La fiction pour réinventer le vivre ensemble

Publié le 25 juillet 2017

Cet été, nous rencontrons des doctorants en sciences humaines de l’UCL. Car la recherche ne se résume pas à la médecine.

« J’ai adoré mes études en langues et littératures romanes et j’ai pris plaisir à faire mon mémoire. Quand ma promotrice, la professeure Myriam Watthee-Delmotte, m’a demandé si j’étais intéressé par faire un doctorat, j’ai pris quelques jours de réflexion. Je me suis alors dit que c’était maintenant ou jamais. De plus, j’avais cette réflexion sur les liens entre littérature et politique qui me trottait dans la tête. J’avais quelque chose à creuser », témoigne Corentin Lahouste, doctorant en littérature à l’UCL au sein du Centre de recherche sur l’imaginaire (CRI).

Cette réflexion est née de son séjour à Montréal, au Québec, réalisé dans le cadre de ses études. «J’ai suivi un cours sur les liens entre littérature et politique que j’ai beaucoup apprécié, complète le chercheur, qui a été coprésident de l’Assemblée générale des étudiants de Louvain-la-Neuve (AGL). J’ai envie de montrer l’intérêt sociétal qu’ont la littérature et l’art de manière générale. Trop souvent, on le leur dénie en les cantonnant dans la sphère du divertissement et en les reléguant à une activité du dimanche après-midi. Or, la littérature permet de réenvisager le politique et sa portée. Elle peut être un lieu d’expérimentation et d’innovation. Je m’intéresse à comment le poétique permet de redéployer le politique, comment l’esthétique repense le politique. Et pour moi, tout texte est engagé. »

Et quand il parle de politique, Corentin Lahouste le voit dans son sens le plus large. « Non pas la conquête du pouvoir et l’art de gouverner mais celui du vivre ensemble. »

Le doctorant fait cette recherche sous le prisme de l’anarchie. « À l’heure actuelle, cette notion est mal comprise et fait référence au chaos et au désordre. Cela vient des attentats commis par les anarchistes de la fin du XIXe et du début XXe siècles. Or, l’anarchie, c’est la mise à mal du principe de domination, de la hiérarchie, du pouvoir. Dans nos sociétés, on voit apparaître des tentatives d’organisations anarchiques comme les coopératives ou les processus de démocratie participative. Je m’intéresse à voir comment la littérature contemporaine témoigne de ce mouvement et est un lieu de propositions renouvelant l’expérience du politique. »

Trouver l’anarchie dans leurs œuvres

          

Marcel Moreau, Yannick Haenel et Philippe De Jonckheere. Ce sont les trois écrivains francophones qu’a retenus Corentin Lahouste pour sa thèse et qui lui permettent de couvrir ces cinquante dernières années.

« Ce ne sont pas des écrivains politiques. Ils n’écrivent pas d’ouvrages de propagande mais de la fiction. Même si la création littéraire a toujours une dimension politique en ce sens où elle remet en jeu le réel », précise le chercheur.

Ce sont aussi des écrivains dont les ouvrages ont peu fait l’objet de travaux et sont peu sur l’avant-scène. Ce sera d’ailleurs la première thèse sur l’œuvre de Haenel. « Marcel Moreau est Belge, mais c’est lors de mon échange au Québec que je l’ai découvert, témoigne le doctorant. Selon moi, son œuvre n’a pas la reconnaissance qu’elle mériterait d’avoir, même si Marcel Moreau a reçu divers prix littéraires. »

Le Français Philippe De Jonckheere a aussi la particularité de ne pas écrire de livres mais de créer une œuvre numérique, Désordre (www.desordre.net). « Le numérique est un lieu où la littérature est réinventée. C’est donc intéressant de le prendre en compte et en plus, en Belgique, c’est une question peu étudiée. Même l’auteur trouvait ça un peu fou qu’un chercheur d’un département de littérature s’intéresse à ce qu’il fait », sourit Corentin Lahouste.

Si ces auteurs ne se définissent pas comme anarchistes, « ce sont des écrivains qui, par leur œuvre, amènent à repenser le politique. » Le doctorant pense aux Renards pâles d’Haenel où il donne la voix aux « sans » (sans-papiers, sans logements, etc.). Il y a Julie ou la dissolution de Moreau où «le bureaucratique et l’administratif est mis à mal ».

Sur le site Désordre, De Jonckheere développe divers projets dont Qui ça ? « C’est un contre-journal tenu pendant la campagne électorale française. Il voulait s’opposer à cette impression que plus rien n’existait en dehors de la campagne. En cela, le projet était éminemment politique. »

Et de continuer : « Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver des éléments de l’anarchie dans la littérature et de voir ensuite comment ils retournent vers le politique. »

Le chercheur pense à la question du pluriel qui s’oppose à l’unitaire et l’uniforme, la question de la métamorphose et de l’évolution perpétuelle – « dans ce cadre-là, comment penser la question de l’identité ? » –, ou encore à la question du dissensus (l’inverse de consensus), notion au cœur de l’anarchie car le dissensus fait vivre une société, les désaccords obligeant à redéfinir sans cesse le vivre ensemble.

 

Quentin COLETTE (L'Avenir Brabant wallon)