Douleur chronique: une nouvelle piste de traitement?

Les personnes qui souffrent de douleur chronique dans un membre perçoivent moins bien l’espace qui entoure ce membre, révèle une étude de Lieve Filbrich et Valéry Legrain, chercheurs à l’Institut de Neurosciences de l’UCL. Cet impact de la douleur chronique sur la vision suggère des modifications complexes dans le cerveau des patients et donc l’intérêt de la rééducation cognitive dans sa prise en charge.

Lorsque nous ressentons une douleur, notre cerveau la localise automatiquement dans notre corps mais détecte aussi autour de nous ce qui la provoque, grâce à notre vision. Il coordonne donc différentes modalités sensorielles: le toucher et la perception de la douleur pour surveiller notre corps et la vision pour s’informer sur notre environnement. Si vision et perception de la douleur sont coordonnées par le cerveau, que se passe-t-il si l’un de ces deux sens est perturbé ? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre Lieve Filbrich et l’équipe de Valéry Legrain, chercheurs au Pain Research Lab de l’Institut de Neurosciences (IONS/COSY). « Nous avons voulu analyser ce qui se passe au niveau visuel si on souffre de douleur chronique, et plus particulièrement dans l’espace qui entoure le membre douloureux » expliquent-ils.

Des troubles cognitifs liés à la douleur chronique

Pour cette étude parue dans Scientific Reports, l’équipe s’est intéressée à des patients souffrant d’un syndrome douloureux régional complexe (SDRC), une maladie rare provoquant de la douleur chronique dans un membre (par exemple la main ou le pied). La douleur se développe souvent après un traumatisme mineur comme une fracture ou une opération mais elle est disproportionnée par rapport à l’événement déclencheur et peut s’installer de manière chronique. On observe différents troubles dans le membre douloureux tels qu’une inflammation, un gonflement, un changement de température, de coloration, etc. Ces patients rapportent également divers troubles cognitifs: ils ont notamment du mal à se représenter mentalement le membre douloureux, à le bouger, mais aussi à sentir lorsqu’il est touché. « Étant donné qu’ils perçoivent moins bien les stimuli sur leur membre douloureux, on s’est demandé s’ils percevaient aussi moins bien les stimuli dans l’espace autour de leur membre douloureux, comme des stimulations visuelles » explique Lieve Filbrich.

La vision altérée autour du membre douloureux

« Nous avons testé 14 patients qui souffraient de SDRC dans un membre supérieur, essentiellement la main » raconte Lieve Filbrich. « Nous leur avons présenté des lumières à différents endroits : par exemple proches ou éloignés de leurs mains. À chaque fois, il y avait deux lumières qui se suivaient très rapidement à gauche puis à droite et vice versa. Les patients étaient invités à faire un jugement d’ordre temporel, c’est-à-dire qu’ils devaient nous dire quelle lumière ils avaient perçus en premier : à gauche ou à droite. » Résultat : les patients jugeaient systématiquement l’ordre temporel en défaveur des stimulations présentées du côté de la main pathologique, surtout quand on s’en rapprochait. « C’est comme s’ils avaient une moins bonne perception de l’espace visuel autour de la main douloureuse » analyse Valéry Legrain. « Cela montre qu’un déficit au niveau d’un membre peut provoquer des transformations dans le cerveau, du fait de la plasticité cérébrale . Cela modifie la façon dont le cerveau traite l’information visuelle! »

Un nouveau traitement de la douleur chronique ?

Ces résultats ouvrent la voie à de nouvelles pistes pour traiter la douleur chronique, grâce à la rééducation cognitive. « Cette technique pourrait être complémentaire à la thérapie pharmaceutique et physique» s’enthousiasme Valéry Legrain. « L’objectif serait de remodifier les connexions dans le cerveau grâce à une rééducation neuropsychologique. L’idée serait de refaire le schéma contraire : améliorer la coordination visuo-motrice pour impacter la façon dont ils perçoivent la douleur. Il y a déjà eu quelques tentatives de technique d’entrainement de coordination visuo-motrice qui ont suggéré un impact sur la douleur mais il y a encore très peu d’essais sur le sujet ».

Recherche à poursuivre

Avant d’envisager le développement d’un traitement, les chercheurs doivent cependant d’abord mieux comprendre les mécanismes en jeu. « La perception de l’espace est une compétence complexe. Elle fait appel à de nombreuses capacités spatiales différentes. Il faut d’abord identifier celle qui est déficitaire pour pouvoir la rééduquer » précise Valéry Legrain. Pour ce faire, l’équipe prévoit de continuer à travailler sur des patients atteints de SDRC, avec deux pistes. « Nous envisageons d’introduire de l'électroencéphalographie pour observer l’activité du cerveau chez ces patients et étudier les mécanismes neurophysiologiques en jeu. Nous avons aussi comme projet d’utiliser les techniques de réalité virtuelle afin de modifier leur environnement visuel et observer comment ils réagissent ».

Collaboration avec l’Angleterre

Pour la suite de leurs recherches, Lieve Filbrich et Valéry Legrain ont prévu de travailler conjointement avec le groupe de Janet Bultitude de l’Université de Bath en Angleterre, qui a publié une étude similaire sur le sujet. « Nous ne savions pas du tout qu’ils travaillaient en parallèle sur le sujet. Nos résultats ont été présentés à deux revues différentes de façon indépendante, et ceux-ci sont très similaires, ce qui renforce leur validité » explique Valéry Legrain. « Nous avons donc décidé de collaborer pour la suite des recherches. Nous avons une plus grande expertise qu’eux au niveau neuroscientifique, notamment dans l’utilisation de l’électroencéphalographie, et de leur côté ils disposent de cliniques spécialisées dans ce syndrome donc ils auront un meilleur accès aux patients »

« Ces premiers résultats renforcent la récente théorie que le cerveau ne traite pas la douleur comme une sensation isolée » conclut Valéry Legrain. « Elle est intégrée avec d’autres informations, comme la perception de l’espace visuel, au sein d’un système général d’alerte qui implique de nombreux mécanismes permettant au corps de réagir efficacement à un potentiel danger ».

 

Barbara Delbrouck

 

Note : cette recherche a été financée par le FNRS et menée par Lieve Filbrich dans le cadre de sa thèse de doctorat, avec l’aide de son promoteur Valéry Legrain et de son équipe au sein du Pain Research Lab.

Coup d’œil sur la bio de Lieve Filbrich

Lieve Filbrich

1988                  Naissance

2009-2011         Master en sciences psychologiques à l’UCL

2011-2012         Certificat universitaire en sciences psychologiques à l’UCL

2011-2013         Neuropsychologue clinicienne

2013-2017         Doctorat en sciences psychologiques à l’UCL, financé par le F.R.S-FNRS

Lieve Filbrich est actuellement en recherche de financements postdoctoraux afin de poursuivre ses recherches.

 

Coup d’œil sur la bio de Valéry Legrain

Valery Legrain

1975                  Naissance

1994-1999         Master en sciences psychologiques à l’UCL

1999-2003         Doctorat en sciences psychologiques à l’UCL, financé par le F.R.S-FNRS

2003-2007         Chargé de recherche F.R.S-FNRS

2004-2005         Post-doctorat à l’Université Claude-Bernard de Lyon

2007-2008         Post-doctorat à l’Université Heinrich-Heine de Düsseldorf

2009-2013         Post-doctorat à l’Université de Gand, financé par le FWO. Différents courts séjours à l’University College London.

Depuis 2013      Chercheur qualifié F.R.S-FNRS et chargé de cours invité à l’UCL, co-responsable du Pain Research Lab à l’Institut de
                             Neurosciences

Publié le 13 octobre 2017