Discours de Margo Tonnelier, présidente du Corps scientifique
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Rentrée académique 2026-2027
Je ne devrais pas être devant vous ce soir.
Femme. Dyslexique. Fille d’ouvrier.
Mes chances d’arriver jusqu’à un doctorat étaient faibles.
Pourtant, me voici.
Et si je commence par cela, ce n’est pas parce que mon parcours est exceptionnel.
C’est parce qu’il ne devrait pas l’être.
Les statistiques continuent de montrer que les femmes deviennent de moins en moins nombreuses à mesure que l’on progresse dans la carrière académique. Que les abandons du doctorat touchent davantage les femmes ces dernières années. Que l’origine, le genre, le handicap ou la neurodivergence continuent de peser sur les parcours.
Les lignes bougent. Mais elles bougent lentement. Trop lentement.
L’université éclaire la société par les savoirs qu’elle produit, mais qui éclaire l’université ?
L’université ne se transforme pas seule. Ces dernières années, le corps scientifique a obtenu des avancées concrètes.
Pour les assistant·es, l’accès à une 7e année est maintenant possible en cas de difficultés, indépendantes de notre volonté et rencontrées en seconde partie de thèse.
L’accès au congé parental pour les boursier·ère·s est devenu une réalité. L’UCLouvain a ainsi été pionnière sur l’enjeu fondamental qu’est concilier carrière scientifique et vie familiale.
Le règlement doctoral est actuellement retravaillé, avec pour objectif de davantage protéger les doctorant·e·s et davantage responsabiliser les promoteur·rices.
L’université elle-même a engagé un travail sur des thématiques d'importance que sont l’équité, la diversité et l’inclusion, notamment à travers sa politique EDI et le renforcement de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
Ces avancées comptent. Mais d'autres doivent encore être réalisées.
L’humiliation reste culturellement ancrée comme une étape du doctorat. Les personnes qui ne disent mot ne consentent pas.
Et certaines recherches ont un coût humain particulier. Quand on travaille sur la violence, la maladie ou la souffrance, il n’est pas toujours possible de laisser son sujet de recherche à la porte du laboratoire. Protéger les personnes qui portent ces recherches, ce n’est pas détourner l’université de sa mission scientifique. C’est assurer les conditions pour qu’elle puisse l'accomplir.
Et cette question devient encore plus urgente lorsque nous regardons au-delà de nos murs.
En Ukraine, à Gaza, les universités sont détruites ou endommagées par la guerre. En Iran, des étudiantes sont privées d’une partie de leur accès à l’enseignement supérieur. Et au Royaume-Uni, la mort récente de Jason Arday ravive le débat sur le harcèlement et la manière dont l'espace public peut parfois devenir un tribunal sans appel.
Partout, les conditions dans lesquelles le savoir est produit et transmis sont fragiles. En Belgique aussi. L’enseignement supérieur accueille davantage d’étudiant·es, dans un système où le financement reste organisé en enveloppe fermée. Or, derrière chaque cours, il y a des enseignant·es, des assistant·es, des maitres de langues qui doivent pouvoir accompagner la communauté étudiante dans de bonnes conditions.
Dans le même temps, la recherche publique est sous pression avec notamment la réduction de l’indexation du FNRS et la remise en question de la dispense du précompte professionnel des chercheur·euses. Il est attendu de l’université de transmettre davantage de savoir, mais les conditions dans lesquelles elle le produit et le transmet sont fragilisées au profit d’une recherche davantage orientée vers les priorités économiques.
Que devient alors la recherche qui ne promet pas immédiatement la création d’une entreprise ? Car la privatisation de la recherche ne commence pas nécessairement lorsque l’université devient privée. Elle peut commencer lorsque le financement public est insuffisant pour garantir la liberté de chercher.
L’exemple des États-Unis doit nous interpeller : lorsque le politique ne se contente plus de décider combien il finance la recherche, mais commence à décider ce qu’il est légitime de chercher.
Parce qu’éclairer la société, c’est aussi et surtout conserver la liberté de choisir où porter la lumière. Mais encore faut-il que quelqu’un regarde dans la direction indiquée.
Hier, nous applaudissions le personnel soignant parce que la pandémie mettait sous tension un système déjà fragilisé. Ils n’ont eu que les applaudissements et gardent un système fragile.
Et vous, demain, applaudirez-vous les scientifiques ?
Je vous remercie.