Centre de documentation sur l’islam contemporain

Fil d'actualité

Quinzaine juin 2019

Pour qui a voté l’électorat « musulman » ?  

Athée, musulman, catholique. Qui a voté quoi ?, Le Vif.be, 30 mai 2019. Les voix de préférence de l’électorat musulman lors des élections fédérales, régionales et européennes continuent de se positionner massivement à gauche. Selon un sondage réalisé par Cevipol-ULB, 49% des Bruxellois d’origine musulmane ont attribué leur voix au PS. Pascal Delwit note également au sein de l’électorat musulman une percée de la gauche radicale (24% pour le PTB). Les musulmans ont par contre délaissé le vote pour le parti humaniste CDH, qui était le troisième parti lors du précédent scrutin fédéral. Une autre constante : l’électorat musulman ne vote pas à droite. Le score obtenu par le parti libéral (MR) n’est en effet que de 2%. Le facteur religieux reste important dans le comportement électoral, particulièrement pour les croyants pratiquants. Cependant, ce facteur à lui seul n’explique pas le positionnement à gauche de cet électorat. Cette tendance par rapport à d’autres confessions religieuses (ou par rapport au non croyant) s’explique par d’autres variables comme le socio-économique ou « encore le sentiment d’inégalité, de discrimination, etc. Une autre analyse sur cette thématique, Un vote musulman à Bruxelles ?

Islamic research in Germany: A new Qur’anic commentary – and old questions of politicisation, Euro-Islam.info, 14 mai 2019. Dans l’objectif d’une meilleure gestion de la diversité religieuse l’Allemagne intègre l’islam dans son dispositif d’enseignement. Le centre de théologie de l’Université de Münster vient de publier le premier volume d’un commentaire coranique comportant 17 volumes. L’objectif de ce projet d’herméneutique contemporaine se focalise sur l’éthique. Ce nouveau corpus interprétatif s’inscrit dans la « méthode historico-critique » des études bibliques et   la notion de miséricorde est le fil conducteur de cette nouvelle interprétation. Le responsable de la chaire - M. Khorshide - qui s’inscrit dans un islam libéral, est largement critiqué par les musulmans allemands, non seulement pour sa lecture libérale du Coran mais aussi pour sa participation à une séance de dédicace Thilo Sarrazin, un auteur controversé en raison de ses prises de position sur l’islam, il défend notamment « l’infériorité des musulmans » et les effets négatifs de l’immigration d’origine musulmane. Enfin, la difficulté se situe également dans l’étroitesse des liens entre les recherches sur l’islam et le monde politique pour qui la gouvernabilité des musulmans passe par le contenu religieux.

Les musulmans américains

D. Mogahed et A. Mahmoud, The Institute for Social Policy and Understanding (ISPU) releases the “American Muslim Poll 2019” , The Institute for Social Policy and Understanding, 1 mai 2019. Depuis 2016, “The Institute for Social Policy and Understanding (ISPU)” réalise un sondage annuel sur les « défis » ou « problématiques » touchant les musulmans américains. L’objectif de cet établissement est de sensibiliser l’opinion publique américaine. Une description de leurs objectifs, de l’équipe, des experts, etc. est reprise sur le site.

Une première partie est consacrée à la comparaison des opinions politiques des musulmans avec d’autres communautés, leur participation politique, leur religiosité, leur attitude vis-à-vis des autres minorités, etc. Il en ressort que le taux d’inscriptions au vote reste inférieur aux autres communautés. Ils votent pour les démocrates. Les musulmans les plus pratiquants, plus précisément ceux qui se rendent à la mosquée, sont les plus engagés civiquement. On note aussi une importante insatisfaction des musulmans à l’égard de la politique de Trump. Par rapport aux autres communautés religieuses, ce sont les évangéliques « blancs » et les musulmans qui sont les plus religieux. Cependant, les musulmans sont ceux qui affirment le moins leur religiosité dans l’espace public, particulièrement ceux d’origine arabe. Ils auront tendance, par exemple, à refuser de prendre des positions impopulaires. Enfin selon le sondage, les musulmans américains sont généralement favorables au féminisme.   

La deuxième partie de l’étude est consacrée à l’« Islamophobia Index ». Il mesure l’approbation des sondés sur cinq stéréotypes négatifs sur les musulmans. Le sondage a été réalisé à partir de cinq affirmations suivantes : 1) les musulmans américains sont plus violents que les autres communautés 2) ils sont misogynes et discriminent la femme, 3) ils ne sont pas patriotes 4) ils ne sont pas civilisés et modernes, 5) ils sont tous responsables de la violence terroriste.

Cet index mesure le sentiment anti-musulmans au sein du public et non son institutionnalisation au niveau de l’État (telles que dans les décisions budgétaires ou encore dans la législation et les mesures politiques anti-musulmans). Il s’avère que le sentiment anti-musulmans le plus faible se situe chez les juifs alors que l’indice d’islamophobie le plus fort apparaît chez les évangéliques « blancs ». Aussi, les Américains d’origines hispaniques sont ceux qui ont l’opinion la plus favorable envers les musulmans.

Les facteurs qui prédisent un plus grand taux d’islamophobie sont la non-fréquentation de personnes musulmanes. Ainsi, les relations de proximité avec les musulmans atténuent l’attitude hostile vis-à-vis de ces derniers. Les trois quarts de juifs américains connaissent un musulman et pour plus de la moitié, il s’agit d’un ami proche. Alors que seulement un tiers des évangélistes blancs connaissent un musulman et seulement un quart de manière intime. Sur le plan ethnique, ce sont encore les Hispaniques qui sont susceptibles de se lier intimement avec un ami musulman. L’attitude favorable envers des musulmans est positivement corrélée avec d’autres facteurs tels que le fait d’être démocrates, d’avoir des connaissances sur l’islam ou encore d’avoir un revenu élevé. D’autres facteurs semblent neutres, c’est-à-dire sans effets, tels que le sexe, l’âge, le niveau d’éducation, etc. Un autre élément du sondage important à souligner est le regard des musulmans envers les juifs : 45% sont favorables, 10% sont défavorables et 45% sans opinion. Ci-après le tableau sur la dynamique de réciprocité entre juifs et musulmans.

L’étude fait également des recommandations pour augmenter l’engagement civique des musulmans et émet quelques suggestions pour combattre l’attitude défavorable envers les musulmans.

Les détenus incarcérés pour terrorisme

M. Hecker, Terrorisme : quel risque de récidive ? , The Conversation, 2 juin 2019. La question des condamnés pour terrorisme en fin de peine pose question. Le risque de récidive des détenus radicaux nécessite une prise en charge après leur libération. En outre, la prison semble être un « incubateur de la radicalisation ». En effet, l’emprisonnement n’empêche pas le processus de radicalisation. Une étude du cas américain montre toutefois que le taux de récidive est faible. En France, même si le phénomène de radicalisme carcéral inquiète les autorités politiques, aucune étude de ce type n’a, à ce jour, été réalisée.

Débat autour d’un jeune optionnel

R. Adnani, Pourquoi certains musulmans affirment que le jeûne de ramadan n'est pas obligatoire ?, Le Monde des Religions, 31 mai 2019. Les débats sur la liberté de culte, le statut des non-jeuneurs et la non-obligation du jeûne dans les sociétés musulmanes continuent de susciter des polémiques. Les discours faisant du jeûne un choix personnel plutôt qu’une obligation s’imposent dans l’espace public. Les tenants de ces discours se situent généralement dans l’approche coraniste. Ils s’y réfèrent pour garantir la liberté de culte. Cette conception est notamment développée, l’islamologue algérien Saïd Djebelkhir. D’ailleurs, la déclaration de ce dernier sur une chaîne de télévision indiquant que le jeûne n’est pas obligatoire a déclenché un vif débat public et même des condamnations de mort et par M. Chahrour, islamologue et herméneute coranique. Pour appuyer leurs propos, ils se basent sur le verset 184 de la sourate la Vache qui sous-entend que le rachat des journées de non-jeûne durant le Ramadan est possible pas uniquement pour les personnes malades, en voyage, etc. mais aussi pour ceux qui bien que capables de jeuner, ne souhaitent pas le faire. Par contre, le verset 185 adopte quant à lui un ton beaucoup plus impératif. Dans l’exégèse coranique classique, lorsque deux versets se contredisent, c’est la théorie des versets abrogés (Mansukh) et des versets abrogeants (Nasikh) qui est prise en compte et c’est généralement le plus récent qui abroge l’ancien. Certains exégètes contemporains remettent en question ce principe et propose un autre corpus interprétatif, ce qui suscite de nombreux débats et polémiques.

Ramadan et écologie

Ramadan 2019 : The rise of the ‘green’ iftar , Euro-Islam.info, 21 mai 2019. Une prise en compte des questions écologiques dans le discours religieux musulman. Apparition progressive d’un discours musulman plaidant en faveur d’un meilleur équilibre alimentaire et d’un plus grand respect de l’environnement de la part des jeuneurs durant la période de Ramadan. Dans le champ musulman européen, la responsabilisation et la recherche de convergence entre éthique religieuse et écologie se concrétisent par des actions. On observe par exemple des initiatives préconisant un jeûne bio, végétarien, sans plastique, etc. Un « iftar éco friendly » a ainsi été organisé à Londres et l’Islamic Foundation for Ecology and Environmental Sciences (IFEES) a publié un guide pour la diminution de l’empreinte écologique. Notons aussi en ce sens le projet d’éco mosquée à Cambridge.

L’islam européen

A. Lindemann, Existe-t-il un islam européen ?, The Conversation, 13 mai 2019. L’islam pratiqué par les communautés musulmanes connait des phénomènes de recompositions dans le contexte européen. Il existe une diversité intra-musulmane sur le plan religieux (différents courants et tendances, la relation avec la religion, une forte pratique religieuse ou absence de pratique religieuse, la diversité d’interprétation des textes religieux), sur les plans linguistique, géographique et culturel. Au niveau européen, les études montrent que comparativement à d’autres communautés religieuses c’est la pratique religieuse des musulmans qui est la plus régulière. Néanmoins, il est essentiel de faire la distinction entre la croyance et la pratique. En effet, on peut croire sans pratiquer et pratiquer - par exemple le jeûne - sans pour cela être croyant. Au vu du cadre législatif qui diffère au sein de l’Europe, la manière de vivre sa religiosité peut également varier d’un pays à l’autre. Selon une étude, les musulmans britanniques seraient ainsi plus pratiquants que leurs homologues français.  Enfin, le texte souligne la loyauté des musulmans européens envers leur pays de résidence. 

Vers une autonomisation des femmes dans le champ religieux

K. Bahloul, Et si la bid‘a [innovation] était d’interdire l’imamat de la femme ?, Les cahiers de l’islam, 13 mai 2019. À quelques exceptions près, être gestionnaire du sacré est réservé aux hommes. À l’heure actuelle, c’est le rapport entre les sexes dans les communautés musulmanes qui est largement débattu au sein de l’espace public occidental. Des figures s’élèvent contre ces inégalités, des initiatives subversives ayant pour objectif de faire bouger les lignes et les valeurs établies voient le jour. C’est le cas des projets de mosquées alternatives autorisant une pratique religieuse subversive qui fleurissent un peu partout à travers le monde : aux États-Unis, en Allemagne, en Angleterre, en Suède, au Danemark, etc., mais également en Inde et en Chine. L’auteure Kahina Bahloul, incitatrice du projet de mosquée baptisée « Fatima » tente, avec Faker Korchane, d’apporter dans ce texte une réponse religieuse à la question de l’imamat féminin. D’après elle, rien dans la tradition n’« invalide ou ne rend illicite l’imamat des femmes ». En effet, ce sont les lectures patriarcales qui sont responsables de cette exclusion et du confinement de la femme dans l’espace domestique. L’obstacle est d’ordre culturel et non religieux. Ce qui pose généralement problème, c’est la direction que peut prendre la prière dans des assemblées mixtes. Comme les autres initiatrices et initiateurs de projets de mosquée inclusive, elle revisite la tradition et la recontextualise afin de fonder théologiquement leur projet. La défense de l’imamat féminin se fait principalement à travers le Coran, la pensée mystique - particulièrement Ibn Arabie - et le courant rationaliste dans l’histoire de l’islam.  

Sur la question de l’autonomisation des femmes dans le champ du  savoir religieux, signalons la sortie du numéro Féminismes religieux - Spiritualités féministe, Nouvelles questions Féministes Celui-ci analyse l’articulation entre féminisme et religion et met en exergue les marges de manœuvre de ce féminisme religieux ainsi que ses contradictions.  Ce numéro apporte une vue d’ensemble des engagements féministes au sein des diverses traditions religieuses. Au sein d’une même tradition religieuse, on observe la coexistence de mobilisations féministes avec des objectifs et stratégies divers. Concernant l’islam, c’est le Mouvement indien des femmes musulmanes (BMMA) qui sera analysé avec un entretien de Malika Hamidi illustrant un type de féminisme islamique en Europe.  Le religieux fait partie du social et peut aussi être un levier pour l’évolution de la condition de la femme et du changement social. Historiquement, l’apparition d’un féminisme religieux se fait d’abord au sein du christianisme, du judaïsme et des nouveaux mouvements religieux. On assistera plus tard à l’arrivée d’un féminisme islamique.

Femme, ramadan et violence

« Surveillez vos femmes et vos filles ! » : patriarcat, ramadan et société de consommation en Algérie ». Dans cette tribune Ghaliya Djelloul décrypte une émission consacrée aux dangers des réseaux sociaux durant le mois de ramadan. Elle met en scène un pédophile qui attire des adolescentes dans sa voiture. Il s’avère que ce qui est véritablement mis en scène est l’honneur des pères et la responsabilité des mères, c’est-à-dire des femmes. En outre, la sociologue soulève le renversement du statut de coupable, c’est la jeune fille qui devient coupable alors que le pédophile devient le sauveur qui la protège du père. Cette scène montre « la mise sous tutelle des femmes, sous couvert de paternalisme » et la cristallisation de ces violences symboliques durant la période de Ramadan. Cette violence s’accentue également avec l’apparition d’un nouveau régime de visibilité médiatique dans ces sociétés.

Les frères musulmans une organisation terroriste ?

A. Gresh, Feu sur les Frères Musulmans ! Orient XXI, 15 mai 2019. En France, Emmanuel Macron, lors de la conférence de presse du 25 avril sur le phénomène des gilets jaunes affirme être intraitable sur la question de l’islam politique qui voudrait « faire sécession » avec la République. Aux États-Unis, Donald Trump envisage quant à lui de placer les frères musulmans sur la liste noire des organisations terroristes. Ils le sont déjà d’ailleurs en Égypte, décision prise à la suite d’une rencontre avec le Président égyptien et contre l’avis des spécialistes de la région. Pourtant, ils sont considérés par une grande partie de l’opinion publique arabe comme une opposition légitime. Lors de chaque élection démocratique, l’islam politique a obtenu « au moins un tiers des suffrages ».  Cette délégitimation de la confrérie risque d’être comprise comme « un élément d’une guerre générale contre les musulmans ». Les exclure du paysage politique correspondrait à une restriction démocratique, mais serait également une erreur. Tout d’abord, la confrérie n’est pas une structure clandestine. Ensuite, elle n’a jamais commis d’attentat ni sur le sol européen ni sur le sol américain. De plus, certaines branches au pourvoir s’allient aux intérêts des États-Unis.

Encadrement religieux des Belges d’origines marocaines : prêcher un islam du juste milieu tout en maintenant « la marocanité » des MRE (marocain résidant à l’étranger)

Ministère des Habous et des Affaires Islamiques, Ramadan 1440: 422 prédicateurs et psalmodieurs pour assurer l’encadrement religieux des marocains à l’étranger, 3 mai 2019.  L’accueil d’imams étrangers durant le mois de Ramadan n’est pas nouveau. Toutefois, ce phénomène passait inaperçu avant les débats de ces dernières années sur un islam européen et la problématique de la formation des imams. Sur son site, le Ministère des Habous et des Affaires islamiques annonce l’envoi de plus de 442 cadres religieux pour « assurer l’encadrement religieux des Marocains à l’étranger » durant le Ramadan. Ceux-ci sont répartis entre plusieurs pays européens selon le nombre de MRE dans chaque pays. Notons d’abord que les longues veillées de prières au cours du mois de Ramadan nécessitent la présence d’un nombre important de psalmodieurs-récitateurs qui connaissent l’intégralité du Coran. Le Maroc répond donc à un besoin en développant une diplomatie religieuse afin de diffuser son propre modèle religieux « un islam modéré », une sorte de syncrétisme du malikisme, du soufisme et l’acharisme. L’objectif annoncé sur le site est de contrer les velléités d’extrémisme et les discours radicaux et d’offrir un encadrement religieux « conforme aux constances nationales ». Au-delà de l’aspect religieux, le Maroc tente depuis plusieurs années de renforcer des liens d’affiliation avec sa diaspora qu’on nomme les MRE (marocain résidant à l’étranger). Il est ainsi noté que l’objectif de l’opération est d’« unifier les rangs de la communauté marocaine et le renforcement des liens de ses membres ». Il s’agit de maintenir aussi bien de l’identité culturelle que religieux de sa diaspora. La Belgique accueillera quant à elle 42 psalmodieurs, 4 prédicateurs et 3 prédicatrices. Notons que les mosquées belges n’accueillent pas que des prédicateurs et récitateurs marocains. En effet, des pays comme la Turquie, l’Algérie ou l’Égypte envoient également des cadres religieux durant le Ramadan.  Enfin, dans un communiqué intitulé « Arrivée d’imams en Belgique : l’EMB clarifie la situation », 7 mai 2019, l’exécutif explique que le nombre d’imams est insuffisant pour répondre aux besoins et attentes des communautés musulmanes, notamment les prières nocturnes en période de ramadan.  Il affirme également que le personnel religieux sélectionné est « formé et préparé pour s’exprimer dans un contexte européen ». En effet, il reçoit comme consigne de ne pas parler de questions politiques.  Enfin, le communiqué conclut en indiquant que la situation est temporaire, étant dans l’attente d’imams formés dans le contexte européen. Notons que la délégation d’imams marocains a été accueillie par « Rassemblement des Musulmans de Belgique (RMB) ». Ce dernier est membre du Conseil de Coordination des Institutions islamiques de Belgique et partenaire de l’EMB. Le communiqué est signé par le Président Mehmet Üstün.

Les limites de la réforme religieuse en Arabie Saoudite

S. Lacroix, Saudi Arabia and the Limits of Religious Reform, CIRIS, 25 février 2019. La monarchie saoudienne développe depuis quelques années un discours encourageant un islam modéré et tolérant. Le prince saoudien Mohammed Ben Salmane se dit en effet réformateur libéral en faisant, dès la fin de l’année 2017, plusieurs déclarations sur un « islam modéré et ouvert ». Sa volonté d’asseoir son pouvoir et de lutter contre le radicalisme va de pair avec la répression de l’opposition aussi bien politique, que religieuse ou encore intellectuelle.

  • Sur le plan politique, l’autoritarisme se manifeste par les changements opérés dans la nature du régime. En Arabie Saoudite, jusqu’en 2015 les décisions sont prises de manière collégiale par les différents princes. Ce pluralisme restreint consiste concrètement à la répartition des pouvoirs au sein la famille royale, des clercs et de l’élite économique. Dorénavant, le prince centralise le pouvoir, on glisse progressivement vers un pouvoir aux mains d’un seul homme. 
  • Sur le plan religieux, le prince qui accuse le réveil islamique (sahwa) et la politisation du discours religieuxs’invite dans les débats religieux. Des initiatives réformatrices telles que la limitation du pouvoir de la police des mœurs, la levée de l’interdiction de conduire qui pesait sur les femmes, etc. sont prises par le politique avec une implication faible du clergé, ce dernier est de fil en aiguille marginalisé. Ainsi, l’alliance historique entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux est mise à mal, une séparation de plus en plus nette entre les deux pouvoirs. Cette mise à l’écart se fait également à travers une réduction de l’enveloppe budgétaire touchant aussi les organismes qui participaient à la réislamisation des musulmans à travers le monde. Cependant, ces réformes religieuses ne font pas l’objet de débats sociaux. Le champ intellectuel est cadenassé et les penseurs libéraux réprimés.  Quant à la volonté de contrer le « wahabo-salafisme », le prince met sur pied un centre d’études et de recherches sur le corpus de Hadith « King Salman Complex » en vue de réévaluer l’authenticité des hadiths utilisés par les djihadistes pour justifier leurs actes. Peu ou pas de résultat ont émané de ces initiatives. Par ailleurs, Stéphane Lacroix explique que les mouvements « Wahabo-salafiste » sont devenus transnationaux et autonomes et que le régime saoudien n’exerce plus aucune influence. 
  • Sur le plan économique, le contexte de l’Arabie Saoudite l’oblige à changer de modèle. Le plan pour le développement économique du pays - Vision 2030 - est un projet écrit par un cabinet de consultants américains, de tendance libérale et mondiale. L’une des conséquences est par exemple l’ouverture du marché de l’emploi aux femmes et la diversification des activités économiques, dont le tourisme et les loisirs.

Le retour sur le devant de la scène d’al-Baghdadi

J-P. Filiu, Le défi de Baghdadi à la France, Un si proche Orient, 5 mai 2019. Après plus de cinq ans d’absence et son décès annoncé à plusieurs reprises, Abou Bakr al-Baghdadi est revenu sur la scène médiatique en avril dernier dans une courte vidéo de vingt minutes qui, selon J-P Filiu, définit « le nouveau cadre d’action et de propagande ». Un discours parsemé de notions de vengeance, de représailles, etc. Le politologue souligne qu’en faisant référence aux attentats commis au Sri Lanka, le calife auto-proclamé veut montrer sa capacité à instaurer une terreur mondialisée et « à frapper là où on l’attend le moins ». Autre élément relevé par l’auteur de ce billet : l’exhortation faite à ses sympathisants en leur demandant de cibler prioritairement la « France croisée ». Il rend d’ailleurs particulièrement hommage aux deux frères (Jean-Michel et Fabien) Clain, deux djihadistes français impliqués dans les attentats du 13 novembre.  Notons enfin que sa réapparition, quelques jours avant le Ramadan, n’est pas anodine. En effet, l’objectif est de mieux marquer les esprits. Souvenons-nous que la proclamation du califat de Daech avait été faite le premier jour du mois de Ramadan en 2014.

Arabisation, francisation et identité culturelle et religieuse

O. Brousky, « Maroc. Français contre arabe, la guerre des langues », Orient XXI, 7 mai 2019. Après un processus d’arabisation de l’enseignement de quarante ans, un projet de loi-cadre prônant l’enseignement de matières scientifiques et techniques en langue française a suscité de la résistance de la part du PJD (Parti justice et développement). C’est l’ancien chef du gouvernement - Abdellah Benkirane - qui endosse le rôle du défenseur de la langue arabe qui serait à l’origine de cette opposition. Si la substitution du français à l’arabe crée autant de polémiques, c’est surtout pour des questions identitaires et moins une volonté de lutter contre la discrimination au sein de l’enseignement, en effet, la privatisation engendre un enseignement à deux vitesses (publique et payant). L’arabisation de l’enseignement a commencé dans les années 1970 par Hassan II. À cette époque, le panarabisme sévissait. Pourtant, l’impact du français dans un pays comme le Maroc reste important, notamment dans le domaine du savoir et de l’enseignement supérieur. La défaillance de l’enseignement public et l’arabisation n’ont pas touché les familles marocaines favorisées, l’élite politique, économique, etc. En outre, les islamistes scolarisent leurs enfants dans l’enseignement privé ou dans les lycées français et internationaux dès que leur budget le permet.

Vers une implantation de lycées turcs en France ?

C. Lecuit, Erdogan compte ouvrir des lycées turcs en France, Le Figaro, 7 mai 2019. Erdogan aimerait ouvrir des établissements secondaires en France et souhaite pour ce faire mettre en œuvre le principe de réciprocité, c'est-à-dire que des lycées turcs voient le jour en France à l’instar des lycées français établis en Turquie. Ces derniers ont d’ailleurs reçu la visite de fonctionnaires turcs « modérément courtois », selon les responsables des lycées français en Turquie.  Pourtant, ces établissements sont fréquentés par des élèves turcs, dont des enfants de membres de l’AKP. Une délégation turque viendra prochainement en visite en France afin d’observer le fonctionnement des lycées internationaux. L’inquiétude, selon les médias français, provient notamment des derniers changements opérés au sein du système éducatif turc, de l’introduction de cours de religions obligatoires, de l’enseignement de la notion de « djihad », etc.  

Visibilité religieuse, authenticité et hypocrisie

A. Khan, « Piety, publicity, and the paradox of Islamization », The Immanent Frame, 30 avril 2019. Depuis l’apparition de comportements et d’une visibilité religieuse plus importante dans la sphère publique de la société pakistanaise, tout comportement déplacé d’une personne montrant au grand jour son appartenance religieuse est interprété comme de l’hypocrisie. L’auteur souligne que la visibilité religieuse dans l’espace public a élargi le champ de l’autorité de religieuse. Les origines de cette attitude, plus critiques envers ses coreligionnaires et les débats sur l’islam authentique sont liés au discours sur la compatibilité mis en avant par les divers prédicateurs, télévangélistes ainsi qu’entre autres la réussite socio-économique, l’islam et l’instrumentalisation du discours religieux pour ses propres intérêts et l’ascension sociale.  

Révision constitutionnelle en Égypte

« Entretien avec Didier Billion – Le point sur la politique égyptienne après l'adoption du projet de révision constitutionnelle », Les clés du Moyen-Orient, 6 mai 2019. En Égypte, où toute forme d’opposition est réprimée, le projet de révision de la constitution adopté le 23 avril tente de cadenasser encore plus la société égyptienne. Cette révision donne aussi du pouvoir à l’armée qui devient garante de la démocratie et prolonge le mandat présidentiel d’Abdel Fattah al-Sissi. L’approbation par référendum à plus de 88% s’explique par le fait qu’une partie de la population est séduite par la stabilité qu’offre le régime, le peuple se souvenant aussi de l’évolution de ces révolutions dans différents pays voisins.

Acteurs libanais non étatiques dans le conflit syrien

E. Aoun et D. Leroy, Crossed Views on Jihadism in the Middle East, Royal Higher Institute for Defence (RHID), 2019. Cette recherche scientifique menée par deux politologues spécialistes de la région - Elena Aoun et Didier Leroy - se focalise sur l’implication d’acteurs non étatiques libanais dans le conflit syrien. Entre décembre 2013 et septembre 2017, ils ont réalisé plus de 50 entretiens auprès d’acteurs et d’observateurs. Les deux politologues ont ainsi analysé les motifs qui poussent, d’un côté le Hezbollah de tendance chiite pro-Assad et de l’autre des mouvements sunnites anti-Asad, à participer au conflit armé en Syrie. Dans cette région connaissant d’importants changements et subissant de nombreuses crises, économiques, politiques et religieuses, les auteurs puisent notamment dans la littérature relative aux mobilisations identitaires pour expliquer l’engagement dans des hostilités.  Le vide laissé par l’état et les autorités politiques mobilisent différemment ces acteurs dans le conflit. L’implication individuelle des sunnites dans les hostilités s’explique par de multiples facteurs socio-économiques et plus particulièrement la crise de l’autorité au sein du sunnisme qui contribue à une forme d’anomie (concept forgé par Durkheim). Quant au Hezbollah, organisation incontournable dans la région au-delà des facteurs socio-économiques et politiques, c’est le sentiment de Assabiyya, c’est-à-dire l’esprit de corps promu par le mouvement, qui semble être la clé de la mobilisation dans ces hostilités, selon les deux chercheurs. L’organisation a bien évidemment d’autres atouts comme le charisme, un leadership efficace, etc. On note ainsi que les ressorts de mobilisation identitaire de ces deux acteurs en opposition totale ne sont pas identiques mais se renvoient l’un à l’autre dans une sorte d’effet miroir.

Communisme et chiisme en Irak

Q. Müller et S. Lakhram, Comment le communisme a façonné le chiisme politique irakien, Orient XXI, 25 avril 2019. Avec le déclin du clergé chiite à partir des années 1930, les idées d’égalité et de justice prônées par le communisme séduisent les populations chiites irakiennes. Ce sont particulièrement les couches paysannes défavorisées, qui ont subi l’exode rural et font partie des classes les plus pauvres, qui adhèrent massivement aux idées de la gauche radicale et réclament davantage de justice et d’égalité. Le contexte politique et social dans lequel se développe ces idées est une marginalisation des chiites traités comme une minorité, aussi bien sous le mandat britannique qu’à l’époque ottomane. Les auteurs rappellent également la convergence possible entre les deux idéologies (le chiisme et le communisme), les revendications de justices, d’opposition au pouvoir, etc. dans la pensée chiite et les revendications de justice sociale dans le communisme.  À ces similarités vient s’ajouter la structure pyramidale du chiisme qui « fait écho au système politique communiste ». En outre, le Parti communiste irakien (PCI) était structuré. À l’époque, les revendications sociales primaient sur les revendications religieuses. Cependant, l’influence d’une idéologie se situant en dehors du référent religieux au sein de la population chiite, et même au sein du champ religieux (voir notamment les écrits de Mohammed Baqr Al Sadr (1935-1980)), inquiète les religieux et intellectuels chiites. C’est pourquoi, les revendications de justice sociale et l’engagement politique se feront davantage à l’intérieur du référent islamique et identitaire.

Revers électoral du Parti de la justice et du développement (AKP)

J. Marcou, Istanbul, nouveau défi à la Turquie d’Erdoğan, The Conversation, 20 avril 2019. La Turquie est confrontée à des difficultés économiques liées à une importante inflation et au chômage qui touche durement la population, à l’autoritarisme du président et à la répression qui a suivi le coup d’État manqué au cours de l’été 2016 ainsi qu’à l’élargissement du pouvoir du président suite à une révision de la constitution. Les questions géopolitiques, le rapprochement de la Turquie avec les Russes et les tensions avec les États-Unis pourraient également avoir de lourdes conséquences économiques.  Erdoğan et son parti étaient presque devenus invincibles en remportant tous les scrutins depuis leurs arrivés au pouvoir. Le premier revers cinglant du Parti de la justice et du développement (AKP) depuis 2002 est intervenu lors des dernières élections locales du 31 mars 2019 par une victoire de l’opposition dans deux grandes villes du pays, Istanbul et Ankara. Le parti du président turc demande d’ailleurs que ces résultats sont invalidés et la tenue d’un nouveau scrutin. 

Rassemblement annuel des musulmans de France

Depuis 1982, est organisé au parc des expositions du Bourget, le Rassemblement annuel des musulmans de France (RAMF). Un évènement phare dont la 35e édition a eu lieu du 19 au 22 avril sous le thème « L’islam de France face au défi de la représentativité ». Des espaces commerçants denses, avec un espace particulier réservé au livre islamique. D’après le site officiel, la tendance dans la littérature islamique est la littérature jeunesse mais aussi la Modest-Fashion avec la présence de blogueuses et influenceuses, ce qui indique un véritable penchant pour l’esthétique et le bien-être de ces jeunes générations de musulmans. D’ailleurs, les activités sur les réseaux sociaux comme le blogging deviennent souvent de véritables activités professionnelles. Les marques ont intégré cet univers dans leur stratégie de marketing (lorsqu’elles acquièrent une certaine audience, les bloggeuses sont sollicitées par de grandes marques pour faire de la publicité).  Depuis quelques années, des espaces sont ainsi dédiés à l’écologie, à l’entreprenariat, à la santé, etc. Les débats et les conférences restent cependant toujours d’actualité. Il est ainsi possible d’avoir un résumé des débats et conférence grâce au journal de la rencontre publiée tous les soirs. L’édition 2019, d’après le site de la RAMF, a attiré plus de 170.000 visiteurs.

Quel public fréquente encore les cours de religion dans l’enseignement officiel

C. Sägesser, La fréquentation des cours de religion et de morale après l’introduction de l’enseignement de la philosophie et de la citoyenneté, Observatoire des religions et de la Laïcité (ORELA), 8 avril 2019. Deux ans après l’entrée en vigueur du cours de citoyenneté dans l’enseignement officiel C. Sägesser examine la fréquentation des cours de religion et de moral non confessionnelle. Pour rappel, depuis septembre 2016, une heure obligatoire de CPC (Acronyme de « cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté ») est donnée au détriment des cours de religion ou de moral non confessionnelle qui ont été réduits à une heure au lieu de deux. D’après les premiers résultats « les cours de religion islamique, protestante et orthodoxe continuent de voir leur fréquentation augmenter » alors que « les cours de religion catholique et de morale non confessionnelle connaissent une baisse relativement significative ». Notons que pour le cours de religion catholique une baisse de fréquentation avait déjà été constatée avant l’introduction du CPC. C’est le cours de moral qui a connu un basculement. En effet, depuis l’introduction de ce nouveau cours, sa fréquentation a baissé de 40% dans le primaire et de 20% dans le secondaire. Quant à la fréquentation du cours de religion islamique dans les écoles francophones de Bruxelles, il connaît « un réel engouement des familles musulmanes de Bruxelles pour cet enseignement ». Comme le souligne C. Sägesser, les élèves et les parents de l’enseignement officiel, principalement du public protestant, des orthodoxes et des musulmans, restent attachés aux cours de religions et de moral. Paradoxalement, alors que la volonté de suppression totale des cours de religion reste d’actualité, les programmes de formation pour ces enseignants de religions minoritaires sont en pleine croissance afin de privilégier, dans le cadre scolaire, un accompagnement et une réflexion sur les questions spirituelles et religieuses de ces jeunes.

Les enfants et les petits enfants d’immigrés délaissent les prénoms de leur culture d’origine

B. Coulmont et P. Simon, Quels prénoms les immigrés donnent-ils à leurs enfants en France ?, INED, avril 2019. D’après une étude de l'Institut national d'études démographiques (INED), parue mercredi 10 avril, on note une évolution des prénoms donnés par les parents issus de l’immigration. D’après cette étude réalisée par deux sociologues et intitulée « Trajectoires et Origines », après deux générations ces parents privilégient des prénoms « internationaux », mais pas nécessairement français, et délaissent les prénoms arabo-musulmans. Les personnes de culture musulmane pratiquante, « à forte religiosité », gardent quant à eux des noms plus spécifiques par rapport aux chrétiens et personnes sans religion. La première génération de Maghrébins porte à 90% des prénoms arabo-musulmans, plus que 2/3 pour la seconde génération et les prénoms de la troisième ont tendance à se rapprocher de la population majoritaire (Adam et Yanis pour les garçons, Ines et Sarah pour les filles dans le top 20 en 2017). Il s’agit, d’après les sociologues, d’une innovation culturelle, car dans certains cas il s’agit de nouveaux prénoms, mais qui restent perçus par la société majoritaire comme étant d’origine maghrébine. Selon les deux sociologues, malgré ces transformations, « l’invisibilisation des connotations culturelles des prénoms n’est pas complètement réalisée » pour les personnes issues de l’immigration maghrébine.

Algérie et système patriarcal

G. Djelloul, Algérie : la non-violence à l’épreuve du système patriarcal, TSA, 9 avril 2019. Les Algériens ne se sont pas complètement défaits du système de violence patriarcale qui, comme le souligne Ghaliya Djelloul, est un des « des centre-actifs de la reproduction de l’oppression dans la société algérienne ». Le « desserrement » des premières heures des manifestations, qui a donné lieu à « un espace public hospitalier et inclusif », a rapidement fait place à une violence symbolique (et physique) envers la gent féminine. La visibilité des femmes et de leurs revendications dans l’espace public a déstabilisé le système patriarcal. On leur demande de rester chez elles afin de ne pas créer la discorde « fitna ». Pourtant, elles représentent une composante majeure de la société civile, le changement ne pouvant se faire qu’avec elles (la moitié de la population algérienne). C’est la raison pour laquelle il est essentiel de dénoncer et de signaler les violences faites aux femmes. La seule issue selon G. Djelloul est de « Soutenir, relayer le message et faire écho à la voix des féministes (…) pour renforcer le mouvement qui aspire à donner vie à une société civile, plurielle et démocratique ! ».

Hijab de running

D. Kaminski , Hijab de course et running à l’échalote, La Revue nouvelle, 2019. Dan Kaminski revient sur la polémique autour du projet marchand de Decathlon relative à la commercialisation d’un « hijab de running » destiné à être porté par des sportives voilées. D’après lui, « l’hijab de running n’a rien, en soi, de libérateur. Sa diabolisation non plus ». Il appelle à écouter les femmes voilées plutôt que de se contenter de « jeter un regard rapide » et « faussement sécularisé » sur elles.

L’islam en Nouvelle-Zélande

Nouvelle-Zélande : situation démographique de l’islam, Religioscope, 17 mars 2019. L’attaque terroriste perpétrée dans deux mosquées de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, pose la question de la présence des communautés musulmanes dans cet archipel du Pacifique sud. Le site Religioscope propose les résultats d’une étude réalisée par Yaghoob Foroutan, professeur associé de l'Université de Mazandaran (Iran) collaborant également avec des universités d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Sur l’Archipel, les musulmans représentent un pour cent de la population et, selon les projections établies, les communautés musulmanes pourraient atteindre 2% en 2030. Trois quarts des musulmans vivant en Nouvelle-Zélande sont nés en dehors du pays. Il s’agit donc principalement de citoyens de première génération. La majorité de la population est jeune, l’âge moyen étant de 25 ans. Une grande partie est fidjienne (20%), l’autre provenant essentiellement de deux pays en guerre : l’Irak (8%) et l’Afghanistan (6%). Quant à leur niveau de formation, les individus provenant d’Inde et du Bangladesh sont diplômés de l’enseignement supérieur. On constate que le niveau d’instruction est plus faible chez les Afghans et les Somaliens, ces derniers éprouvant d’ailleurs plus de difficultés à trouver un emploi.

 

L’avenir du bâtiment du Centre islamique du Cinquantenaire

F. Dassetto, Le Centre islamique du Cinquantenaire en attente d’un cap, Blog de Felicedassetto.eu, 19 mars 2019. Dans ce billet, le sociologue revient sur l’avenir de la Mosquée du Cinquantenaire. Pour rappel, en octobre 2017, suite à la Commission d’enquête parlementaire belge sur les attentats du 22 mars 2016, un accord unanime est intervenu pour la remise d’un avis favorable à l’annulation de la concession accordée aux Saoudiens en 1969 pour une période de 99 ans. La Ligue islamique quittera définitivement les lieux à la fin du mois de mars bien que la transition ne semble pas avoir été préparée. D’après le sociologue, c’est un signe des carences de l’islam belge.  Ce lieu a pourtant une portée symbolique et devrait avoir comme ambition de représenter l’islam belge. Malheureusement, les acteurs de la transition ne parviennent pas à faire émerger des « structures religieuses transversales » et à dépasser les clivages nationaux. Il déplore également le manque d’investissement des jeunes générations et soumet plusieurs pistes pour que ce lieu symbolique devienne un lieu de rayonnement de l’islam belge. À partir d’un point de vue croyant que les musulmans mettront eux-mêmes en place, le sociologue évoque notamment la nécessité de créer un lieu de formation supérieure qui mènerait des réflexions exégétiques, théologiques et morales.

Processus de laïcisation en Turquie.

R. Soylu, La jeunesse turque de plus en plus laïque et moderne sous Erdoğan, Middle East Eye, 21 mars 2019. L’accent mis par les autorités turques sur l’éducation et l’enseignement religieux n’a pas freiné le processus de sécularisation en cours en Turquie. C’est ce qui ressort d’un sondage réalisé par l’Institut de sondage Konda à Istanbul. De manière générale, il semblerait qu’au cours de ces dix dernières années, la jeunesse et la population turques adhèrent de plus en plus à une conception laïque des relations sociales, familiales, etc. D’après un chercheur turc travaillant sur la laïcisation de la Turquie, La laïcisation d’une société « s’obtient si vous disposez de ces trois éléments : l’urbanisation, le capitalisme et la science ». Ces changements sont le résultat de transformations économiques et sociétales, et la politique menée par le gouvernement n’a pas freiné ce processus. La mondialisation tend vers un processus d’homogénéisation. Dans un contexte de libéralisme économique, d’urbanisation et démocratisation du savoir, la société turque contemporaine adopte un style de vie occidentale.

L’islam politique à l’épreuve du pouvoir

O. Brouksy, Maroc. La popularité abîmée des islamistes de gouvernement, Orient XXI, 19 mars 2019. Comme le dit l’adage populaire, les politiciens sont « Tous pourris ». Dès qu’il est au pouvoir, l’islamisme politique n’y échappe pas. Les ouvertures politiques autorisées par les « révolutions arabes » ont montré qu’à l’épreuve du pouvoir les partis islamistes n’échappaient pas à la mauvaise gouvernance. Cet article traite plus particulièrement du PGD au Maroc dont la crédibilité est régulièrement remise en question depuis sa participation au pouvoir en 2011. On critique leurs embourgeoisements et l’abandon des valeurs morales et l’éthique religieuse sur lesquelles ils ont prioritairement basé leur campagne. L’exploitation d’une « morale islamique », le discours moralisateur pour l’établissement d’une justice sociale et la fin des privilèges de la caste politique lors de sa campagne électorale sont-ils un moyen de convaincre un électorat majoritairement religieux ? Ainsi, on critique la duplicité de Benkirane qui accepte un régime de retraite spéciale alors qu’il critiquait lui-même ce privilège de rente accordé à la caste politique. La carrière politique est un moyen d’améliorer son quotidien. Sont-ils des arrivistes sans conviction ? 

Les protestations en Algérie et l’islam politique

F. Burgat, Les islamistes et la transition démocratique en Algérie : entre « récupération », « disparition » et… participation, Middle East Eye, 18 mars 2019.  L’élan protestataire dans les sociétés arabes est étroitement lié à la volonté de sortir du régime autoritaire. Selon F. Burgat, les islamistes s’inscrivent dans ces protestations parce que leurs revendications ne sont pas uniquement religieuses, contrairement à ce qui est largement répandu. En Algérie, les islamistes souhaitent, comme toutes les autres tendances de la société, la fin de l’autoritarisme et du système corrompu en place. Ainsi, les islamistes font partie du paysage politique algérien et si une transition s’amorce il va de soi qu’ils y participeront. 

A. Chémali, Depuis la Turquie, un prédicateur frère musulman égyptien appelle les Algériens à islamiser leur mouvement, France.info, 21 mars 2019. Un prédicateur égyptien, cheikh Wagdi Ghoneim, membre de la confrérie des Frères musulmans installés en Turquie, reproche aux manifestants algériens de réclamer la démocratie au lieu « d’exiger la création d’un État islamique et l’application de la charia ».

Phénomène de « dévoilement » des femmes musulmanes dans le contexte français

Des observateurs attentifs des milieux sociaux musulmans noteront un phénomène de dévoilement des femmes de confession musulmane. Dans le contexte français, il s’agit d’une thématique déjà présente à l’époque coloniale. L’article de N. Henni-Moulaï, « Ôter le voile n’a pas entamé ma foi » : pourquoi des musulmanes décident de ne plus se voiler, Middle East Eye, 8 mars 2019  pose notamment la question de savoir si « le phénomène du dévoilement a émergé comme une suite presque logique aux débats sur le voile. » ou « En serait-ce, alors, un symptôme ? ». Au-delà de la stigmatisation qui peut soit mener à une prise de distance avec le groupe, soit à un retournement de stigmate (A. Sayad) vient s’ajouter, d’après l’article, dans le chef des femmes qui le portent, la fatigue autour du débat sur le voile et sa stigmatisation comme signe ostentatoire, mais aussi comme signe de soumission, ainsi que « le coût professionnel, social, scolaire, financier » qu’il engendre, les femmes voilées devant souvent sacrifier ces différents domaines. Les raisons évoquées par les femmes qui les poussent à ôter leur voile sont multiples : certaines expliquent que c’est notamment lié à leur cheminement spirituel, à la lecture d’autres interprétations religieuses, etc. D’autres souhaitent prendre de la distance avec la dimension identitaire qui a pris de plus en plus d’importance depuis la crispation des débats autour du voile.  Enfin, comme le souligne l’article certaines ne veulent plus être perçues qu’à travers leur habillement. Par ailleurs, le contexte post-attentat a certainement tendance à favoriser ce phénomène. Sur cette thématique voir également dans la rubrique psycho de SaphirNews  la question posée par une lectrice « Ismahen : « Le voile est-il vraiment une injonction divine ? »

Influence du virtuel dans la mobilisation politique en Algérie

M. Slimani, Les réseaux sociaux à l’heure de la protestation : Facebook, couteau suisse politico-médiatique, El Watan.com, 6 mars 2019. Les nouvelles générations des sociétés arabes sont de plus en plus connectées. Depuis les « printemps arabes » de 2011, le rôle joué par les réseaux sociaux dans la volonté de changement politique et dans les mouvements de contestation est débattu par les observateurs. Cet article discute plus précisément l’apport des réseaux sociaux dans le mouvement de mobilisation actuellement en Algérie qui est surtout lié à l’existence de motifs de frustrations dans la vie réelle, le numérique étant un support pour les exprimer.  En effet, les Algériens débattent parallèlement - ou même en dehors du monde virtuel - (les lieux de travail, les cafés, etc.) des questions sociétales qui les préoccupent. L’article met en outre en exergue les risques et opportunités qu’offrent les médias sociaux en fonction du contexte. Ainsi, le recours aux médias numériques peut aussi bien être un « outil de manipulation » qu’un « catalyseur fédérateur pour énergies positives » ou encore être à l’origine de fake news, rumeurs et fausses informations. L’usage des smartphones permettant la transmission en direct des évènements entraînent toutefois un changement dans la modalité de transmission de l’information. C’est ainsi que des manifestants produisent leurs « propres images », et sont de cette manière « à la fois acteurs et narrateurs de leurs récits ».

Un lien entre le « mythe du retour » et la « crise identitaire »

H. Benaissa, Le mythe du retour, le renversement d’un mythe : sociohistoire d’une « crise identitaire », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, mis en ligne 7 février 2019. Un essai sous forme d’article dans lequel l’auteur analyse le processus de réinvestissement dans les rites religieux ainsi que des formes d’expression visibles d’appartenance de générations de jeunes nés en France et issus de l’immigration.  Le mythe du retour dans le pays d’origine, et donc la présence provisoire dans le pays d’accueil, a été renversé dans les années 1980. Il sera, selon l’auteur, remplacé par une mythification des origines. Malgré le paradoxe et l’assignation à la culture d’origine, on constate une prise de distance de ces jeunes avec celle-ci. Néanmoins, dans la perception qu’on a de ces jeunes, le critère de l’origine s’intensifie, notamment dans la différenciation. L’auteur cite notamment la circulaire de 1978 qui introduit une distinction entre les enfants d’immigrés et les autres dans l’enseignement. D’après l’auteur, le discours scientifique a renforcé cette distinction en usant de catégories telles que « descendants d’immigrés ». Cette assignation à la culture des parents alors que ceux-ci connaissent un processus d’acculturation et sont imprégnés dès le jeune âge par leur environnement social. En partant de ces constats, l’auteur veut interroger le paradigme de « retour au religieux ». D’après lui, le nouveau cadre socio-historique, le retour au religieux ne produit pas de l’ancien, mais du nouveau. Il soutient également que la religion est un composant, et non un obstacle, au changement social.

« Une mosquée mixte pour un islam spirituel et progressiste »

Fondapol (une fondation « libérale, progressiste et européenne ») publie un texte de Eva Janadin  et Anne-Sophie Monsinay, les fondatrices d’un « mouvement pour un islam spirituel et progressiste », février 2019.  Le titre de la note est « Une mosquée mixte pour un islam spirituel et progressiste ». L’objectif est de « repenser et redonner sens aux pratiques spirituelles » en éloignant le sentiment de culpabilité et en mettant l’accent sur l’objectif spirituel. Dans cette conception de l’islam, la mise à l’écart de certaines interprétations et la sélection de certains versets coranique seront de mise ainsi que le développement d’un esprit critique. La note présente également le projet de la mosquée Sîmorgh porté par les deux auteures, une mosquée qui aura comme caractéristique d’accepter l’imamat des femmes ainsi que des prières rituelles mixtes. Dans ce lieu de culte ouvert à tous, musulman et non-musulman, les prêches en français seront débattus avec les fidèles.

La Diyanet comme outil de politique étrangère

Dans le dernier numéro de l’European journal of turkish studies, Religion as a Foreign Policy Tool, édité par Samim Akgönül and Ahmet Erdi Öztürk, disponible en ligne se penche sur le rôle de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet), une structure religieuse qui reflète le pouvoir en place. Au fil du temps, cet appareil d’état turc est devenu un outil puissant, comme l’est d’ailleurs devenue la religion au sein du gouvernement turc. L’évolution de cet outil a non seulement permis le développement d’un « nationalisme religieux » grâce à l’instrumentalisation de la religion dans sa politique intérieure, mais étend également son champ d’action à travers une politique étrangère contrôlant les communautés musulmanes turques à travers le monde. En effet, il existe des branches locales dans différents pays où est installée une diaspora turque. La première contribution de Paul Dumont montre l’importance grandissante de la religion dans l’identité nationale, et ce depuis la fin de l’Empire ottoman. Le deuxième article de Ahmet Erdi Öztürk porte sur les relations entre le triptyque : état, religion et politique en Turquie ainsi que l’usage de la Diyanet comme outil de politique étrangère en se focalisant sur la fonction et le sens de cet appareil d’état. Martin van Bruinessen fait quant à lui une comparaison avec l’Indonésie, le seul pays à disposer d’un appareil bureaucratique religieux aussi puissant. L’article de Nil Mutluer analyse les continuités et les nouveautés - notamment les questions de genre - ainsi que des minorités de cette structure religieuse. La contribution de Chiara Maritato se penche notamment sur le rôle que jouent les femmes prédicatrices dans la diffusion d’une moralité religieuse. Un article d’une figure importante de l’islam autrichien, Ednan Aslan, dresse un état des lieux des activités de la Diyanet dans ce pays.

La surveillance des musulmans

Bechrouri, Ibrahim (2018). The Informant, Islam, and Muslims in New York City. Surveillance & Society, 16(4), p. 459-472. La lutte contre le terrorisme a légitimé la surveillance des musulmans pour des raisons de sécurité. À New York, les informateurs sont principalement des musulmans. L’article analyse la manière dont les musulmans new-yorkais vivent et perçoivent cette surveillance ainsi que le climat de suspicion intracommunautaire. Quel est le discours religieux produit autour de la surveillance de ses coreligionnaires. Notons également que les musulmans new-yorkais ont par exemple tendance à invisibiliser leur appartenance religieuse.

 

 

 

Analyses

Crise politique sans précédent en Algérie : la mobilisation citoyenne ne faiblit pas

 

Entretien avec Ghaliya Djelloul, sociologue, qui mène une recherche doctorale au Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain (IACCHOS/RSCS), sur la reconfiguration du champ du pouvoir en Algérie à travers une perspective genrée. Elle nous apporte son éclairage sur les évènements qui se déroulent actuellement en Algérie.

Quelques jalons de ces dernières semaines

Le président Bouteflika est en fonction depuis deux décennies, mais depuis 2013, c’est-à-dire depuis six ans, en raison d’un accident cardio-vasculaire qui a fortement diminué ses capacités, il ne semble plus jouer qu’un rôle symbolique, de façade du régime actuel. Président impotent et invisible, l’annonce de sa candidature à un cinquième mandat présidentiel a provoqué des manifestations spontanées, populaires et massives.

10/02/19

Le président Abdelaziz Bouteflika annonce, par lettre, son intention de briguer un cinquième mandat.

22/02/19

Début du mouvement de contestation, après des appels anonymes lancés sur les réseaux sociaux. Jour après jour, ce mouvement s’étendra à toutes les couches de la population (genre, âges et catégories socio-professionnelles différentes).

24/02/19

Deux jours après ce mouvement de protestation, le président algérien se rend à Genève pour des raisons médicales.

1/03/19

Le mouvement s’amplifie (journalistes, étudiants…) et des marches beaucoup plus importantes ont lieu sur l’ensemble du territoire.

3 /03/19

La candidature d’Abdelaziz Bouteflika est officiellement déposée au Conseil constitutionnel, en dépit de la loi exigeant sa présence

8 /03/19

Le mouvement continue de s’amplifier (médecins, avocats, magistrats, enseignants, lycéens, femmes…) et des marches beaucoup plus importantes ont lieu sur l’ensemble du territoire.

11/03/19

Lancement d’une grève générale sur l’ensemble du territoire, à laquelle se joignent de nombreux syndicats. 

12/03/19

Après son retour, la veille, le président Bouteflika annonce par lettre la reconnaissance de la légitimité du mouvement, justifiant le report des élections, son maintien au pouvoir et une « feuille de route » en vue des prochaines élections.

 Cismodoc : D’abord est-ce que le mouvement est vraiment spontané ou bien s’agit-il de l’accumulation de frustrations. En effet, Bouteflika est devenu une caution symbolique (réconciliation nationale), dans un pays où plane l’ombre de la « décennie noire » ainsi que les bouleversements qu’ont suscités les « printemps arabes » (Égypte, Tunisie, Syrie, etc.). Malgré le « chantage à la guerre civile » comme le souligne K. Daoud, les manifestations sont massives et se déroulent dans le calme. Que pouvez-vous nous dire sur spontanéité de ce mouvement de contestation de la société civile ? Est-ce que cette société civile active (qui semblait pourtant statique) et qui s’exprime librement dans l’espace public vous a surprise

G.D : La forme qu’a prise le mouvement est spontanée, mais ses centres-actifs sont sur le terrain depuis de nombreuses années. Qu’il s’agisse des jeunes (hommes) politisés dans les stades de foot, des syndicats autonomes et des associations qui luttent pour faire exister la société civile, la véritable surprise est la façon dont ces luttes, sectorielles, ont convergé, et se sont cristallisées autour de l’annonce de la candidature à la candidature pour l’élection présidentielle de Bouteflika. Il faut ajouter qu’une tension palpable existait depuis plusieurs mois, en raison de l’incertitude que le régime laissait planer sur la tenue ou non de ces élections, dans une situation économique de plus en plus précaire, car étroitement corrélée aux prix des hydrocarbures. Le climat est donc devenu électrique, lorsque ce scénario absurde d’un candidat représenté par une photo dans un cadre, a été proposé à la population, qui s’est sentie humiliée. C’est d’ailleurs moins l’expression de ce sentiment qui est étonnante, que la forme spatiale d’occupation et de réappropriation des espaces publics urbains, auquel elle a conduit, et qui n’avait plus été aussi massive depuis octobre 1988, voire l’indépendance. Ce qui est également surprenant est de découvrir une Algérie aussi jeune, aussi urbaine, et qui se représente elle-même

Cismodoc : Les Algériennes et Algériens sont de plus en plus éduqués, hyperconnectés et plus au fait de ce qui se passe dans le reste du monde. Peut-on avancer l’idée d’une libération de la parole et d’une réappropriation de l’espace public par la société civile?

G.D : Oui, il s’agit d’une libération (crier haut et fort, brandir des pancartes, chanter des chansons qui appellent le président et l’entièreté du système à « rendre le pouvoir » aux Algériens), mais également d’une légitimation de la parole (les partager en ligne, commenter, participer à des espaces de prise de parole). Cela rend à la population un sentiment de fierté, de dignité et de puissance. Cette solidarité leur permet de faire tomber la peur, et c’est là que commence réellement la réappropriation de l’espace public par la pacification du champ politique : Silmiya (pacifisme), répètent-ils en chœur lorsque la tension monte d’un cran. Des policiers et même des gendarmes se sont ralliés au « peuple », mais l’institution de l’armée ne s’est pas encore clairement positionnée.

Cismodoc : Le risque de répressions n’a pas refroidi la détermination des manifestants. Quelles sont les exigences de ces manifestants ? En d’autres termes qu’est-ce qui ramènerait le calme dans les rues des différentes wilayas (division administrative de l’Algérie) algériennes ?

G.D : Départ du président et démission de l’actuel gouvernement : « Ils seront tous enlevés ». Mise en place d’un gouvernement d’union civile. Assemblée constituante. Entrée dans une deuxième république, État de droit, séparation du pouvoir, expression politique et participation aux affaires publiques garanties et protégées par des institutions démocratiques qui garantit la place de la société civile.Ce n’est qu’une fois l’Etat, aujourd’hui patrimonialisé par le régime, assaini et réapproprié par la société civile, que d’autres questions pourront être réglées : justice sociale, redistribution, libertés fondamentales, etc.

Cismodoc : Les aspirations du peuple algérien semblent avoir été entendues. Après six ans d’un pouvoir de façade du président Bouteflika, ce dernier renonce à un cinquième mandat face aux protestations, mais il prolonge le mandat en cours. Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que cela ne montre pas une fois de plus l’opacité institutionnelle en Algérie ?

G.D : Cela signifie que le « régime » (son clan) s’accroche au « pouvoir » (autoritaire), et que le « système » (clientéliste dont profitent militaires, politiciens et patrons d’industrie) ne compte pas céder si facilement à la pression de la rue. Sa « ruse » ne semble pas fonctionner puisque la mobilisation, durant la semaine, n’a pas faibli, et que des marrées humaines qui semblent encore plus importantes, pacifiques et organisées, se sont déroulées ce vendredi 15 mars.

Cismodoc : Ce n’est le religieux qui fait descendre le peuple dans la rue, mais des aspirations à plus de liberté notamment dans le domaine politique même si les enjeux dépassent le cadre politique (éducation, culture, économie, etc.). L’aspect religieux dans ce mouvement de contestation ? Y a-t-il un risque que les islamistes aspirent à prendre le pouvoir, s’il devient vacant ?

G.D : Jusqu’à présent, les formes organisées du mouvement islamiste (partis, figures historiques) ont très peu été visibles ou entendues, bien que le mouvement Rachad soit assez actif sur les réseaux sociaux, depuis la diaspora. Toutefois, ils constituent une force sociale importante en Algérie, qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Il me semble que le risque qu’ils aspirent au pouvoir n’est pas à négliger, mais que la société civile qui renait peu à peu de ses cendres, ne laissera justement pas la place vacante. Tout l’enjeu est là : proposer un horizon politique qui ne se limite pas à l’imaginaire de l’islam politique.

Cismodoc: En tant que sociologue spécialiste du genre. Que pouvez-vous nous dire sur le rôle des femmes dans ce mouvement de contestation ?

G.D : Les femmes sont les artisanes et le symbole vivant de la renaissance de cette société civile. Par leur participation, elles participent à produire ces espaces publics, où la population revendique sa citoyenneté. Qu’il s’agisse d’une moujahida comme Djamila Bouhired ou d’associations féministes, d’avocates, médecins, étudiantes ou journalistes, elles participent à toutes les composantes de ce mouvement. Se plaçant au centre, et non plus à la marge de la société, l’abrogation du code du statut personnel a également fait part de leurs revendications, comme condition sine qua non de leur citoyenneté.

Nos nouveautés

F. Dassetto, Les institutions européennes face aux religions et à la complexe question de l’islam. Tâtonnements en attente d’une vision globale Essai prospectif, juin 2019, 64 p. Que doivent faire les états en matière de religion ? On pourrait répondre qu’ils ne doivent rien changer par rapport aux équilibres qui se sont forgés durant les siècles précédents, lors de la constitution des États-nations modernes. Équilibre incertain, qui a vu des issues différentes en Europe, allant de la totale séparation entre religions et état jusqu’à des rapports plus conciliants et réciproquement fonctionnels. Ne rien faire, d’autant plus que les instances religieuses connaissent une perte d’emprise sur les populations dans un bon nombre de pays ou bien, au contraire, en profiter pour liquider les privilèges que les religions ont réussi à garder ? Que doivent faire les instances européennes ? > En savoir plus

A. Belhaj, « Tajdid (renouveau) ». In : Vocabulaire de l'Islam (online), avril 2019, p. 3. Le terme tajdid (renouveau) dérivé de la racine j-d-d donne un sens de nouveauté, de grandeur, d’effort, de chance, de renouveau, etc.Dans la pensée islamique pré-moderne, le concept de tajdid ou de tajaddud (son synonyme) n’a été utilisé que dans la période tardive (14ème-15ème siècles), dans le sens de renouveler l’application du Coran et de la sunna dans les commentaires du hadith.

N. El Makrini, « N. Tabbara (2018), « L’islam pensé par une femme, Bayard ».  In : Compte rendu du Cismodoc (online), avril 2019, p. 3.  Riche d’un parcours personnel et intellectuel varié, N. Tabbara souhaite être une voix parmi d’autres en proposant une manière de vivre sa religiosité en phase avec son temps. Dans son ouvrage « L’islam pensé par une femme », elle prône une nouvelle interprétation de l’islam qui doit, selon elle, se faire à partir du Coran. > En savoir plus

N. El’Makrini, « Pratique médicale, spiritualité et Islam », mars 2019, p. 17. Au cours de ces dernières années, les sociétés européennes se considérant comme affranchies du religieux, ou du moins au sein desquelles la religion détermine de moins en moins les comportements quotidiens, sont confrontées à des débats suscités par des affirmations identitaires, culturelles et religieuses. Ce phénomène traverse l’ensemble des champs sociaux, y compris le champ médical. Aux réalités diverses, psychologiques, socio-économiques, etc., auxquels sont confrontés les professionnels de la santé, ils doivent aujourd’hui également prendre en considération la multiplicité des héritages ainsi que les différentes références culturelles et religieuses.

Gh. Djelloul, « Ismaël Saïdi et Michael Privot (2018), Mais au fait, qui était vraiment Mahomet?, Flammarion », In : Compte rendu du Cismodoc(online), mars 2019, 2p. Ce livre a vocation à rendre accessible une somme importante de connaissances tirées de travaux de sciences humaines et sociales concernant l’environnement socio-politique du prophète de l’islam. Loin de constituer une énième biographie traditionniste dans le style narratif de la sira nabawiya (la vie du prophète), les auteurs procèdent au contraire à la déconstruction de nombreux récits mythologiques contenus dans cette « histoire sainte ». > En savoir plus

N. El’Makrini, « Les tenues « islamiques » des femmes : le voile partiel et intégral », mars 2019,7 p. La tenue vestimentaire des femmes musulmanes dans l’espace extra-domestique varie selon la région, l’origine sociale, l’urbanité ou le degré d’attachement à la norme islamique. Cette norme ne donne pas de réponse définitive sur la forme de cette tenue vestimentaire. > En savoir plus

Belhaj A., Dassetto F. et El’Makrini N., Le chiisme et les quarante ans de la révolution iranienne, janvier 2019, 62 p. En janvier et février 2019, l’Iran célèbre le 40ème anniversaire de la révolution islamique qui a mené à la fondation de la République islamique en 1979. Il s’agit d’un élément majeur de l’histoire contemporaine de l’islam, du Moyen-Orient et du monde qui a eu et continue à avoir des conséquences géopolitiques importantes. > En savoir plus

M. Brignone, « Les transformations en cours dans l’islam marocain », novembre 2018, 7p. Dès 2002, le Maroc s’est engagé dans une profonde restructuration du champ religieux, pour affronter, à l’intérieur, les lectures fondamentalistes et promouvoir, à l’extérieur, un Islam tolérant et modéré. Au cœur de ce projet se trouve l’Université Qarawiyyin, qui s’est vu confier la tâche de former les oulémas de demain. > En savoir plus

N. El’Makrini « Jean-Claude Kaufmann (2018). Burkini: Autopsie d'un fait divers, Les Liens qui Libèrent », In : Compte rendu du Cismodoc(online), décembre 2018, 2p. Le sociologue J-Cl. Kaufmann s’était déjà penché sur la question de la nudité et de l’exposition du corps de la femme à la plage, à travers la « pratique des seins nus » dans son ouvrage « Corps de femmes, regards d’hommes », publié en 1995.  Dans cet ouvrage, il analyse l’esthétique des gestes ainsi que les règles et comportements subtils, complexes et précis en vigueur dans cet espace, comme par exemple le contrôle du regard et ce que E. Goffman nomme « l’inattention respectueuse ». Dans le présent ouvrage, il poursuit ce travail d’analyse et de compréhension à partir de l’emballement médiatique et la « crise du burkini » qui a eu lieu en France durant l’été 2016. > En savoir plus

N. El’ Makrini, Rapport des musulmans contemporains au Coran, octobre 2018, 4 p. Cette sélection bibliographique est un compte rendu du numéro 23 de la revue Oasis. Fondazione Internazionale Oasis (dir.) (2016), Le Coran et ses gardiens > En savoir plus

Entretien avec Lionel Remy, à propos de son ouvrage : "Le parti ISLAM. Filiations politiques, références et stratégies. Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan", octobre 2018, 3 p. C'est un parti qui a un nombre très réduit de membres et pourtant, il a eu un large écho médiatique, et aux dernières élections communales il a récolté quelques 5.000 voix.  > En savoir plus

B. Brodard, « La formation des autorités religieuses musulmanes en Suisse », juin 2018, 12 p. En Suisse, la formation des autorités religieuses musulmanes est devenue un enjeu public. Ces dernières années, l’islam a acquis en visibilité et est devenu un thème largement médiatisé et discuté politiquement. > En savoir plus

A. Belhaj, N. El Makrini et B. Maréchal, « La notion du juste milieu en islam (Wasatiyya) », mai 2018, 10 p. La formule « l’islam du juste milieu » est très populaire dans le monde musulman contemporain, y compris parmi les citoyens musulmans européens pour qualifier l’islam vécu ou promu par des personnes ou groupes islamiques qui visent à témoigner d’un islam à la fois orthodoxe et adapté au contexte. Cette expression courante, d’apparence anodine, suscite toutefois perplexité au sein d’un public peu averti quant à la teneur concrète des discours musulmans véhiculés sous ce label. > En savoir plus

Gh. Djelloul et B. Maréchal, L’islam et les musulmans en Belgique : Quelques repères historiques, démographiques et organisationnels , avril 2018, 7 p. La présence musulmane en Belgique remonte essentiellement au milieu des années 1960, même s’il y a des musulmans dans le pays depuis le XIXème siècle. [...] En cinquante ans, et notamment dans le prolongement de la reconnaissance officielle de l’islam en 1974, les dynamiques musulmanes d’implantation et d’investissement se sont transformées et diversifiées. > En savoir plus

N. El’Makirini et B. Maréchal, Le vécu des musulmans européens en tensions : une brève présentation des enjeux du devenir de l’islam contemporain, février 2018, 6 p. Depuis les années 1970, dans le monde musulman ainsi qu’en Europe, « l’islam est redevenu un axe de référence pour les individus et pour la société » (Dassetto : 2004) mais les attentats récemment perpétrés au nom de l’islam dans les pays occidentaux et la violence présente dans le monde arabo-musulman depuis quelques décennies renforcent l’idée que les discours voire les pratiques des mouvements radicaux dominent et sont les plus actifs dans le vécu des populations musulmanes. > En savoir plus

Gh. Djelloul et N. El’Makrini, Le féminisme islamique comme courant minoritaire en voie d’institutionnalisation, janvier 2018, 17 p. Le « Féminisme islamique » est un courant de pensée relativement récent, de production intellectuelle, autour d'un corpus religieux, alimenté par un réseau transnational de militantes  dans des contextes socio-politiques très contrastés. L’objectif de cet article est de dresser le panorama des luttes communes et des modalités d’action des différents collectifs qui l’animent, pour réfléchir dans un deuxième temps au degré d’institutionnalisation atteint par ces groupes de militantes. > En savoir plus

Entretien avec Felice Dassetto, à propos de son ouvrage : Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1070-2018). Dans le cadre d’un entretien mené au CISMOC en avril 2018, le Prof. F. Dassetto revient ici sur les motivations à la base de cet ouvrage ainsi que sur les jalons qui ont façonné sa réflexion sociologique sur le radicalisme violent islamique. > En savoir plus