Centre de documentation sur l’islam contemporain

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Janvier 2019

Anniversaire de la révolution iranienne

Les quarante ans de la proclamation de la République islamique

Cahier du Cismodoc

Belhaj A., Dassetto F. et El’Makrini N., Le chiisme et les quarante ans de la révolution iranienne, janvier 2019, 62 p. En janvier et février 2019, l’Iran célèbre le 40ème anniversaire de la révolution islamique qui a mené à la fondation de la République islamique en 1979. Il s’agit d’un élément majeur de l’histoire contemporaine de l’islam, du Moyen-Orient et du monde qui a eu et continue à avoir des conséquences géopolitiques importantes. > En savoir plus

Conférence

Pour approfondir les évolutions de la pensée chiite contemporaine, le Cismoc-Cismodoc organise également une conférence avec la professeure Constance Arminjon, intitulée « Panorama de la pensée chiite depuis la révolution iranienne ». La conférencière est maître de conférences à l’École pratique des hautes études, section des sciences religieuses. L'évènement aura lieu le jeudi 14 février 2019, de 18h30 à 21h, à LLN (Mont 02).

Pour vous inscrire à la conférence, suivez ce lien

 

Analyses

La pensée musulmane contemporaine : une pensée entravée par les évidences ?  

Janvier 2019

Entretien avec Abdessamad Belhaj autour de son ouvrage « la pensée évidente. Étude des notions fondamentales de la pensée musulmane contemporaine », PUL, 2018

CISMODOC Une nouvelle collection « pensées musulmanes contemporaines » publiée par les Presses universitaires de Louvain voit le jour. En votre qualité de directeur de la collection, pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce nouveau projet. Pourquoi cette nouvelle collection ? Quelles sont les thématiques qui y seront spécifiquement abordées?

A.B. : D’abord, il s’agit d’une dynamique collective ; le CISMOC a été un facteur décisif dans la création de la collection, un centre de recherche qui a déjà à son effectif plusieurs initiatives pionnières sur l’islam contemporain dont la création de la formation continue « sciences religieuses : islam » ou encore la création d’une Summer School sur l’islam contemporain, etc., dans l’esprit de la pluralité et la complexité des approches relatives à l’étude de l’islam. De plus, des collègues en Belgique, en France et en Allemagne, spécialistes de la pensée musulmane contemporaine soutiennent l’idée et ont accepté de superviser les propositions d’ouvrages. Enfin, je dois aussi saluer l’ouverture et l’enthousiasme des Presses universitaires de Louvain qui ont fourni l’aide nécessaire pour faire aboutir ce projet.

L’objectif de la collection est de combler un vide. En effet, sur le fond, les collections existantes en français sur la pensée musulmane couvrent uniquement deux types de pensée : d’une part, des questions relatives à la pensée musulmane médiévale, qu’elle soit mystique, philosophique ou théologique. D’autre part, certaines collections s’intéressent à la pensée arabe contemporaine, publiant souvent des penseurs chrétiens ou des textes philosophiques contemporains. La raison d’être de cette nouvelle collection est d’établir un lieu privilégié de publication, de recherches, de transfert et d’échange des idées autour des courants de la pensée musulmane contemporaine, dans la diversité des outils et des thèmes (religieux, politiques, philosophiques, sociaux ou culturels), en s’ouvrant à la fois sur des penseurs musulmans en Europe et sur la pensée musulmane contemporaine issue de différents horizons et continents.

CISMODOC Dans votre ouvrage vous faites une analyse de vingt concepts islamiques, qui constituent des évidences. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous vous êtes intéressé à ces notions en particulier ?   

A.B. : C’est surtout les contextes d’enseignement, des recherches et des débats dans lesquels j’ai été mené à participer dans les deux dernières décennies qui expliquent ces choix. Les questions relatives à l’éthique, à la liberté, à la réforme et à la violence ont été dominantes dans les débats de l’après-septembre 2001, et par conséquent, elles m’ont aussi préoccupé dans le cadre de mes enseignements et recherches. D’autres notions sont traitées, dans le vocabulaire de la pensée musulmane du CISMODOC, et dans un nouvel ouvrage (qui sort en 2019) sur les discours musulmans diffusés en Europe co-écrit avec la Professeure Brigitte Maréchal. Ces publications croisent et complètent d’autres recherches menées en Europe afin de prendre à bras le corps le défi des évidences musulmanes contemporaines, pour esquiver les incompréhensions entre l’islam et l’Europe, et pour construire une éthique de la discussion, de la cohésion et du bien commun.

CISMODOC – Quelle est la relation de ces évidences avec la science ? Ces évidences ont-elles connu une évolution dans l’histoire ?

A.B. : Ces évidences véhiculent une épistémologie de la tradition transmise, une rhétorique verbaliste, des équivoques, et un manque d’esprit autocritique et analytique, qui se situent, à mon avis, à l’antipode de la science. Cela dit, je ne pense pas que le discours scientifique doit empiéter sur le discours théologique. Précisément, la pensée musulmane fait le pont entre une certaine vision du discours théologique et une certaine vision du discours scientifique, liant deux discours, qui ont des logiques différentes de sens, et produisant des évidences qui portent des jugements sur des réalités, vérifiables uniquement par la science. En établissant une distinction entre les deux discours, entre la vérité et l’histoire, entre la religion et la science, nous rendons service aux deux. Ce n’est pas le cas dans la pensée musulmane où le discours du vrai et le discours du croire sont pris pour le même. Cela bloque à la fois la perception de l’histoire comme une série de faits et de discours vérifiables et falsifiables et celle de la « vérité religieuse en tant que croire » qui échappe à la vérification et à la falsification. Cela empêche l’émancipation de la science dans la pensée musulmane de son rôle de soutien à la religion. Si je prends le domaine scientifique que je connais, celui des sciences humaines, nous rencontrons une confusion majeure chez beaucoup de penseurs musulmans. Il y a d’une part ceux qui instrumentalisent les sciences humaines pour renforcer le discours théologique, et d’autre part ceux qui les utilisent pour déconstruire le discours théologique. Les sciences humaines n’ont pas à opposer une vérité religieuse par une autre. Son rôle, me semble-t-il, est de comprendre le religieux dans son contexte et de produire un discours scientifique parallèle à celui du discours théologique sur la religiosité.

Cet ouvrage sur les évidences est un travail sur des « certitudes historiques prises pour des vérités religieuses ». Ce que nous faisons est d’établir un miroir critique qui renvoie une image où ces évidences perdent de leur symétrie et de leur effet illusoire.

Je pense qu’à la base de ces évidences musulmanes contemporaines il y a aussi une sur-idéologisation et l’absence de la différentiation, qui nécessitent la distinction des niveaux (l’islam comme religion, culture, société, civilisation, politique, etc.) ; le discours théologique distingué, voir déconnecté, mais pas déconstruit, des réalités de l’histoire doit garder son autonomie.

Il me semble qu’une islamologie appliquée ou pratique et les sciences humaines, d’une manière générale, ont le rôle de remettre en question les imaginaires politico-religieux qui entretiennent les évidences de la pensée musulmane, et non les croyances doctrinaires. Faire du coranisme (se limiter au Coran ou déconstruire à partir du Coran), par exemple, est aussi une évidence fondamentaliste de certains réformistes du 19ème siècle (Ahmad Khan en Inde).

Concernant l’évolution de ces évidences, en tant que produits de l’histoire, elles ont certes évolué. Je le montre à travers toutes les notions traitées dans le livre. Par exemple, la notion de charia, dans la pensée médiévale avait le sens de l’islam ou de loi musulmane dans un sens large qui comprend l’éthique aussi. Dans les temps modernes, charia est comprise comme loi musulmane dans le sens restreint de droit et dans le sens d’éthique musulmane chez certains.

CISMODOC – Quelles sont les conséquences de ces évidences dans la pensée musulmane contemporaine ? Quel impact ces évidences ont-elles dans la vie pratique et la relation avec l’autre dans le contexte européen ?

A.B. : Les conséquences touchent le discours et l’action. Je donne ici un exemple à partir de l’évidence de « la conception islamique de la dignité humaine » ; en 1990, l'Organisation de la conférence islamique (devenue l’Organisation de la coopération islamique, forte de 57 États membres) adopte la Déclaration des droits de l'homme en islam au Caire. La déclaration indique dans le préambule « le rôle civilisateur et historique de  la  Communauté  islamique    (oumma),  la  meilleure  communauté  que  Dieu  ait  créée  et  qui  a  donné   à  l'humanité une civilisation universelle équilibrée…et le  rôle  espéré  que  cette   communauté  devrait  jouer  aujourd'hui  pour  guider  l'humanité  ». L’article 25 stipule que « La charia est la seule source de référence pour l'explication ou la clarification de l'un des articles de cette déclaration ».  Ces évidences émanent d’Etats membres des Nations unies, rappelons-le. Si on pense la dignité humaine à partir de la supériorité de l’islam, ou d’une dignité théologique ou hiérarchique, nous risquons de considérer les non-musulmans comme être diminués en dignité, ce qui légitimerait la violence, la discrimination et le mépris. Cela a une conséquence directe sur la cohésion sociale et la construction d’une société commune en Europe.

CISMODOC – Ces évidences sont-elles entretenues pas les autorités religieuses ? Comment expliquer la permanence de ces évidences au sein d’une pensée musulmane souvent présentée comme plurielle ? 

A.B. : Les autorités religieuses officielles sunnites et chiites entretiennent ces évidences dans la prédication et l’enseignement. Ces évidences commencent déjà dans les manuels d’éducation des enfants et dans la littérature islamique des enfants. Pourtant, ces autorités ne sont pas les seules à le faire car les mouvements islamistes différents, les confréries soufies et les intellectuels musulmans réformistes, aussi bien que beaucoup d’islamologues participent à l’entretien de ces évidences. Quant à la permanence de ces évidences, plusieurs contextes historiques et intellectuels l’expliquent. Je m’arrête ici à l’un de ces contextes et je renvoie les lecteurs à l’ouvrage pour le reste. Il me semble que le choc entre l’islam et la modernité au 19ème siècle a conditionné un malentendu réformiste qui a raté l’occasion d’une prise de distance avec les évidences de la pensée islamique médiévale (une distance est seulement possible par le biais d’une crise moderniste, et l’adoption d’outils qui permettent cette distance). La pensée musulmane contemporaine post-coloniale et celle à laquelle nous sommes exposés en Europe a raté un deuxième moment de prise de distance, cette fois-ci, avec la pensée réformiste, apologétique et approximative. Nous sommes toujours confrontés par la nécessité d’une prise de distance avec les deux moments de la pensée musulmane.

Sur le pluralisme, je dirais que la pensée dominante, la pensée réformiste promue aujourd’hui par l’islam officiel et les différents mouvements islamistes, ne reconnaît pas pour autant la pluralité de jure. Il existe une pluralité de facto, tenue en compte par les historiens de la pensée et des personnes autonomes et émancipées de l’idéologie islamique de masse ; ce n’est pas le cas des acteurs de la pensée dominante. Récemment, je lisais qu’en Allemagne un haut représentant de la communauté turque disait que l’islam libéral, un courant de pensée en Allemagne, est illégitime. Il y a aussi des signes positifs : un imam belge m’a dit qu’il apprend aussi bien de Muhammad al-Ghazali (réformiste égyptien) que de Mohamed Charfi (penseur critique tunisien). Les horizons de la pensée sont indéfiniment ouverts.

L’ouvrage peut être commandé ici.

Nos nouveautés

Belhaj A., Dassetto F. et El’Makrini N., Le chiisme et les quarante ans de la révolution iranienne, janvier 2019, 62 p. En janvier et février 2019, l’Iran célèbre le 40ème anniversaire de la révolution islamique qui a mené à la fondation de la République islamique en 1979. Il s’agit d’un élément majeur de l’histoire contemporaine de l’islam, du Moyen-Orient et du monde qui a eu et continue à avoir des conséquences géopolitiques importantes. > En savoir plus

M. Brignone, « Les transformations en cours dans l’islam marocain », novembre 2018, 7p. Dès 2002, le Maroc s’est engagé dans une profonde restructuration du champ religieux, pour affronter, à l’intérieur, les lectures fondamentalistes et promouvoir, à l’extérieur, un Islam tolérant et modéré. Au cœur de ce projet se trouve l’Université Qarawiyyin, qui s’est vu confier la tâche de former les oulémas de demain. > En savoir plus

Compte rendu de Burkini: Autopsie d’un fait divers, de Jean-Claude Kaufmann, Les Liens qui Libèrent, 2018. Le sociologue J-Cl. Kaufmann s’était déjà penché sur la question de la nudité et de l’exposition du corps de la femme à la plage, à travers la « pratique des seins nus » dans son ouvrage « Corps de femmes, regards d’hommes », publié en 1995.  Dans cet ouvrage, il analyse l’esthétique des gestes ainsi que les règles et comportements subtils, complexes et précis en vigueur dans cet espace, comme par exemple le contrôle du regard et ce que E. Goffman nomme « l’inattention respectueuse ». Dans le présent ouvrage, il poursuit ce travail d’analyse et de compréhension à partir de l’emballement médiatique et la « crise du burkini » qui a eu lieu en France durant l’été 2016. > En savoir plus

N. El’ Makrini, Rapport des musulmans contemporains au Coran, octobre 2018, 4 p. Cette sélection bibliographique est un compte rendu du numéro 23 de la revue Oasis. Fondazione Internazionale Oasis (dir.) (2016), Le Coran et ses gardiens > En savoir plus

Entretien avec Lionel Remy, à propos de son ouvrage : "Le parti ISLAM. Filiations politiques, références et stratégies. Louvain-la-Neuve, Academia-L’Harmattan", octobre 2018, 3 p. C'est un parti qui a un nombre très réduit de membres et pourtant, il a eu un large écho médiatique, et aux dernières élections communales il a récolté quelques 5.000 voix.  > En savoir plus

B. Brodard, « La formation des autorités religieuses musulmanes en Suisse », juin 2018, 12 p. En Suisse, la formation des autorités religieuses musulmanes est devenue un enjeu public. Ces dernières années, l’islam a acquis en visibilité et est devenu un thème largement médiatisé et discuté politiquement. > En savoir plus

A. Belhaj, N. El Makrini et B. Maréchal, « La notion du juste milieu en islam (Wasatiyya) », mai 2018, 10 p. La formule « l’islam du juste milieu » est très populaire dans le monde musulman contemporain, y compris parmi les citoyens musulmans européens pour qualifier l’islam vécu ou promu par des personnes ou groupes islamiques qui visent à témoigner d’un islam à la fois orthodoxe et adapté au contexte. Cette expression courante, d’apparence anodine, suscite toutefois perplexité au sein d’un public peu averti quant à la teneur concrète des discours musulmans véhiculés sous ce label. > En savoir plus

Gh. Djelloul et B. Maréchal, L’islam et les musulmans en Belgique : Quelques repères historiques, démographiques et organisationnels , avril 2018, 7 p. La présence musulmane en Belgique remonte essentiellement au milieu des années 1960, même s’il y a des musulmans dans le pays depuis le XIXème siècle. [...] En cinquante ans, et notamment dans le prolongement de la reconnaissance officielle de l’islam en 1974, les dynamiques musulmanes d’implantation et d’investissement se sont transformées et diversifiées. > En savoir plus

N. El’Makirini et B. Maréchal, Le vécu des musulmans européens en tensions : une brève présentation des enjeux du devenir de l’islam contemporain, février 2018, 6 p. Depuis les années 1970, dans le monde musulman ainsi qu’en Europe, « l’islam est redevenu un axe de référence pour les individus et pour la société » (Dassetto : 2004) mais les attentats récemment perpétrés au nom de l’islam dans les pays occidentaux et la violence présente dans le monde arabo-musulman depuis quelques décennies renforcent l’idée que les discours voire les pratiques des mouvements radicaux dominent et sont les plus actifs dans le vécu des populations musulmanes. > En savoir plus

Gh. Djelloul et N. El’Makrini, Le féminisme islamique comme courant minoritaire en voie d’institutionnalisation, janvier 2018, 17 p. Le « Féminisme islamique » est un courant de pensée relativement récent, de production intellectuelle, autour d'un corpus religieux, alimenté par un réseau transnational de militantes  dans des contextes socio-politiques très contrastés. L’objectif de cet article est de dresser le panorama des luttes communes et des modalités d’action des différents collectifs qui l’animent, pour réfléchir dans un deuxième temps au degré d’institutionnalisation atteint par ces groupes de militantes. > En savoir plus

Entretien avec Felice Dassetto, à propos de son ouvrage : Jihad u akbar. Essai de sociologie historique du jihadisme terroriste dans le sunnisme contemporain (1070-2018). Dans le cadre d’un entretien mené au CISMOC en avril 2018, le Prof. F. Dassetto revient ici sur les motivations à la base de cet ouvrage ainsi que sur les jalons qui ont façonné sa réflexion sociologique sur le radicalisme violent islamique. > En savoir plus