A chaque région son français

Publié le 08 décembre 2017

Mathieu Avanzi, Chargé de recherche FNRS s’intéresse à la variété de la langue française dans les régions francophones de Belgique, de Suisse et en France. Les résultats de ses recherches font aujourd’hui l’objet d’un livre grand public qui cartonne.

Entre Belges, Français, Suisses, Canadiens et autres francophones, les débats autour des accents, de la prononciation et de l’utilisation d’un mot plutôt qu’un autre pour désigner un objet sont coutume. Chacun défendant sa manière de dire avec sa propre logique. « Pourquoi dire ‘quatre-vingt-dix’ quand on peut dire ‘nonante’ tout simplement ? » vous diront les Belges. « Oui mais alors pourquoi dire ‘quatre-vingt’ au lieu de ‘huitante’ ? », rétorqueront les Suisses. Chacun son français et sa logique. Et c’est ce qui fait le charme de ces échanges parfois loufoques. Mathieu Avanzi se penche sur ces questions de langages depuis plusieurs années. Français d’origine, il a emménagé en Suisse pour effectuer une thèse sur l’intonation du français avant de rejoindre la Belgique pour poursuivre ses recherches dans la cadre d’un post-doctorat à l’UCL. Autant dire que le français, il l’a entendu à toutes les sauces !

Des enquêtes publiques et un blog

« Durant ma thèse je suis venu à l’UCL et je me suis rendu compte du réseau d’expert qu’il y avait ici pour la recherche sur ces questions de langage. C’est pourquoi j’ai décidé de venir faire un post-doctorat au sein de l’ILC sous la supervision de Anne-Catherine Simon », explique Mathieu Avanzi. Grâce à un mandat de Chargé de recherche FNRS, il se penche maintenant sur « les accents du français de Belgique ». Pour ses recherches, Mathieu Avanzi a lancé plusieurs enquêtes publiques pour récolter des données sur la manière dont les gens des différentes régions francophones désignaient un objet ou prononçait un mot. « La première enquête a eu directement un très gros succès avec environ 12.000 personnes qui ont répondu au questionnaire », indique le chercheur. Preuve que le sujet anime le grand public ! Au vu de cet intérêt, Mathieu Avanzi a décidé de créer un blog « Français de nos régions » et d’y publier les résultats de ses analyses sous formes de cartes permettant de délimiter les frontières de l’utilisation de certains mots et prononciations. Les enquêtes y  sont toujours ouvertes , à bon entendeur…

Localiser les mots et les prononciations

« Un des exemples les plus marquants est la façon de désigner un « crayon de bois » », souligne le chercheur. « Un crayon de bois ? » lui demande-t-on perplexes. « Vous voulez dire un simple crayon ? » enchaîne-t-on. Amusante illustration de ces moments d’incompréhension entre deux francophones au cours de notre interview ! « Oui un crayon ! Et bien il existe une grande diversité régionale dans les usages pour désigner ce petit bâtonnet de bois contenant une mine de graphite : crayon, crayon de bois, crayon à papier, crayon papier, crayon gris, crayon mine ». Un autre exemple frappant est la dénomination utilisée pour désigner ce que nous appelons en Belgique une couque au chocolat. Alors que dans la plupart des régions de France on parle de « pain au chocolat », dans le sud-ouest la « chocolatine » fait partie intégrante de l’identité des habitants de cette région. A un point tel que le débat sur la dénomination de cette viennoiserie (oui parce que sa recette nous vient de Vienne à l’origine !) déchaîne les passions entre les Français sur les réseaux sociaux. Des exemples comme ceux-là il y en a des dizaines ! Que deviennent nos torchons, ramassettes, salade de blé, sac, groseilles, pommes de pin au-delà de nos frontières régionales ? Les enquêtes et le blog de Mathieu Avanzi ont permis d’y voir plus clair, permettant de localiser l’usage de certains mots et leur vitalité à grande échelle mais aussi les phénomènes de prononciation.

                                                                     français de nos régions  

Une question de région mais pas que !

C’est ainsi que le blog de Mathieu Avanzi a attiré l’attention des éditions Armand Colin. « Ils m’ont contacté il y a un an pour faire un livre à partir de mes cartes », explique le chercheur. « Le livre a été finalisé cet été et mis en vente en octobre. Aujourd’hui il a été imprimé à 21.000 exemplaires ». Et pour cause, à sa sortie, les médias français s’emparent du sujet et ravivent les passions. Au lendemain d’un passage au JT de la plus célèbre chaîne française, 5000 nouvelles commandes arrivent et le livre se retrouve en 5ème place des ventes sur Amazon. En Belgique, il figure dans le catalogue de Noël de la Fnac. Un engouement qui surprend agréablement et motive le chercheur. « C’est amusant de sortir un peu du cadre de ma recherche fondamentale pour partager cela avec le grand public », indique Mathieu Avanzi. Ce livre, il le voit un peu comme un guide de voyage sur comment s’exprimer lorsqu’on se rend dans telle ou telle région.  « Cela peut permettre d’éviter certaines confusions de faire la distinction entre le petit déjeuner, le déjeuner ou le dîner », sourit-il.
Parmi les constatations que le chercheur a pu faire au gré de ses analyses, certes les régions ont une grande influence sur les mots et prononciations utilisés par leurs habitants mais il existe d’autres facteurs d’influence. Comme l’âge par exemple. « Nous avons remarqué que la prononciation des mots « août » et « exact » était plus liée à l’âge qu’à la région. Plus on est âgé, plus la tendance veut que l’on ne prononce pas la consonne finale. Plus on est jeune, plus on aura tendance à la prononcer », précise Mathieu Avanzi. Un autre facteur pouvant influencer l’utilisation d’un mot plutôt qu’un autre est le marketing et l’affichage. « On observe par exemple que l’utilisation du mot mâche pour désigner ce qu’on appelle salade de blé en Belgique a tendance à se répandre de plus en plus en raison de ce mot utilisé sur les emballages de ce type de salade », poursuit le scientifique. Et bien sûr les parents et l’école jouent clairement un rôle dans la façon dont les enfants apprennent à s’exprimer en français.

                                                                         le français de nos régions mathieu avanzi

Des différences assumées

Si chaque région a clairement ses spécificités en termes de vocabulaire et de prononciation, il arrive que certains mots très typiques d’une région traversent les frontières pour coloniser d’autres régions et s’y installer définitivement. « C’est le cas du mot « drache » qui est à l’origine utilisé au nord de la France et en Belgique et qui est maintenant utilisé un peu partout en France. Ceci s’explique parce qu’il n’y avait pas d’autre mot qui exprime une très forte pluie dans ces autres régions », reprend Mathieu Avanzi. La mobilité et les médias peuvent jouer un rôle dans la dérégionalisation et l’uniformisation du langage Mais de manière générale les spécificités se maintiennent et font partie de l’identité des habitants de chaque région. « D’autant plus maintenant que ces variétés régionales du français sont de moins en moins pointées du doigts en comparaison à une langue française soi-disant de référence », explique le chercheur.

 

                                                                      le français de nos régions                 

Alors : linge, serviette ou essuie ? Farde, pochette ou fourre ? GSM, Natel ou portable ? Et vous quel français parlez-vous ?

 

Audrey Binet

 

le français de nos régions couverture

 

Coup d'oeil sur la bio de Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi est originaire de la vallée de Maurienne, en Savoie, où il a obtenu son baccalauréat en 1999. A la suite d'une maîtrise en science du langage à l'université de Grenoble (en 2004), il a entamé une thèse portant sur l'intonation du français à l'université de Neuchâtel (soutenue en 2011, en 2012 publiée aux éditions Peter Lang). Il a effectué plusieurs séjours postdoctoraux en France (Paris), en Suisse (Genève et Zurich) et en Angleterre (Cambridge). Il travaille depuis 2015 en tant que chargé de recherche FNRS  à l'université catholique de Louvain (Belgique). Ses derniers travaux portent sur la variation géographique du français, et plus particulièrement sur la perception des accents régionaux ainsi que la variation lexicale et grammaticale dans les périphéries de la francophonie (Belgique, Suisse et France), sujets sur lesquels il a présenté de nombreuses conférences et publié de nombreux articles.