Pour des objets connectés plus durables

En 2017, 403,5 millions de smartphones ont été vendus dans le monde. On choisit généralement le sien sur base de caractéristiques techniques, comme la qualité de l’appareil photo ou le système d’exploitation, et on croise les doigts pour une durée de vie proportionnelle à la somme d’argent investie. Un obstacle de taille menace pourtant l’existence de notre ordinateur de poche : l’obsolescence programmée. Comment produire des objets connectés plus durables ? Avec le consortium de recherche ENCOS, pour European Nanoelectronics Consortium for Sustainability, Jean-Pierre Raskin, professeur au pôle d’ingénierie électrique de l’UCL, s’attaque concrètement à cette problématique…avec l’aide des consommateurs ! 

Jean-Pierre Raskin, chercheur à l’ICTEAM, est l’auteur d’une technologie SOI (Silicon-on-Insulator) qui équipe 100% des smartphones et des tablettes dans le monde ! Sa découverte a permis aux fabricants de composants électroniques pour smartphones de diminuer leurs coûts de production et de faire baisser la consommation d’énergie des appareils connectés. Ses travaux ont été récompensés de la Médaille Blondel en 2015, du SOI Consortium Award en 2016, et du SEMI Award en 2017. Des récompenses qui permettent de faciliter l’accès de son équipe à des financements et des projets internationaux, et d’obtenir une reconnaissance en dehors du secteur de la microélectronique. Son expertise, Jean-Pierre Raskin souhaite aujourd’hui la mettre à profit de la société pour réfléchir à une approche plus durable des objets connectés, où la performance ne serait plus l’objectif n°1.

Le désir de se mettre en action

Le déclic qui a abouti à la création d’ENCOS ? La philosophie derrière IngénieuxSud, un cours-projet que le chercheur, également enseignant, donne depuis 5 ans aux étudiants du Secteur des Sciences et Technologies de l’UCL, en collaboration avec l’ONG Louvain Coopération. Confrontés à une problématique de terrain, les jeunes étudiants doivent collaborer avec différents partenaires pour proposer une solution qui ne soit pas simplement technique, mais globale. En préconisant une approche holistique auprès de ses étudiants, Jean-Pierre Raskin a pris conscience de son propre désir de se mettre en action. « On encourage les étudiants et les entreprises partenaires à réfléchir de manière plus large…mais mon processus de recherche, orienté sur une expertise précise, m’a alors semblé très étroit. Je me suis dit « qu’est-ce que je peux faire avec mes compétences ? »

Avec ENCOS, l’objectif est de proposer des solutions qui trouvent écho auprès des entreprises, des autorités et des consommateurs. L’une des forces du consortium est de réunir des chercheurs de disciplines variées ; des ingénieurs bien sûr, mais aussi des sociologues, des philosophes, ou encore des économistes pour une réflexion globale, le marché des objets connectés ayant des incidences géopolitiques, économiques, technologiques, environnementales, éthiques et humaines. L’autre force du collectif, c’est le dialogue insufflé au sein de la société, notamment avec les consommateurs, le but étant de les informer et les sensibiliser aux questions de durabilité tout en leur donnant la parole. Jean-Pierre Raskin voit même plus loin : « L’idée est que l’apport scientifique soit un point de départ…et que les choses nous échappent ! On peut imaginer que des citoyens forment un mouvement. La pression exercée par les consommateurs sur les entreprises est très importante pour faire évoluer les choses. »

Des pistes concrètes : transparence, récup’ et écodesign

Parmi les chevaux de bataille d’ENCOS ? Réduire la facture énergétique induite par la fabrication des objets connectés, diminuer l’utilisation de minerais toxiques et critiques en développant de nouvelles technologies plus friendly pour l’environnement et la santé des travailleurs, ou encore miser sur l’écodesign pour prolonger la durée de vie de ces objets. « Il y aura de plus en plus d’objets connectés… Après le climat et le pétrole, dit Jean-Pierre Raskin, nous allons arriver dans une ère où ce sera au tour des minerais d’être sous pression. Tous ces minerais sont indispensables à la fabrication des objets électroniques, mais comme pour toute courbe exponentielle, une pénurie est inévitable. » Autrement dit, il est temps de changer les mentalités…et les procédés !

Parmi les idées concrètes d’ENCOS ? Proposer un étiquetage indiquant l’origine des composants électroniques et la durée de vie de l’appareil vendu, pour plus de transparence. Mais aussi optimiser le cycle de vie des objets en les concevant différemment, afin de pouvoir remplacer uniquement la partie défaillante en cas de panne. C’est le projet Puzzle phone, développé en Finlande. Ou encore adopter un nouveau modèle économique responsabilisant davantage les entreprises, qui ne se limiteraient pas à mettre un produit sur le marché. Par exemple en s’inspirant des box internet prêtées par les opérateurs pour la durée d’un abonnement, et dont les circuits abîmés peuvent être changés entre deux foyers. Avec l’idée que rien ne se perd, mais tout se transforme ! L’électronique de nos smartphones, ces objets si complexes et puissants, pourrait en effet être réutilisée dans un autre but, limitant les déchets. Terminée l’obsolescence programmée ? Jean-Pierre Raskin en est persuadé, « bientôt, ne plus pouvoir remplacer les composants de son téléphone sera complètement has-been ! Le mouvement est lancé par les petits acteurs de l’écodesign, et les grandes entreprises suivront. » Un mouvement qui passe aussi par la formation des futurs ingénieurs à l’UCL, en les sensibilisant à cette approche collaborative et interdisciplinaire, pour une société numérique plus durable.

Pauline Volvert

Une exposition et une conférence pour sensibiliser le grand-public

Les 24 et 25 avril 2018, sur le campus de l’UCL à Louvain-la-Neuve, est organisé l’événement gratuit Cap vers une société numérique durable. Celui-ci se déroulera en trois temps, et Jean-Pierre Raskin en est l’un des acteurs.

24/04 à 18h, vernissage de l’exposition du photographe Stefano Stranges « Les victimes de notre richesse ». L’artiste a photographié la réalité des mineurs de coltan, un minerai rentrant dans la composition de nos smartphones, en Afrique.

« Je suis très impatient de rencontrer le photographe et de discuter avec lui de ce qu’il a ressenti, réagit Jean-Pierre Raskin. L’artiste, comme tout citoyen, essaye de comprendre le monde dans lequel on vit et ici, l’image peut être très forte. Cela met en exergue les conditions d’extraction des minerais, qui concernent plusieurs dizaines de milliers de personnes. En Afrique, plus de 50% de la matière première est extraite à la main. C’est un sujet très important.»

24/04 à 20h, conférence grand-public « Cap vers une société numérique durable »

« Nous demandons un droit d’entrée un peu original : un objet électronique hors d’usage. Parmi les questions abordées avec nos invités : le business model, l’approvisionnement, le design, le recyclage, et nous bien sûr, qui achetons et jetons tous ces objets connectés ! »

24 et 25/04, workshop sustainable IoT organisé par ENCOS, à destination d’un public plus scientifique et technique.

 

Les objets connectés en quelques faits et chiffres

  • En 2022, il y aura 50 milliards d’objets connectés sur Terre.
  • Ces objets représentent 20% de la consommation d’énergie mondiale.
  • L’électronique de ces objets est produite à partir des éléments les plus rares.
  • La majorité des appareils connectés ne sont pas conçus pour durer, c’est ce que l’on appelle l’obsolescence programmée.

 

 

 

Coup d'oeil sur la bio de Jean-Pierre Raskin

Jean-Pierre Raskin

Jean-Pierre Raskin est professeur ordinaire et président du Pôle en ingénierie électrique de l'UCL. Il a obtenu un doctorat en sciences appliquées à l'UCL en 1997. En 1998, il rejoint l'Université du Michigan, où il est impliqué dans le développement de techniques de micro- et nano-fabrication pour la réalisation de circuits aux ondes millimétriques.

En 2000, il intègre le laboratoire à micro-ondes de l'UCL en tant que chargé de cours, puis devient professeur titulaire en 2007.
Ses intérêts de recherche sont la modélisation, la caractérisation large bande et la fabrication de dispositifs semi-conducteurs avancés ainsi que la micro et nanofabrication de capteurs et actionneurs MEMS/NEMS, y compris l'extraction des propriétés intrinsèques des matériaux à l'échelle nanométrique. Il a supervisé 37 doctorants (28 thèse accomplies) et 20 post-doctorants. Il a publié plus de 270 articles dans des revues internationales. Il a obtenu l'IC Industry Awards 2006 - Recherche & Développement, le Prix en nanotechnologies Marcel De Merre 2009, le Leverhulme Trust, le Leverhulme Award 2009, la Médaille Blondel 2015 et le SOI Consortium Award 2016

Publié le 12 avril 2018