Aller au contenu principal

La Sicile sur les traces de mes origines avec Guy de Maupassant

fial | Louvain-la-Neuve

Ce départ m'a appris que l'on voyage aussi pour reconnaître ce que l'on n'a jamais vu

Ilaria Giglio

J'attendais ce voyage avec une impatience étrange, presque inquiète. Ce n'était pas seulement le désir de partir, ni même celui de voir enfin la Sicile, île dont le nom avait longtemps flotté dans les conversations familiales comme une promesse laissée en suspens. C'était autre chose : l'impression d'approcher un lieu qui m'avait précédée, un lieu que je portais sans le connaître, comme on porte un accent avant même de savoir d'où il vient. 

Mon projet, dans le cadre du Grand Tour, est né de cette double attraction : celle de la littérature et celle du sang. D'un côté, il y avait Guy de Maupassant, son regard sur la Sicile, ses récits de voyage de 1885, cette manière de traverser l'île en observant à la fois les pierres, les paysages, les hommes, les peurs que l'on projette sur un territoire et les beautés qui lui résistent. De l'autre, il y avait mon père, né à Palerme, revenu chaque été en Sicile durant son enfance et sa jeunesse, après de longs trajets en train depuis la Belgique, avec sa mère, ma nonna, tandis que mon nonno restait travailler dans les mines. Ces étés, mon père me les avait racontés comme on transmet des fragments de lumière : la famille, la chaleur, les repas qui s'allongent, les voix qui se superposent, la mer, les départs et les retours. 

Je partais donc vers une île que je connaissais déjà par récit interposé. Elle avait vécu dans la bouche de mon père avant de vivre devant mes yeux. Le Grand Tour, pour moi, ne pouvait pas être une simple succession d'étapes culturelles. Il devait devenir une expérience de filiation : lire un écrivain français regardant la Sicile au XIXe siècle, puis regarder moi-même cette même Sicile avec une mémoire familiale incomplète, parfois trouée, mais tenace. 

J'ai longtemps cru que l'on voyageait pour découvrir ce que l'on ne connaît pas. Ce départ m'a appris que l'on voyage aussi pour reconnaître ce que l'on n'a jamais vu. À Palerme, à Syracuse, à Agrigente, à Taormina, je n'ai pas seulement rencontré des villes : j'ai rencontré des phrases de Maupassant, des souvenirs de mon père, des cousins dont j'ignorais les visages, des gestes de cuisine, des intonations dialectales, des silences, des larmes, des rires, et cette certitude très simple que l'origine n'est pas un point fixe derrière soi, mais une matière vivante qui se reconstruit quand on ose aller vers elle. 

Ce carnet garde donc la forme d'une marche. Ville après ville, étape après étape, comme dans le récit de Maupassant, j'ai voulu faire tenir ensemble la Sicile des monuments et la Sicile des visages. La première se visite, se commente, s'analyse. La seconde vous accueille, vous nourrit, vous bouleverse, vous échappe parfois. Entre les deux, j'ai essayé d'écrire un passage.