Le chômage temporaire en Belgique : un outil efficace et bénéfique, à condition d’en maîtriser l’usage
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Qu’est-ce que le chômage temporaire ?
Ce numéro spécial de Regards économiques s’intéresse au chômage temporaire pour raisons économiques, un dispositif central de la politique de l’emploi belge. En cas de réduction temporaire de l’activité, il permet aux entreprises de maintenir l’emploi tout en réduisant provisoirement les heures de travail. Les salariés perçoivent une allocation partielle de remplacement versée par l’Office national de l’emploi et conservent leur contrat, limitant en principe les effets négatifs d’un choc économique négatif sur leur carrière et leur bien-être. Lorsque l’activité reprend, ils réintègrent leur poste sans que les entreprises supportent les coûts et retards liés à de nouveaux recrutements.
Ce mécanisme apparaît ainsi, en principe, comme une politique bénéfique à toutes les parties prenantes : il préserve l’emploi, soutient le revenu des travailleurs et apporte une flexibilité temporaire aux entreprises confrontées à une baisse d’activité.
Quelle procédure d’accès ?
La procédure d’accès au chômage temporaire varie selon le type de personnel : pour les ouvriers, il suffit de démontrer une baisse temporaire de l’activité, tandis que pour les employés, le recours doit être prévu dans une convention collective ou un plan d’entreprise agréé, et les difficultés économiques significatives doivent être justifiées (par exemple, une baisse d’au moins 10% du chiffre d’affaires). Cette distinction historique s’explique par le fait que les employés étaient, jusqu’au 1ᵉʳ janvier 2014, davantage protégés contre le licenciement et considérés comme moins exposés aux fluctuations conjoncturelles. Le dispositif avait donc été initialement conçu pour les ouvriers, plus vulnérables aux interruptions de travail. Son extension progressive aux employés depuis la crise de 2008 reflète l’évolution du marché du travail et la volonté d’adapter la politique aux réalités sectorielles actuelles.
Comment est financé le système ?
Le financement du système repose principalement sur l’État fédéral, via la sécurité sociale, qui verse l’allocation correspondant aux heures non prestées (60% du salaire brut plafonné). Les employeurs y ajoutent généralement un complément, déterminé par les conventions collectives - au minimum 5,20€ par jour. Malgré ce cofinancement, les salariés subissent toutefois une réduction parfois importante de leur revenu, que seul un complément plus généreux de la commission paritaire ou de l’entreprise peut partiellement compenser. Sous certaines conditions, les employeurs sont également soumis à une prime incitative – la «cotisation de responsabilisation» – qui est versée à la sécurité sociale et dépend de leur usage passé du chômage temporaire, afin d’encourager un recours responsable.
Pendant la pandémie de COVID-19, le chômage temporaire pour raisons économiques a été remplacé par une procédure simplifiée pour cas de force majeure, plus généreuse pour les travailleurs (65% du salaire brut plafonné) et pour les entreprises, avec des conditions d’accès très souples et sans obligation de cofinancement. D’autres formes de chômage temporaire, comme celui lié aux intempéries, ne sont pas étudiées ici.
Utilisation du chômage temporaire en Belgique et en Europe
La Belgique se distingue par un usage intensif du chômage temporaire : 5,6% des salariés ont été placés sous ce régime pendant la Grande Récession et jusqu’à 30% en avril 2020. Même en période normale, son recours demeure élevé en comparaison européenne. Cette intensité d’usage suggère que le dispositif répond non seulement à des chocs conjoncturels, mais aussi à des besoins plus structurels de flexibilité sur certains segments du marché du travail.
Le projet BESWEP
Le projet BESWEP (2021–2025), financé par la Politique scientifique fédérale, a réuni des chercheurs en économie et en psychologie de trois universités belges (KU Leuven, UCLouvain et UGent). L’objectif était d’évaluer conjointement l’efficacité du dispositif, tant sur la préservation de l’emploi que sur le bien-être des travailleurs et la gestion des ressources humaines, et d’identifier les conditions d’une mise en œuvre plus responsable et plus attentive au vécu des salariés.
Volet économique
À partir de données administratives d’entreprises, le premier article examine l’impact du dispositif sur l’emploi à court et moyen terme pendant la récession de 2008 et la pandémie de COVID-19, et évalue différentes options de responsabilisation financière des employeurs. Nos analyses montrent que le chômage temporaire a permis de préserver de nombreux emplois dans des entreprises qui en avaient réellement besoin, mais que son usage massif s’accompagne de coûts budgétaires importants : une part des ressources publiques a été allouée à des entreprises qui n’auraient pas licencié leurs travailleurs sans ce dispositif. L’évaluation de la cotisation de responsabilisation indique qu’elle a incité les entreprises à diminuer légèrement leur recours au chômage temporaire, mais que ses effets restent limités : la cotisation est trop faible et ne concerne qu’une partie des entreprises et travailleurs, réduisant son impact sur l’usage excessif du dispositif.
Volet Psychologique
Le second article explore l’expérience des salariés à partir d’enquêtes. Le chômage temporaire constitue un moindre mal comparé aux licenciements, car il prévient le chômage prolongé et ses effets négatifs sur le bien-être. Cependant, il reste potentiellement stressant : les travailleurs peuvent ressentir une insécurité liée à leur poste ou une perte de contrôle sur leur travail. Pour ceux qui sont confrontés à ces ressentis négatifs, il semble difficile de se projeter sereinement dans l’avenir : la crainte de perdre son emploi s’accompagne généralement d’un sentiment de moindre employabilité au sein de l’organisation et sur le marché du travail. Les effets varient selon le profil des salariés et le contexte, et certaines situations peuvent offrir des opportunités de repos, de réflexion sur la carrière ou de formation, atténuant partiellement les effets négatifs.
Recommandations
Les recommandations dégagées forment un ensemble cohérent : renforcer la responsabilisation des employeurs dans l’usage du dispositif permet à la fois d’améliorer l’efficience économique et de protéger le bien-être des travailleurs. Une cotisation de responsabilisation plus forte et étendue, combinée à des limites sur la durée des périodes de chômage temporaire, réduit l’usage excessif et garantit que seuls les salariés dont l’activité doit réellement être interrompue se trouvent en chômage temporaire. La transparence des critères, une communication claire des employeurs sur les raisons du recours au dispositif, ainsi qu’un accompagnement adapté, favorisent un climat de confiance dans les entreprises et renforcent la perception de sécurité et d’équité. Enfin, les périodes d’inactivité partielle peuvent être transformées en opportunités d’apprentissage via des formations spécifiques à l’entreprise, contribuant à la motivation et à l’employabilité, et renforçant le lien avec l’organisation. Les formations générales ne sont pas indiquées dans le cadre du dispositif de chômage temporaire, car elles favorisent la mobilité vers l’extérieur de l’entreprise, ce qui va à l’encontre des objectifs du dispositif ; elles ne deviennent pertinentes qu’à plus long terme, en dehors du système de chômage temporaire, si le choc se prolonge et devient structurel.
L’apport majeur de ce numéro est de montrer que les résultats économiques et psychologiques convergent vers une même logique : un dispositif mieux ciblé et plus responsabilisant bénéficie à la fois aux entreprises et aux salariés, à condition qu’il reste limité à la résorption des chocs économiques temporaires et non structurels. En combinant ciblage précis, incitations financières adaptées et attention au vécu des travailleurs, le chômage temporaire peut rester un instrument efficace de stabilisation de l’emploi, tout en étant plus humain.
Les auteurs
Protéger l’emploi en temps de crise : efficacité et limites du chômage temporaire en Belgique
- Natalia Bermudez est chercheuse post-doctorante à l’IRES/LIDAM, UCLouvain, et chercheuse associée au département d’Économie de l’Université de Gand.
- Bart Cockx est professeur ordinaire au département d’Économie de l’Université de Gand et chercheur associé à l’IRES/LIDAM, UCLouvain.
- Muriel Dejemeppe est professeure d’économie à l’UCLouvain et chercheuse à l’IRES/LIDAM, UCLouvain.
- Giulia Tarullo est chercheuse post-doctorante au RWI – Leibniz Institute for Economic Research (Allemagne), chercheuse associée à l’IRES/LIDAM, UCLouvain, et au département d’Économie de l’Université de Gand.
Quand préserver l’emploi ne suffit pas nécessairement : le vécu psychologique du chômage temporaire
- Charlotte Rodriguez Conde est doctorante en psychologie du travail et des organisations au sein de l’IPSY (UCLouvain) et du groupe de recherche O2L (KU Leuven).
- Nele De Cuyper est professeure en psychologie du travail et des organisations à la KU Leuven et chercheuse au sein du groupe O2L (KU Leuven).
- Hans De Witte est professeur émérite en psychologie du travail et des organisations à la KU Leuven et chercheur au sein du groupe O2L (KU Leuven). Il est également affilié à l’Optentia Research Focus Area (North-West University, Afrique du Sud).
- Florence Stinglhamber est professeure en psychologie du travail et des organisations à l’UCLouvain et chercheuse au sein de l’IPSY (UCLouvain).