Il n’y en a pas que pour Athènes

Publié le 22 août 2017

Cet été, nous rencontrons des doctorants en sciences humaines de l’UCL. Car la recherche ne se résume pas à la médecine.

En secondaire et même à l’université, quand on étudie le grec ancien, on étudie la langue d’Athènes et son alphabet. Ils ont fait l’objet d’une réforme en 402-403 avant Jésus-Christ et vont être diffusés dans toute la Grèce et par la suite se répandre dans tout l’empire d’Alexandre Le Grand qui privilégia le dialecte attique. « Il existe un “athénocentrisme” qui se manifeste tant dans l’étude de la langue que dans l’étude de la civilisation grecque. Or, Athènes fait souvent figure d’exception. En Grèce antique, chaque cité possède son dialecte qui n’est pas une sous-langue d’un standard mais une langue à part entière. Les dialectes grecs ont un statut égal dans l’imaginaire des Grecs », observe Sarah Béthume.

Cette doctorante en langues et lettres à l’UCL étudie et compare les dialectes parlés, aux époques archaïque et classique (8e siècle-4e siècle avant Jésus-Christ), en Laconie et en Argolide, régions du Péloponnèse qui ont pour cités centrales Sparte et Argos.

Son corpus d’étude est essentiellement constitué d’inscriptions sur du métal dont le bronze, ou la pierre dont le marbre. « On n’a retrouvé que quelques centaines d’inscriptions pour chacune de ces régions (Argolide et Laconie) aux époques concernées, alors que pour l’Attique (région d’Athènes), on en a plusieurs milliers. Pour expliquer cette grande différence avec Athènes, certains avancent qu’à Athènes, cité démocratique, il y avait un besoin de diffusion auprès du public beaucoup plus important. Mais c’est aller un peu vite. Par exemple, Sparte a toujours été occupée, ce qui signifie que certaines zones n’ont jamais été fouillées. On n’est même pas sûr d’avoir retrouvé son agora. Une autre explication possible touche au support. Le métal a été refondu au cours du temps tandis que la pierre et le marbre, à Athènes, se sont mieux conservés. Il est donc difficile d’évaluer la pratique scripturaire des habitants de ces régions. »

Pour dénicher les inscriptions, la chercheuse s’est rendue en avril dernier en Grèce mais fait surtout appel à des ouvrages scientifiques et des journaux de fouille qui sont parfois en allemand, en italien ou en latin.

Des textes souvent laconiques

Sarah Béthume se penche surtout sur des dédicaces et des ex-voto (offrandes à un dieu) faits par des particuliers mais aussi des décrets. Ces textes, souvent laconiques, prennent la forme de formules comme « telle personne a dédié tel objet à telle divinité » ou, à la 1re personne, faisant parler l’objet dédié, « j’appartiens à telle divinité » ou « untel m’a dédié à tel dieu ». Ces formules stéréotypées limitent les possibilités d’expression en terme de contenu.

Outre l’étude de la langue, la chercheuse se pose des questions bien plus vastes pour recontextualiser l’emploi du dialecte : qui est le commanditaire de l’inscription ? Quelle est son origine sociale ? A-t-il gravé le texte lui-même ou l’a-t-il demandé à un artisan ? Pourquoi a-t-il décidé d’écrire ?

La cité se met en scène

Cela vaut aussi pour les inscriptions réalisées par les cités. « Quand elle émet un décret ou réalise une dédicace, une cité se met en scène. Le long de la voie sacrée, à Delphes, un sanctuaire panhellénique, il y a des dédicaces d’Argiens suite à d’importantes victoires. Il subsiste les bases en pierre avec les dédicaces même si les statues en bronze ont disparu, ayant généralement été fondues. Le choix de la place est important car il permet de valoriser la cité par rapport aux autres mais aussi auprès des étrangers. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a différents dialectes et différents alphabets qui cohabitent le long de cette voie. »

En cela, la doctorante fait appel à la sociolinguistique, généralement utilisée pour l’étude des langues modernes. « Je ne sais pas quelles réponses seront apportées. Ce seront bien souvent des hypothèses. Mais cela vaut la peine de l’appliquer aussi aux langues anciennes. Car au final, mon but est de faire le lien entre la langue et la société qui la parlait et de montrer que les langues sont en perpétuelles évolutions », conclut Sarah Béthume.

Quentin Colette (L'Avenir Brabant wallon)

« Mikylos a dédié à Asclépios ». Un élément de vaisselle en bronze dont la fonction est sujette à débat (phiale, cymbale ou patère) et qui remonte au premier quart du 5e siècle avant Jésus-Christ. Il se trouve au musée archéologique national d’Athènes. La traduction de l’inscription donne : « Mikylos a dédié à Asclépios ». « C’est une dédicace qui a été trouvée dans le sanctuaire d’Asclépios à Épidaure. Il s’agit d’une inscription particulière où on retrouve la lettre san (en forme de M) au lieu du sigma pour noter la sifflante/s/. À cette époque, le oméga Ω et le êta H n’existaient pas encore en Argolide et ne notaient pas les voyelles de timbre e et o longues ouvertes », détaille Sarah Béthume.

Un chapiteau portant une sorte de loi sacrée

Ce chapiteau de colonne en poros, pierre semblable au marbre de Paros par sa couleur mais plus légère, repose au Musée épigraphique d’Athènes.

« Il porte une inscription d’une sorte de loi sacrée, ou peut-être seulement la partie finale de cette loi, explique Sarah Béthume. Cette pièce, qui avait été réutilisée dans la construction d’une fontaine appelée Perséia, de l’époque hellénistique, a été découverte à Mycènes et daterait, d’après la forme des lettres, d’environ 525 avant Jésus-Christ. »

Il y est écrit, selon la traduction de la doctorante, que « s’il n’y a pas de damiurgie, que les hiaromnamones pour Persée soient juges pour les parents selon ce qui a été dit ».

« L’interprétation de ce texte est difficile, reconnaît la chercheuse. Mais d’après la majorité des commentateurs, il pourrait signifier que, si les “damiourgoi”, c’est-à-dire certains magistrats, ne sont pas disponibles ou pas en fonction, l’arbitrage reviendra aux hiaromnamones, fonctionnaires attachés à un sanctuaire, ici à celui du héros Persée. Ce jugement parmi les parents peut s’expliquer par le fait que des enfants constituaient des chœurs pour le culte du héros, sans doute dans le cadre de certaines fêtes, et des rivalités entre leurs parents ont pu naître pour leur intégration au sein de ces festivités. Les fonctionnaires sacrés devront procéder au jugement conformément à d’autres dispositions légales (peut-être celles qui auraient été mentionnées dans une autre partie du texte). »

« Se donner corps et âme à sa recherche »

Sarah Béthume a réalisé un master en langues et littératures anciennes, orientation classique à l’UCL. « J’adore la langue grecque, sa logique. » Après avoir complété ses études avec une agrégation, elle a enseigné quatre ans le latin en secondaire.

« Je voulais faire un doctorat. J’ai adoré réaliser mon mémoire. Se donner corps et âme à son objet de recherche, c’est éprouvant physiquement mais intellectuellement très riche. Je voulais revivre ça, mais je n’ai pas été prise de suite après mes études, témoigne la chercheuse. Toutefois, quand une place d’assistant s’est libérée à l’UCL, j’ai postulé. » Et la voilà donc doctorante en langues et lettres.

Après ? « Faire carrière à l’université serait chouette. Pour enseigner des choses plus approfondies qu’en secondaire. Mais certaines choses me manquent de l’époque où j’enseignais : faire découvrir différents aspects des civilisations et des langues anciennes aux élèves, leur ouvrir l’esprit. Et puis, c’est en secondaire qu’on peut sauver le latin et le grec. »