Brexit : l'université se mobilise

LOUVAINS

Que se passera-t-il le 31 octobre ? Le Brexit sera-t-il négocié ? Dans les universités aussi, l’incertitude est de mise. Pour autant, l’UCLouvain ne reste pas inactive. Côté enseignement, l’université financera, notamment, les bourses Erasmus+ en 2019-2020 si nécessaire. Côté recherche, beaucoup de questions sont sur la table mais la plus importante concerne la perte éventuelle d’un partenaire de recherche qui est un moteur de la dynamique scientifique.

« Le Royaume-Uni est notre troisième partenaire de recherche »

« Nous sommes déterminés à ne pas nous laisser abattre. L’UCLouvain a mis en place une Task force afin de compenser autant que possible les effets négatifs d’un éventuel Brexit sans deal », rassure Dana Samson. La prorectrice en charge de l’international rappelle que le Royaume-Uni est le 3e partenaire de recherche de l’UCLouvain. « Tant les étudiant·es que les chercheur·es sont demandeur·es de mobilité et d’échanges avec ce partenaire important qui offre un cadre scientifique très stimulant. »

Compenser l'incertitude

Faute d’accord le 31 mars dernier et le Conseil européen ayant accepté un report de l’échéance au 31 octobre 2019, les universités compensent l’incertitude suscitée par la transition. Exemple : les étudiant·es doivent choisir leur destination de mobilité internationale un an à l’avance. Or un échange au sein de l’Union européenne assure une bourse plus généreuse qu’un séjour en dehors de l’Union… Du coup, vu le doute qui plane sur le maintien du Royaume-Uni dans le programme Erasmus+, l’UCLouvain s’est engagée à maintenir pour 2019-2020, si nécessaire, les bourses au niveau actuel. De son côté, le Conseil des recteurs (CRef) a décidé de ne pas demander de droits majorés aux étudiant·es britanniques.

La Task force de l’UCLouvain suit de près les dispositions prises au Royaume-Uni et en Belgique pour faire face à l’éventualité d’un no deal.

Mal armés

La principale crainte de la prorectrice à l’international : « Si le Royaume-Uni ne participe plus au prochain programme de financement de la recherche Horizon Europe, les collaborations de recherche ne seront plus possibles qu’à travers des accords bilatéraux entre partenaires des deux pays », souligne Dana Samson. « Étant donné le contexte global de définancement des universités francophones de Belgique et les moyens limités du FNRS, nous aurons beaucoup moins de marge de manoeuvre pour pallier le manque de financement européen que la France ou l’Allemagne ». Par ailleurs, Jean-Christophe Renauld, prorecteur à la recherche, s’inquiète du fait que « le Royaume-Uni était l’un des plus fervents défenseurs de la recherche au niveau du budget européen et de son évaluation sur base de l’excellence scientifique. Le retrait de ce pays risque de fragiliser la position de la recherche dans l’ensemble du budget européen et de renforcer la répartition des moyens sur base de critères géopolitiques plutôt que scientifiques. » En attendant, l’UCLouvain se mobilise avec ses partenaires au sein de réseaux comme The Guild (voir encadré ci-dessous) et le Conseil des recteurs pour faire valoir le point de vue des universités dans la crise du Brexit.

Dominique Hoebeke

    Des cerveaux par-delà les frontières

    The Guild, qui réunit les meilleures universités de recherche européennes, dont l’UCLouvain, rappelle que la réussite des universités européennes dépend de leur capacité à faire circuler librement les idées par l’intermédiaire des chercheur·es, des étudiant·es et des diplômé·es. L’association demande que l’on investisse dans les programmes-cadres de l’UE pour soutenir la recherche en Europe, y compris au Royaume-Uni.
    > https://www.the-guild.eu/

    « Les étudiant·es qui partent en septembre sont couverts »

    Le mot d'ordre aujourd'hui, c'est business as usual. Mais l’inquiétude est bien là. Les étudiant·es semblent déjà intégrer que le Royaume-Uni ne fera plus partie de la carte et ils préfèrent se tourner vers l'Irlande ou l'Australie. « Ce n'est pas notre souhait. Ce serait une vraie perte », souligne Stéphanie Francq, responsable académique de la mobilité internationale étudiante à la Faculté de droit de l'UCLouvain. Chaque année, près de 160 étudiant·es sur les 500 partent et environ 15 optent pour le Royaume-Uni. Les partenaires de l'université ont aussi écrit pour faire part de leur souhait de maintenir les relations quoiqu'il advienne. « Le recteur a d'ailleurs pris les devants en assurant que l'UCLouvain prendrait en charge les bourses Erasmus. Ce serait traumatisant pour tout le monde que cela s'arrête. Erasmus a un effet égalisateur entre tous les étudiant·es, en offrant une petite bourse tous les mois en plus de la logistique et de la mise en réseau des jeunes. »

    Une politique britannique généreuse ?

    C'est du côté financier que le doute est le plus grand. D'une manière ou d'une autre, ces échanges ont un coût. Avec le Brexit, l'Europe ne continuera pas à sponsoriser les échanges côté britannique. Stéphanie Francq projette trois cas de figure possibles. En cas de Brexit négocié, un volet pourrait concerner les Erasmus « mais ça ne se fera pas sans peine parce qu'alors le Royaume-Uni devra continuer à payer. » Le cas échéant, les Britanniques pourraient au moins décider de mener une politique qui resterait accueillante, notamment en continuant à exonérer les Belges des droits d'inscription qui sont beaucoup plus onéreux. « Mais si rien ne se fait, les institutions devront elles-mêmes affecter une part de leur budget à ces échanges, en s'accordant sur le fait que les droits d'inscription ne doivent pas être payés de part et d'autre. C’est ce qui se fait aujourd'hui avec nos étudiant·es qui partent aux États-Unis. La Suisse, par exemple, sponsorise ses étudiant·es qui partent mais aussi ceux·elles qu'elle accueille, hors programme européen. Ils se montrent généreux mais je doute que le Royaume-Uni fasse de même. En attendant, les étudiant·es qui partent en septembre sont couverts par le financement européen quoiqu'il arrive en octobre. »

    Catherine Ernens

    « On va au-devant de difficultés administratives »

    Toute la communauté scientifique internationale est inquiète. Les recherches avec les Britanniques sont importantes, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Le Brexit dur, sans accord avec l'Europe, est plus que jamais redouté par les deux parties. « La plupart des chercheur·es étranger·es qui vivent en territoire britannique pourraient avoir plus de mal à garder des liens avec leur laboratoire et leurs collègues dans leur pays d'origine. Ils seront tentés de revenir sur le continent. Cela commence déjà à se manifester », relève Jean-Luc Balligand, professeur à l'Institut de recherche expérimentale et clinique (IREC). D'autre part, certain·es au Royaume-Uni ont déjà laissé sous-entendre qu'en cas de Brexit dur, ce pays n'accepterait pas de payer ses ‘dettes’ vis-à-vis de l'Europe. « Dans ce cas, la plupart des instruments de financement européens ne seraient plus accessibles aux chercheur·es britanniques. Peu de partenaires européens seraient enclins à investir dans une collaboration avec eux. Par conséquent, cela nous couperait d'une force de recherche importante et handicaperait toute une série de collaborations que nous avons déjà. »

    Des échanges problématiques

    Jean-Luc Balligand coordonne un projet européen H2020, Beta-3_LVH, dont Oxford est un proche partenaire. Il pointe, en ce qui le concerne, des difficultés plus spécifiques encore. En cas de no deal, l’Angleterre pourrait ne plus se sentir liée par les mêmes réglementations que celles du continent. « Cela peut poser problème concernant l'échange de données même anonymisées. Si l'Angleterre ne se sent plus liée par le règlement général de protection des données, cela pourrait créer des difficultés pour échanger nos données cliniques. Dans ce cas, il faudrait transférer la collaboration vers un autre laboratoire sur le continent. Même si c'est théorique à ce stade, les Britanniques pourraient par exemple décider de privilégier désormais les collaborations avec l'Amérique du Nord plutôt que l'Europe. » L'espoir, c'est que le Royaume-Uni adopte une position comme celle de la Suisse ou Israël qui ont accès aux instruments de financement de la recherche de la Commission européenne, moyennant des contributions financières. « Nos partenaires à Oxford sont rassurants. Je ne suis pas inquiet de ce côté-là. Indépendamment des subsides de la Commission européenne, il existe d'autres outils financiers provenant du mécénat, très actif au Royaume-Uni. Mais on doit se préparer à des difficultés administratives. » C.E.

    “The beauty of the EU is its long-term view”

    Brazilian biologist Dr. Tania Lima is Director of Global Engagement at King’s College London, a role to which she brings experience in international collaboration in genomics, bioinformatics, and cancer research. Dr. Lima believes international problems are best solved by international cooperation.

    What are the challenges of an orderly Brexit ?

    Tania Lima: I believe most UK universities would prefer to stay in the EU, so if we leave, we must have a deal. Our networks in Europe took time to build and any barrier to our participation in them would be very detrimental to us. We want to remain in Erasmus – staff and student mobility is a priority for King’s. The UK’s enabling environment attracts the best staff, faculty, and students; we risk having less to offer in the future. We hope a deal will address our main concerns, so we and our partners can find ways to work together.

    And ‘no deal’?

    T.L.: Without a deal, we lose the legal frameworks we now rely on. We will leave Erasmus, and there will be great uncertainty about mutual recognition of qualifications. Supply chains, employment status, pensions, and student immigration status will all be tossed up in the air. I can’t imagine what it would be like sitting at my desk on November first. It will take a great deal of work to recover from a no-deal exit. Much of our current way of working may be lost forever.

    What does Brexit mean for international cooperation ?

    T.L.: The beauty of the EU is its long-term view; you know a programme will be there for ten years, a reliable, consistent funding source – particularly ERC and other programmes that enable mobility and exchange of best practices. These foster the high-quality multinational research essential to addressing global problems. If cooperation and access to funding become harder, academics will have to assess the situation carefully. Can the UK provide an enabling environment? If not, they will leave, and be welcomed by other institutions across Europe. The UK currently punch above our weight regarding research output in part because of participation in international programmes. That won’t stop, but we have already seen the number of grants with UK academics as coordinator decrease, and even the number of projects to which we are invited at all.

    Will Brexit affect funding ?

    T.L.: Each of the UK’s 106 universities is different. For King's, it varies by faculty and department from 2% to 40%, with an average of about 18%. Some UK universities get as much as 70% EU funding.

    Could Brexit offer opportunities ?

    T.L.: We have been asking ourselves that question, to see a crisis is as an opportunity, however unwelcome. We will have to be more fl exible, put more resources towards relationships that would have come more naturally before. Will we have more global opportunities? I don’t think so. Problems are global, so we already think globally. There won’t be more opportunities in the US, Canada, or China just because of Brexit.

    Tadzio Koelb
    Freelance journalist

    Contribution européenne par université (en euro) (2014-mai 2018)

      Le King's college London fait partie du consortium qui a signé une déclaration d'intention pour former une alliance européenne avec l'UCLouvain, l'Université de Paris, l'Université d'Oslo, l'Université d'Aarhus, l'Université d'Humboldt à Berlin et l'Université de Lisbonne.

        Article paru dans le Louvain[s] de septembre-octobre-novembre 2019