À propos de l’écriture inclusive…

Publié le 05 décembre 2017

Michel Francard, professeur émérite de la Faculté de philosophie, arts et lettres de l’UCL, éminent linguiste, chroniqueur au journal Le Soir, livre son point de vue sur l’écriture inclusive.

Rappel utile

L’écriture inclusive, comme le précise le Manuel d’écriture inclusive (2017)  [http://www.ecriture‐inclusive.fr/], désigne « l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentations des deux sexes. » Il s’agit d’une vision « inclusive » de la langue, accordant une place au féminin souvent oblitéré en français par le principe « le masculin l’emporte sur le féminin ».

Cette présence explicite du féminin peut se traduire à l’écrit de trois manières différentes.
1. L’accord en genre des noms de métiers et de fonctions : l’ingénieure, la doyenne, la promotrice.

2. Le recours à des formulations qui évitent de considérer le nom masculin comme « englobant le féminin » : à « droits de l’Homme » on préférera « droits de la personne ».

3. Le recours à des formulations qui évitent de considérer le masculin comme « générique » ou « neutre » (ce qu’il n’est pas, d’un point de vue grammatical). Pour y parvenir, on peut
3.1− mentionner explicitement les équivalents féminins des formes masculines : les enseignantes et les enseignants, les étudiantes et les étudiants, bonjour à toutes et à tous, etc. ;
3.2− privilégier des formes épicènes : un ou une artiste, un ou une pilote, etc. ;
3.3− privilégier l’accord grammatical de proximité plutôt que l’accord qui fait primer le masculin sur le féminin : des hommes et des femmes pressées ;
3.4− employer à l’écrit le point milieu (ou point médian). Il s’agit du signe graphique [∙], qui vient s’intercaler en finale du mot, entre les marques du masculin et du féminin (éventuellement du pluriel). D’où des graphies comme celle‐ci : tou∙te∙s les traducteur∙rice∙s sont invité∙e∙s au repas.

Commentaires

1. Les pratiques listées plus haut, à la seule exception du point milieu, sont d’ores et déjà d’application ou sont admises, y compris dans les meilleures grammaires. L’UCL, en choisissant l’écriture inclusive, ne heurte donc aucune recommandation officielle : au contraire, elle se conforme aux prescriptions officielles existantes.

2. Le seul point qui fasse débat est celui du point milieu, pratique trop récente pour pouvoir faire l’objet d’une évaluation du point de vue de la réaction des usagers. Il a été refusé par l’Académie française et par le Premier ministre français, mais de nombreuses autres prises de position, émanant de spécialistes de la langue, sont bien plus nuancées.

3. L’écriture inclusive, en ce compris l’usage du point médian, est donc loin d’être un « péril mortel » pour la langue française ou une « faute grave » à l’encontre de celle‐ci. Mais elle se démarque d’une tradition grammaticale « sexiste », à remettre en question dans une société qui refuse de minoriser les femmes. Il y a là un choix idéologique qui ne peut être confondu avec des prescriptions grammaticales.

4. Toute personne que rebute l’emploi du point milieu dispose d’autres procédés pour exprimer l’équivalent féminin (voir ci‐dessus). Il est des contextes où, à l’écrit, cet usage peut s’avérer très pertinent. Lorsque l’UCL emploie dans un message « Mesdames et Messieurs les Professeur∙e∙s », elle évite, grâce au point milieu, une formulation bien plus lourde (Mesdames les Professeures, Messieurs les Professeurs) qui est bien sûr tout aussi acceptable à l’écrit – et qui serait celle employée à l’oral. Elle évite également le désuet « Mesdames et Messieurs les Professeurs », qui va à l’encontre du décret sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions.

5. La langue française, comme toute langue vivante, change pour mieux répondre aux besoins des francophones. Celui d’une plus grande visibilité des femmes dans le monde actuel me semble légitime. Il me paraît donc souhaitable que la langue s’y adapte, suivant des modalités à définir, dont celles de l’écriture inclusive.

Prof. Michel Francard
24 novembre 2017