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20 ans d'interdiction de fumer à l'école: l’écart entre la loi et la réalité persiste

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3 September 2026

Alors que la loi interdisant l’usage du tabac dans les écoles fête ses 20 ans (le 1er septembre 2026), une étude de l’UCLouvain montre que près de 4 élèves sur 10 déclarent voir des camarades fumer à l'intérieur même des bâtiments scolaires, et près d'un sur deux font le même constat dans l'enceinte de l'école. L’étude, menée dans 18 écoles secondaires du Hainaut, met également en évidence de fortes disparités selon les filières d'enseignement et confirme que la cigarette électronique est désormais le produit nicotinique le plus expérimenté par les adolescent·es, devant la cigarette classique. Dans le cadre du projet ADHAirE, les chercheur·euses de l'UCLouvain proposent un "Guide pour une école sans tabac et sans nicotine", testé sur le terrain, afin d'aider les établissements à mettre en oeuvre une politique de prévention cohérente.

Le 1er septembre 2006, la Fédération Wallonie-Bruxelles interdisait l'usage du tabac dans toutes les écoles. Vingt ans plus tard, où en est-on ? Pour le savoir, une équipe de recherche de l’UCLouvain a mené pendant deux ans une étude randomisée contrôlée dans 18 écoles secondaires du Hainaut. Le résultat est sans appel : l'interdiction est sur le papier, mais n’est pas toujours strictement appliquée dans les cours de récréation. Parallèlement, un produit qui n'existait pas en 2006, la cigarette électronique, a profondément bouleversé la donne.

L'enquête menée fin 2024 a interrogé 3064 élèves de 3e et 4e secondaire fréquentant des écoles aux profils variés (arrondissements, réseaux et formes d'enseignement), majoritairement à indice socio-économique plus faible que la médiane.

Parmi les pratiques de tabagisme, la cigarette électronique est désormais le produit le plus expérimenté par les adolescent·es ; près d’un élève sur deux déclare l'avoir déjà essayée, contre environ 25% pour la cigarette classique. Viennent ensuite le cannabis (~12 %) et le snus, ce sachet de nicotine à placer sous la lèvre (~10 %). « Et ces chiffres sont probablement sous-évalués », précise Pierre Laloux, doctorant en santé publique. Les puffs jetables, particulièrement populaires en raison de leur design coloré et de leurs goûts attrayants, sont interdites à la vente en Belgique depuis le 1er janvier 2025. Pourtant, « les jeunes se les procurent sans difficulté, via les réseaux sociaux ou des filières parallèles. Sur le terrain, l'interdiction n'existe pas. »

L'étude révèle par ailleurs un écart significatif entre les filières d'enseignement : dans l'enseignement général, 11 % des élèves ont déjà fumé une cigarette classique et 27 % ont vapoté. En technique, ces chiffres grimpent à 31 % et 51 %. Et en professionnel, à 43 % et 59 %. Autrement dit, dans certaines filières, près de 6 élèves sur 10 ont déjà essayé la cigarette électronique. « Ce sont des inégalités sociales de santé qui se construisent dès l'adolescence au cœur de nos écoles, et la mauvaise application de la loi ne fait que les accentuer », observe Pierre Laloux.

Interrogé·es sur ce qu'ils observent au quotidien, près de 4 élèves sur 10 déclarent voir des camarades fumer à l'intérieur même des bâtiments scolaires. Ils et elles sont environ 50 % à en voir dans l'enceinte de l'école, environ 76 % aux grilles de l'établissement et 82 % aux abords immédiats. Le personnel n'est pas épargné par ces observations : environ 15 % des élèves disent voir des membres du personnel fumer à l'intérieur des bâtiments, et près de 4 sur 10 les voient fumer aux grilles de l'école. « Quand un·e élève voit un adulte fumer là où c'est interdit, tout le message de prévention s'effondre », souligne Pierre Laloux.

Contrairement à une idée reçue, les adolescent·es ne réclament pas qu'on les laisse tranquilles : 43% estiment que leur école n'en fait pas assez contre le tabagisme. Cette mise en oeuvre défaillante s'explique en partie de l'intérieur ; dans les écoles interrogées, un tiers des membres du personnel déclare ne pas connaître précisément les règles en vigueur dans l’établissement et seul·es 42 % estiment que ces règles sont appliquées de manière uniforme par leurs collègues. L’étude a d’ailleurs montré que ce sont des visions divergentes sur la prévention du tabac au sein du personnel scolaire qui freinent ou accélèrent la mise en oeuvre des interdictions de fumer, suggérant le besoin de davantage de cohésion au sein des équipes éducatives.

À ces difficultés internes aux écoles s'ajoutent 20 ans de lasagne institutionnelle : l'interdiction de fumer dans les écoles relève de la Fédération Wallonie-Bruxelles ; celle de fumer à moins de 10 mètres d'un bâtiment public est fédérale. Les budgets de prévention sont régionaux. Et les écoles dépendent de la Communauté française. Résultat : chaque niveau de pouvoir agit dans son couloir et personne ne s'empare réellement du sujet.

L’étude pose dès lors une question : n’est-il pas temps de changer de discours ? Depuis 50 ans, la prévention scolaire repose sur le même schéma : expliquer aux élèves que fumer est dangereux. « On sait que ce n'est pas ce qui empêche de commencer », explique Pierre Laloux.
L'approche testée par ADHAirE est radicalement différente. Dans 9 écoles tirées au sort, les chercheur·euses ont mis en place un « groupe de plaidoyer » rassemblant direction, enseignant·es, éducateur·ices et élèves. Ce groupe a travaillé pendant deux ans à co-construire une politique scolaire articulée autour de quatre piliers : un règlement clair, un schéma d'intervention éducatif (et non purement répressif), une communication cohérente, et une application uniforme. « Il ne s'agit pas de transformer les enseignant·es en gendarmes mais de faire de l'école un environnement qui décourage l'initiation au tabac en mobilisant tous ses acteur·ices. Une école qui s'occupe de la santé de ses élèves, c'est un message en soi », résume Pierre Laloux, dont le travail aboutit à un Guide pour une école sans tabac et sans nicotine déclinable en quatre activités concrètes, déjà testé en conditions réelles. Forte de l’expérience acquise dans ce projet ADHAirE et afin d’approfondir sa compréhension de l’application des interdictions de fumer et vapoter à l’école, l’équipe de recherche poursuivra avec le projet ASPIRE, qui étendra la démarche aux provinces de Liège, Namur et à Bruxelles.

ADHAirE est financé par la Fondation contre le cancer et mené par l'équipe du Pr Vincent Lorant avec Pierre Laloux (doctorant) et Audrey Delaire (assistante de recherche) à l’Institut de recherche Santé et Société (IRSS) de l'UCLouvain : https://www.uclouvain.be/fr/instituts-recherche/irss/adhaire