L’œil et la plume

La Dr Anne Reverseau a reçu un « ERC Starting Grant ». Ce prestigieux financement européen va l’aider à poursuivre ses recherches sur les rapports (étroits) que de nombreux écrivains entretiennent avec l’image, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours. 

En France, Anne Reverseau a suivi un parcours académique on ne peut plus classique pour une littéraire : École Normale Supérieure(1), puis master en littérature française à la Sorbonne. C’est en 2004 qu’a eu lieu ce qu’elle appelle son « basculement » : « Je suis partie un an aux États-Unis pour enseigner le français. Là, je me suis passionnée pour la photographie et l’art contemporain. J’ai écumé les musées, les expositions, les vernissages. De retour en France, j’ai eu envie de faire une thèse sur le rapport entre l’image et la littérature. On a longtemps réduit ce rapport à l’illustration. Or, dès la fin du XIXe siècle, de nombreux écrivains ont utilisé et manipulé des images. » 

L’avènement de la « société de l’image » 

Les écrivains surréalistes (André Breton, Louis Aragon, etc.) sont connus pour avoir entretenu des liens étroits avec l’image au sens large. Pendant sa thèse, Anne Reverseau s’intéresse à la période qui précède les avant-gardes, soit le début du XXe siècle (1900-1920). Ses recherches actuelles remontent encore plus loin puisqu’elles démarrent vers 1880. « C’est un moment charnière dans l’histoire de l’image. En effet, c’est le début de la technologie Kodak(2), de la photographie amateur, de la reproduction massive d’illustrations et de photos dans la presse, etc. Plus démocratique que la gravure ou l’estampe, l’image imprimée envahit les livres, les journaux et même l’espace public – affiches publicitaires, brochures, etc. L’image devient banale, commune, triviale… et cela modifie en profondeur le rapport culturel que le public et les artistes entretiennent avec elle. » La « société de l’image » dans laquelle nous baignons serait donc née à cette époque. 

La littérature et son « écosystème »

Après sa thèse de doctorat, Anne Reverseau rejoint la KU Leuven. Pendant sept ans, elle travaille au sein du MDRN. Ce groupe de recherches, international et multiculturel, étudie les littératures européennes entre 1900 et 1950. Malgré la pluralité des projets, ces chercheurs se rejoignent sur un point : la littérature est bien plus que sa pure et simple dimension écrite ! « La création littéraire fonctionne dans un écosystème », explique la Dr Reverseau. « Outre l’écrit, interviennent aussi les arts picturaux, le son (la musique, la voix,), l’audiovisuel, les nouvelles technologies, etc. Il suffit de penser aux écrivains contemporains. Nombreux sont ceux qui, à côté de leur pratique d’écriture, font aussi de la photo, de la peinture, de la télévision ou du cinéma – pour l’adaptation de leurs œuvres, par exemple – ou se mettent en scène dans des vidéos ou sur les réseaux sociaux. Bref, les rapports entre image et littérature sont nombreux et ne datent pas d’hier. »  

De Leuven à Louvain

En 2018, la Dr Reverseau obtient un mandat de collaboratrice scientifique FNRS au sein du Centre de recherche sur l’intermédialité (CRI) de l’UCL. « Il y a de nombreuses convergences entre les travaux du CRI et les miens. Le sous-titre du projet de recherches que j’ai soumis à l’ERC en témoigne : “Une intermédialité matérielle”. » L’adjectif ici n’est pas anodin. En effet, depuis le début, Anne Reverseau s’intéresse particulièrement aux gestes matériels des écrivains par rapport aux images : la conservation, l’exposition, la transformation, l’insertion dans un texte, la circulation… « Les pratiques iconographiques des écrivains sont variées. Paul Eluard collectionnait les cartes postales et André Beucler les prospectus de voyages, par exemple. Certains auteurs découpaient des images et/ou les collaient au mur ou dans des cahiers. D’autres en garnissaient leur bibliothèque. Autant de gestes qui ont amorcé, influencé, voire façonné leur processus créatif littéraire. » 

Repenser l’histoire de la littérature

Répertorier ces pratiques en explorant différentes archives (photos d’archive, maisons d’écrivains, correspondances, journaux intimes, etc.) est d’ailleurs le premier axe de son nouveau programme de recherches. Mais grâce à l’« ERC Starting Grant » (3) qu’elle s’est vu octroyer, Anne Reverseau va pouvoir aller plus loin. « Cet important financement va surtout me permettre d’engager des chercheurs et des doctorants. À terme, j’ai l’ambition de développer un pôle multidisciplinaire de recherches sur les rapports entre image et littérature. Ce qui passera par des publications et l’organisation de rencontres et de colloques. J’ai aussi à cœur de mettre ces travaux à la portée du public. En créant des espaces d’exposition permanente, par exemple au sein du Musée L(4) ou dans des musées virtuels. C’est essentiel, car sortir la littérature de son pur carcan écrit implique de repenser toute l’histoire de la littérature depuis la fin du XIXe siècle… Et il importe de diffuser ce changement de paradigme, y compris à travers l’enseignement. Ce que je m’efforcerai de faire à l’UCLouvain. » 

Candice Leblanc

(1) L’École Normale Supérieure de Paris est l’une des institutions universitaires les plus sélectives de France.
(2)  En 1880, Georges Eastman invente le film photographique en rouleau, qui permet de développer plusieurs photos en même temps.
(3)  D’un montant de 1,5 million d’euros, les « ERC Starting Grants » sont destinés aux jeunes chercheurs européens.
(4) Le Musée L est le musée universitaire de l’UCL.

 

Coup d'oeil sur la bio d'Anne Reverseau

2001: Entrée à l’École Normale Supérieure de Paris
2004: Agrégation de Lettres modernes à Paris-Sorbonne 
2004-05: Lectrice de français à la Rutgers University (USA)
2006-11: Monitrice puis enseignante-chercheuse à Paris-Sorbonne et Paris Ouest-La Défense-Nanterre 
2011: Doctorat de littérature française à Paris-Sorbonne
2011-18: Post-doctorante FWO à la KU Leuven et membre de MDRN (groupe de recherche sur les littératures européennes 1900-1950)
Depuis 2018: Collaboratrice scientifique FNRS à l’UCLouvain
2018: Lauréate d’un « ERC Starting Grant »

Publié le 03 octobre 2018