À quoi sert la littérature ?

LOUVAINS

À quoi sert la littérature ? ‘Dépasser la mort. L’ agir de la littérature’ publié chez Actes Sud a suscité l’étincelle. Son auteure, Myriam Watthee-Delmotte, Sophie Klimis (Université Saint-Louis - Bruxelles) et Mélanie Godin (Les Midis de la Poésie) déclarent leur flamme.

« Ne pas être seul face à l'effroyable »

« La littérature se tient là toujours où il est nécessaire qu’une voix se lève. » De l’Antiquité au XVIIe siècle, explique Myriam Watthee-Delmotte, professeure à l’UCLouvain, « la littérature a pour fonction d’enseigner, car les écrivains sont à la solde des princes, de l’ordre. Ensuite ils prennent de l’indépendance et revendiquent le rôle d’émouvoir, ce qui s’affirme avec le Romantisme, dont dépend toujours la conception actuelle de l’écrivain. » Éduquer ou émouvoir ? La littérature, aujourd’hui, éduque en émouvant. C’est ‘l’utilité de l’inutile’ chère à Nuccio Ordine.

« La littérature », poursuit Myriam Watthee-Delmotte, « joue un rôle actif dans la constitution de la mémoire collective (éloges funèbres, héroïsations...). Mais elle peut aussi prendre une position complémentaire en proposant un territoire pour l’intériorité, les subjectivités. » Pour l’auteure de ‘Dépasser la mort’, la littérature joue un rôle bienfaisant en tentant d’apprivoiser la douleur et en prenant en charge les émotions impossibles à déployer en d’autres lieux. Elle peut donner un exutoire à ce qui est occulté dans la honte (les remords, les hantises) et exprimer le besoin de résilience. Elle peut aussi faire entendre l’inavouable, comme le besoin de se délester du poids excessif des morts.

Les lecteurs peuvent ainsi constituer des communautés virtuelles de valeurs et d’affects partagés. « La littérature », conclut Myriam Watthee-Delmotte, « nous offre de ne pas être seuls face à l’effroyable, de donner du sens à ce qui nous frappe de stupeur, de construire nos identités mémorielles et affectives. »

> Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte, 272 p., Actes Sud Littérature

« La poésie ne sert à rien. Elle est essentielle »

« La poésie ne sert à rien en soi et elle est pourtant essentielle. Pour le langage. Pour le sens de l’existence. Elle nous transporte. Nous élève », affirme Mélanie Godin. Pour la directrice des Midis de la Poésie, l’intérêt pour la poésie croît, mais sous forme plurielle. « Les auteur·rices qui viennent aux Midis ne sont pas tous·tes poètes·ses, mais ils et elles sont tous·tes contaminé·es par le virus. Et le public aussi. » Yannick Haenel avait intitulé sa conférence : ‘J’écris de la poésie mais sous forme de roman’, ajoutant « quand j'existe, c'est que de la poésie m'est arrivée ». « Cette phrase », poursuit Mélanie Godin, « résume bien la philosophie des Midis, faire en sorte que de la poésie arrive dans la vie des personnes qui viennent à nous. »

Des ateliers d’écriture poétique sont organisés avec les jeunes et une personne est dédiée à rencontrer les étudiants, les membres d’associations, leur parler de poésie, leur lire de la poésie, les faire écrire de la poésie. Dans ‘Poésie, art de l'insurrection’, l'auteur américain Lawrence Ferlinghetti déclare : « La poésie ne vaut rien et par conséquent, elle n'a pas de prix. La poésie est le parfum de la résistance ». Pour la directrice des Midis, « la poésie aide les gens en lutte, et il y en a de plus en plus ».

Si la poésie peut sembler au premier abord moins accessible que la littérature, « elle n’est pas un luxe », insiste Mélanie Godin qui cite Jeannette Winterson (‘Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?’) : « La fiction et la poésie sont des médicaments, des remèdes. Elles guérissent l’entaille pratiquée par la réalité sur l’imagination ».

> www.midisdelapoesie.be

Ouvrir le champs des possibles

Professeure de philosophie à l’USL-B, spécialiste de la réappropriation de l’Antiquité par les penseurs contemporains, Sophie Klimis évoque les épopées d’Homère, considérées comme la plus ancienne ‘littérature’ de l’Occident : dans l’Odyssée, Ulysse, accueilli à la cour du Roi des Phéaciens, déclare que rien n’est plus beau que d’écouter ensemble l’aède* lors d’un banquet. « L’accent est mis sur le partage émotionnel et cognitif d’une expérience singulière : la possibilité, grâce à la parole poétique, de transfigurer la fugacité et le non-sens qui caractérisent la vie humaine. De plus, comme le souligne le philosophe Cornelius Castoriadis, il n’y a pas d’espoir eschatologique. Autrement dit, l’épopée semble nous dire que ‘la vie ne vaut rien et la mort non plus’. Comment dès lors comprendre Ulysse ? Seul le poème, en préservant la mémoire du passé et en permettant la reconnaissance de la commune finitude dans la beauté, offre un rempart à ce non-sens généralisé. Rien ne vaut la vie, si elle est une fête de poésie. »

Aujourd’hui, la littérature est devenue une affaire individuelle. « À l’heure où l’on s’étale sur les réseaux sociaux, la littérature peut servir à cultiver sa vie intérieure. Elle peut magnifier notre expérience, ouvrir le champ des possibles, et ce faisant, nous transformer. » La philosophe Martha Nussbaum ne dit-elle pas que la littérature contribue à développer l’empathie ? « Mais il est important de préserver aussi son aspect collectif », souligne Sophie Klimis, « comme en Grèce où tout le monde connaît les grands poètes contemporains, car ils ont été mis en chansons. » Le succès du Slam est-il le signe d’une redécouverte de la dimension orale et sociale de la littérature ?

*Aède : poète-chanteur qui récitait les épopées dans la Grèce antique

Dominique Hoebeke
Cheffe info UCLouvain

    Article paru dans le Louvain[s] de juin-juillet-août 2019