viennent ensuite d’autres motivations : celles d’encadrer la foi des musulmans, que ce soit par des enseignements et/ou des rappels islamiques, des mises en garde adressées aux coreligionnaires contre des comportements jugés déviants, ou encore développer des arguments en faveur de positions contestataires, notamment face à la société occidentale. 

Ce numéro de la revue est déjà disponible sous format papier, il peut être commandé ici.

 

Nos nouveautés

F. Dassetto, Les institutions européennes face aux religions et à la complexe question de l’islam. Tâtonnements en attente d’une vision globale Essai prospectif, juin 2019, 64 p. Que doivent faire les états en matière de religion ? On pourrait répondre qu’ils ne doivent rien changer par rapport aux équilibres qui se sont forgés durant les siècles précédents, lors de la constitution des États-nations modernes. Équilibre incertain, qui a vu des issues différentes en Europe, allant de la totale séparation entre religions et état jusqu’à des rapports plus conciliants et réciproquement fonctionnels. Ne rien faire, d’autant plus que les instances religieuses connaissent une perte d’emprise sur les populations dans un bon nombre de pays ou bien, au contraire, en profiter pour liquider les privilèges que les religions ont réussi à garder ? Que doivent faire les instances européennes ? > En savoir plus

A. Belhaj, « Tajdid (renouveau) ». In : Vocabulaire de l'Islam (online), avril 2019, p. 3. Le terme tajdid (renouveau) dérivé de la racine j-d-d donne un sens de nouveauté, de grandeur, d’effort, de chance, de renouveau, etc.Dans la pensée islamique pré-moderne, le concept de tajdid ou de tajaddud (son synonyme) n’a été utilisé que dans la période tardive (14ème-15ème siècles), dans le sens de renouveler l’application du Coran et de la sunna dans les commentaires du hadith.

N. El Makrini, « N. Tabbara (2018), « L’islam pensé par une femme, Bayard ».  In : Compte rendu du Cismodoc (online), avril 2019, p. 3.  Riche d’un parcours personnel et intellectuel varié, N. Tabbara souhaite être une voix parmi d’autres en proposant une manière de vivre sa religiosité en phase avec son temps. Dans son ouvrage « L’islam pensé par une femme », elle prône une nouvelle interprétation de l’islam qui doit, selon elle, se faire à partir du Coran. > En savoir plus

N. El’Makrini, « Pratique médicale, spiritualité et Islam », mars 2019, p. 17. Au cours de ces dernières années, les sociétés européennes se considérant comme affranchies du religieux, ou du moins au sein desquelles la religion détermine de moins en moins les comportements quotidiens, sont confrontées à des débats suscités par des affirmations identitaires, culturelles et religieuses. Ce phénomène traverse l’ensemble des champs sociaux, y compris le champ médical. Aux réalités diverses, psychologiques, socio-économiques, etc., auxquels sont confrontés les professionnels de la santé, ils doivent aujourd’hui également prendre en considération la multiplicité des héritages ainsi que les différentes références culturelles et religieuses.

Gh. Djelloul, « Ismaël Saïdi et Michael Privot (2018), Mais au fait, qui était vraiment Mahomet?, Flammarion », In : Compte rendu du Cismodoc(online), mars 2019, 2p. Ce livre a vocation à rendre accessible une somme importante de connaissances tirées de travaux de sciences humaines et sociales concernant l’environnement socio-politique du prophète de l’islam. Loin de constituer une énième biographie traditionniste dans le style narratif de la sira nabawiya (la vie du prophète), les auteurs procèdent au contraire à la déconstruction de nombreux récits mythologiques contenus dans cette « histoire sainte ». > En savoir plus

N. El’Makrini, « Les tenues « islamiques » des femmes : le voile partiel et intégral », mars 2019,7 p. La tenue vestimentaire des femmes musulmanes dans l’espace extra-domestique varie selon la région, l’origine sociale, l’urbanité ou le degré d’attachement à la norme islamique. Cette norme ne donne pas de réponse définitive sur la forme de cette tenue vestimentaire. > En savoir plus

Belhaj A., Dassetto F. et El’Makrini N., Le chiisme et les quarante ans de la révolution iranienne, janvier 2019, 62 p. En janvier et février 2019, l’Iran célèbre le 40ème anniversaire de la révolution islamique qui a mené à la fondation de la République islamique en 1979. Il s’agit d’un élément majeur de l’histoire contemporaine de l’islam, du Moyen-Orient et du monde qui a eu et continue à avoir des conséquences géopolitiques importantes. > En savoir plus

M. Brignone, « Les transformations en cours dans l’islam marocain », novembre 2018, 7p. Dès 2002, le Maroc s’est engagé dans une profonde restructuration du champ religieux, pour affronter, à l’intérieur, les lectures fondamentalistes et promouvoir, à l’extérieur, un Islam tolérant et modéré. Au cœur de ce projet se trouve l’Université Qarawiyyin, qui s’est vu confier la tâche de former les oulémas de demain. > En savoir plus

N. El’Makrini « Jean-Claude Kaufmann (2018). Burkini: Autopsie d'un fait divers, Les Liens qui Libèrent », In : Compte rendu du Cismodoc(online), décembre 2018, 2p. Le sociologue J-Cl. Kaufmann s’était déjà penché sur la question de la nudité et de l’exposition du corps de la femme à la plage, à travers la « pratique des seins nus » dans son ouvrage « Corps de femmes, regards d’hommes », publié en 1995.  Dans cet ouvrage, il analyse l’esthétique des gestes ainsi que les règles et comportements subtils, complexes et précis en vigueur dans cet espace, comme par exemple le contrôle du regard et ce que E. Goffman nomme « l’inattention respectueuse ». Dans le présent ouvrage, il poursuit ce travail d’analyse et de compréhension à partir de l’emballement médiatique et la « crise du burkini » qui a eu lieu en France durant l’été 2016. > En savoir plus

N. El’ Makrini, Rapport des musulmans contemporains au Coran, octobre 2018, 4 p. Cette sélection bibliographique est un compte rendu du numéro 23 de la revue Oasis. Fondazione Internazionale Oasis (dir.) (2016), Le Coran et ses gardiens > En savoir plus

Entretien avec Lionel Remy, à propos de son ouvrage : "Le parti ISLAM. Filiations politiques, références et stratégies. Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan", octobre 2018, 3 p. C'est un parti qui a un nombre très réduit de membres et pourtant, il a eu un large écho médiatique, et aux dernières élections communales il a récolté quelques 5.000 voix.  > En savoir plus

B. Brodard, « La formation des autorités religieuses musulmanes en Suisse », juin 2018, 12 p. En Suisse, la formation des autorités religieuses musulmanes est devenue un enjeu public. Ces dernières années, l’islam a acquis en visibilité et est devenu un thème largement médiatisé et discuté politiquement. > En savoir plus

A. Belhaj, N. El Makrini et B. Maréchal, « La notion du juste milieu en islam (Wasatiyya) », mai 2018, 10 p. La formule « l’islam du juste milieu » est très populaire dans le monde musulman contemporain, y compris parmi les citoyens musulmans européens pour qualifier l’islam vécu ou promu par des personnes ou groupes islamiques qui visent à témoigner d’un islam à la fois orthodoxe et adapté au contexte. Cette expression courante, d’apparence anodine, suscite toutefois perplexité au sein d’un public peu averti quant à la teneur concrète des discours musulmans véhiculés sous ce label. > En savoir plus

Gh. Djelloul et B. Maréchal, L’islam et les musulmans en Belgique : Quelques repères historiques, démographiques et organisationnels , avril 2018, 7 p. La présence musulmane en Belgique remonte essentiellement au milieu des années 1960, même s’il y a des musulmans dans le pays depuis le XIXème siècle. [...] En cinquante ans, et notamment dans le prolongement de la reconnaissance officielle de l’islam en 1974, les dynamiques musulmanes d’implantation et d’investissement se sont transformées et diversifiées. > En savoir plus

N. El’Makirini et B. Maréchal, Le vécu des musulmans européens en tensions : une brève présentation des enjeux du devenir de l’islam contemporain, février 2018, 6 p. Depuis les années 1970, dans le monde musulman ainsi qu’en Europe, « l’islam est redevenu un axe de référence pour les individus et pour la société » (Dassetto : 2004) mais les attentats récemment perpétrés au nom de l’islam dans les pays occidentaux et la violence présente dans le monde arabo-musulman depuis quelques décennies renforcent l’idée que les discours voire les pratiques des mouvements radicaux dominent et sont les plus actifs dans le vécu des populations musulmanes. > En savoir plus

Gh. Djelloul et N. El’Makrini, Le féminisme islamique comme courant minoritaire en voie d’institutionnalisation, janvier 2018, 17 p. Le « Féminisme islamique » est un courant de pensée relativement récent, de production intellectuelle, autour d'un corpus religieux, alimenté par un réseau transnational de militantes  dans des contextes socio-politiques très contrastés. L’objectif de cet article est de dresser le panorama des luttes communes et des modalités d’action des différents collectifs qui l’animent, pour réfléchir dans un deuxième temps au degré d’institutionnalisation atteint par ces groupes de militantes. > En savoir plus

Entretien avec Felice Dassetto, à propos de son ouvrage : Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1070-2018). Dans le cadre d’un entretien mené au CISMOC en avril 2018, le Prof. F. Dassetto revient ici sur les motivations à la base de cet ouvrage ainsi que sur les jalons qui ont façonné sa réflexion sociologique sur le radicalisme violent islamique. > En savoir plus