Payer pour empêcher la déforestation

Publié le 14 septembre 2017


Afin d’évaluer objectivement l’impact d’un programme de lutte contre la déforestation, une équipe internationale de chercheurs a mené une étude randomisée en Ouganda. Une première en sciences environnementales ! Et des résultats étonnants, publiés dans la revue Science

Les activités humaines (chauffage, transports, industries diverses, etc.) émettent d’importantes quantités de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère. Ce phénomène est à l’origine du changement climatique.

Parmi ces activités, la déforestation constitue à elle seule 9 % des émissions annuelles de CO2 d’origine humaine. Et pour cause : « Grâce à la photosynthèse, les arbres piègent le carbone contenu dans l’atmosphère et l’assimilent pour former de la matière végétale », explique le Pr Éric Lambin, membre de l’Earth & Life Institute (ELI) de l’UCL. « La végétation est donc à la fois un stock et une pompe à carbone. Quand vous coupez et brûlez des arbres, non seulement vous détruisez cette pompe, mais en plus, le stock de carbone contenu dans ces plantes est relâché dans l’atmosphère. »

Payer la nature pour services rendus

De nombreuses populations détruisent la forêt pour dégager un terrain à cultiver, extraire du bois de construction ou du combustible. Or, comment les convaincre de limiter cette déforestation si on ne leur donne pas les moyens de trouver, d’utiliser et/ou d’acheter des alternatives ? « C’est la raison pour laquelle des pays comme le Costa Rica et le Mexique ont mis en place des programmes nationaux de paiements pour services écosystémiques (PES) », explique le Pr Lambin. « Les PES sont basés sur l’idée que la nature fournit des biens et services à l’humanité. On paye donc le propriétaire privé d’une parcelle de nature pour qu’il n’exploite pas les ressources de ladite parcelle. Ce faisant, on le dédommage pour les bénéfices dont il se prive. »

Or, d’aucuns s’interrogent sur l’intérêt de tels programmes : sont-ils vraiment efficaces ? Les paysans respectent-ils le contrat ou empochent-ils les PES en continuant à couper des arbres, sur leur terrain ou ailleurs ? Autant de questions sur lesquelles le Pr Lambin et ses confrères se sont penchés.

Une étude randomisée

L’ouest de l’Ouganda est l’une des régions du monde les plus « déforestées ». Ce pays d’Afrique est pauvre et aucun programme de PES n’y avait jamais été mené. De plus, la zone choisie par les chercheurs pour leur étude (1) est l’une des dernières réserves de chimpanzés sauvages. Bref, une zone idéale pour étudier de façon contrôlée l’impact réel des PES sur la déforestation.

Dans un premier temps, les chercheurs ont sélectionné 121 villages en bordure de forêt. Ils les ont divisés en 2 groupes par tirage au sort : un groupe « test » de 60 villages et un groupe « contrôle ». « Les études randomisées sont systématiques en médecine et de plus en plus souvent utilisées en économie », commente le Pr Lambin. « Mais c’est la première fois que cette méthode est appliquée pour évaluer une politique environnementale. »

Dans un second temps, les chercheurs ont collaboré avec des ONG locales pour aller expliquer le projet dans les villages du groupe test. Le deal : en échange de 28 $ par an et par hectare (2), les habitants s’engageaient à ne plus couper d’arbres sur leur parcelle pendant 2 ans. 32 % des villageois ont accepté de signer le contrat.

Des résultats étonnants

Au bout de 2 ans, grâce à des images par satellite à très haute résolution spatiale, les chercheurs ont mesuré 4,2 % de couverture forestière en moins dans les villages tests contre 9,1 % dans les villages contrôles. Soit plus de 2 fois moins, alors que seul un tiers des villageois du groupe test a participé à l’étude ! « Sans doute y a-t-il eu un effet de sensibilisation auprès des voisins et parents », commente le Pr Lambin. « 88 % des signataires ont respecté le contrat. Quant aux effets pervers que nous redoutions – recrutement des paysans qui déboisaient déjà moins que les autres, déplacement géographique de la déforestation vers les parcelles ou villages voisins, etc. –, nous avons démontré de façon rigoureuse qu’ils ne se sont pas produits. »

                                                              déforestation vue satellite Eric Lambin

                                                                 Images satellites permettant de visualiser l'utilisation des terres

Des bénéfices supplémentaires

Les chercheurs ont tiré d’autres (r)enseignements de cette étude. « Eu égard aux coûts sociaux des émissions de CO2, les bénéfices de ces PES se sont avérés 2,4 fois supérieurs au coût des paiements effectués aux paysans. Ce qui rend ces PES beaucoup plus rentables sur le plan écologique que les subsides pour des panneaux solaires ou des voitures électriques chez nous, par exemple. Sans oublier les bénéfices sociaux : le cash perçu par les signataires a amélioré leur niveau de vie. Sans doute cet argent a-t-il permis de payer la scolarité des enfants, des combustibles moins nocifs pour la santé, etc. Autant de bénéfices qui, s’ils sont plus difficiles à quantifier, n’en demeurent pas moins appréciables dans un pays en voie de développement ! »

Des programmes à vie ?

Reste maintenant à savoir si l’efficacité du programme s’inscrit dans la durée. Pour avoir un effet à long terme sur la couverture forestière, les PES devraient-ils être versés à vie ou seulement quelques années, le temps pour les habitants de trouver et de s’habituer à des alternatives viables à la déforestation ? En Ouganda, les participants au projet déboisent-ils moins qu’auparavant ? Dans quelle mesure les autres villageois et villages ont-ils été influencés par l’expérience ? « Nous allons pouvoir bientôt répondre à ces questions en analysant les données satellitaires récoltées 2 ans après la fin de l’étude », explique le Pr Lambin. « Quant à la méthode randomisée, nous comptons l’utiliser pour évaluer d’autres politiques environnementales. Cette approche scientifique donnera des arguments objectifs à ceux et celles qui cherchent à les mettre en place. »
 

Candice Leblanc
 


(1) S. Jayachandran et al., « Cash for carbon: A randomized trial of payments for ecosystem services to reduce déforestation » in Science, 21 juillet 2017.
(2) Ces 28 $ représentent le coût du charbon au marché local, les villageois coupant les arbres essentiellement pour produire du charbon de bois pour cuisiner.

 

Coup d'oeil sur la bio d’Éric Lambin

1985                   Licence en sciences, orientation sciences géographiques à l’UCL

1988                   Doctorat en sciences à l’UCL

1989                   Scientifique invité au Joint Research Center (Italie)

1991                   « Assistant professor » à la Boston University (USA)

1993                   Chargé de cours à l’UCL

Depuis 2005      Professeur ordinaire à l’UCL

2009                   Prix Francqui en sciences

2009                    « Foreign associate » de la U.S. Academy of Sciences

Depuis 2010      Professeur à la Stanford University (USA) 6 mois par an

2013-16              Président du « Department of Earth System Science » de la Stanford University

2014                    Prix Volvo de l’environnement

Cette recherche du Pr Lambin a été financée par le « Global Environment Facility » du Programme des Nations Unies pour l’Environnement et par l’« International Initiative for Impact Evaluation ».