Laissez-vous guider par les cadres

Publié le 11 juillet 2017

Cet été, nous rencontrons des doctorants en sciences humaines de l’UCL. Car la recherche ne se résume pas à la médecine.

Michel-Ange, Raphaël… Roxanne Loos, doctorante en histoire de l’art à l’UCL, s’attaque à des monuments de la peinture de la Haute Renaissance romaine (1480-1530). «Ça peut paraître bizarre tant les fresques auxquelles je m’intéresse ont été beaucoup étudiées. Mais je me concentre sur les cadres d’architecture peints en trompe-l’œil, c’est-à-dire à ce qui se trouve à la marge des fresques.»

Ces encadrements, bien que périphériques, ne sont pas pour autant purement décoratifs. «J’essaye de comprendre comment ces fausses architectures s’inscrivent dans le lieu où elles sont peintes mais aussi comment elles intègrent le spectateur. Car elles relient le monde fictif et le monde réel. Elles produisent un effet sur le spectateur et participent à transmettre le message véhiculé.»

Pour comprendre, la chercheuse, qui a obtenu une bourse du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), prend deux exemples. Tout d’abord une fresque de Sodoma, Les Noces de Roxane et Alexandre Le Grand, peinte dans une chambre de la Villa Farnesina. «Cette villa est la seule et unique demeure intacte de la Renaissance. Elle a été construite pour Agostino Chili, le banquier du pape. L’histoire de cette villa est touchante : c’est une ode à l’amour qu’il porte à son épouse. Il faut savoir qu’il a dû lutter de longues années contre sa famille avant de pouvoir l’épouser car c’était une roturière. Toute la demeure est une mise en scène de leur amour.»

Dans la salle de noces, la fresque de Sodoma «est très explicite sur ce qui va arriver : Roxane est quasi nue et de petits angelots retirent l’armure d’Alexandre Le Grand. Au premier plan, on voit une balustrade, qui fait d’ailleurs le tour de toute la pièce si ce n’est qu’elle est interrompue par un escalier. Celui-ci invite les spectateurs à entrer dans la scène. Il supprime la frontière entre l’espace réel et l’espace fictif. C’est une invitation aux jeunes mariés à suivre l’exemple de Roxane et Alexandre Le Grand.»

Deuxième exemple choisi, du côté sacré cette fois : une fresque de Filippino Lippi, Le Triomphe de saint Thomas d’Aquin sur les hérétiques, que l’on peut admirer dans la chapelle Carafa à la basilique Santa Maria sopra Minerva. «Le cadre est formé d’un pilier peint devant lequel se trouve un frère dominicain (sur la droite, en toge noire et blanche). Ce personnage, le maître général des Dominicains de l’époque, Joachim Torriani, est à la jonction entre la fiction et la réalité. Il joue le rôle de trait d’union spatio-temporel. De plus, il montre du doigt ce qu’il faut regarder. Ce qui permet d’interagir avec le spectateur et de l’aider dans la compréhension du message transmis par la fresque, même si cela demandait parfois un certain degré d’érudition de la part du spectateur.»

« C’est un peu du marketing avant l’heure. Comment rend-on le message plus efficace et percutant ? »

Et Roxanne Loos de faire un parallèle surprenant : «C’est un peu du marketing avant l’heure, sourit-elle. Comment fait-on passer le message, comment le rend-on plus efficace et percutant ? C’est à gros trait, mais ça donne une image parlante.»

Ces effets de débordements de cadre qui jouent sur la frontière entre la fiction et le réel sont surtout le fait du courant maniériste et de l’art baroque qui arrivent après la Haute Renaissance. « Le baroque, c’est l’art de la contre-réforme catholique. Il faut reconquérir les cœurs et on voit beaucoup d’interactions avec les spectateurs. Avec ma thèse, je montre que ça existe aussi à la Renaissance, même si c’est plus discret et timide. »

Avec son regard neuf, Roxanne Loos nous convie à regarder différemment ces fresques et à nous intéresser aussi à ce qui se trouve à la marge.

Quentin Colette (L'Avenir Brabant wallon)

L’escalier invite les jeunes mariés à entrer dans la scène et suivre l’exemple de Roxane et Alexandre Le Grand.

 

À droite, le frère dominicain est en partie devant le pilier, franchissant ainsi le cadre pour faire « irruption » dans la réalité.

Rome, sa ville éternelle

Quand elle parle de Rome, Roxanne Loos, qui a étudié l’histoire de l’art à l’UCL, a le visage qui s’illumine. « En troisième année, on a fait un voyage à Rome. J’en suis tombée amoureuse », témoigne-t-elle. Si bien qu’elle aimerait publier un guide sur la Ville éternelle pour sortir des sentiers battus ou découvrir autrement les endroits où s’agglutinent les touristes. C’est qu’elle connaît bien la capitale italienne. Pour les besoins de sa thèse sur les cadres des fresques de la Haute Renaissance à Rome, la chercheuse y passe plusieurs semaines par an. Elle loge alors à l’Academia Belgica. « Elle est ouverte aux chercheurs et artistes belges. C’est un lieu de rencontres exceptionnel. »
La chercheuse peut ainsi étudier sur place la centaine de fresques de son corpus. « On pourrait s’attendre à plus, Rome étant alors le centre de production et de diffusion des arts, mais des fresques ont été détruites ou encore mises en musée. »

Être sur place lui permet aussi de ressentir les choses. « On a peu de témoignages sur la perception des œuvres par les spectateurs de l’époque. Mais ma perception, remise en contexte, me permet d’émettre des hypothèses. »

Après trois ans de recherche, Roxanne Loos va bientôt entamer la rédaction de sa thèse qu’elle aimerait en partie réaliser à… Rome. 
(QC)