10 ans d'artistes en résidence à l'UCL

LOUVAINS

La culture, levier d'émancipation éthique, intellectuelle, morale

Dix ans déjà que l’UCL accueille des artistes en résidence, forte d’une conviction : l’université doit être cet espace ouvert où chercheurs, enseignants et étudiants peuvent nourrir le travail des artistes et être enrichis en retour par leur imaginaire et leur vision du monde.

« La culture doit interroger la recherche, l’enseignement et la vision que l’on a de la société », affirme Gabriel Ringlet, initiateur, avec le recteur Marcel Crochet (1995-2004), du projet ‘artistes en résidence’. Depuis dix ans, l’UCL a mis sur pied une politique culturelle qui entend inscrire la culture en général et l’art en particulier dans le cursus universitaire. Son atout ? Un séminaire ‘Artiste en résidence’ qui a permis à des centaines d’étudiants de la mineure en culture et création de travailler avec des artistes de tous horizons et dans toutes les disciplines : musique, théâtre, cinéma, gravure, architecture, urbanisme, etc.

Partage de savoirs et de questions, dialogue et circulation d'idées, respect des différences et ouverture aux diversités, la culture à l’université doit être située, plus que jamais, dans une perspective non de consommation passive mais d'invention et de création exigeante (grâce, entre autres, aux résidences d’artistes).

L’enjeu fondamental est de renouer avec une des idées fortes des Lumières, à savoir que la culture peut constituer un des principaux leviers de l'émancipation, de l'autonomie et du progrès, non seulement au niveau intellectuel, mais aussi sur le plan de l'éthique et de la morale.

    François Bon, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Michèle Anne De Mey et Gregory Grosjean, Michel Desvigne, Bernard Foccroulle et Fabrizio Cassol, Michel François, Catherine Keun, Marie Le Mounier et Beat Streuli, Wajdi Mouawad, Pietro Pizzuti, Pierre-Paul Renders, Françoise Schein, François Schuiten sont ou ont été artistes en résidence de l’UCL.

    Photo : 'Utopie', spectacle de Michèle Anne De Mey. La chorégraphe a été artiste en résidence à l’UCL, avec Grégory Grosjean, en 2012-2013.


    « Trop de biens et pas assez d'être »

    Françoise Schein, artiste en résidence 2016-2017, enrôle des étudiants, des habitants, des citoyens, le CPAS et les Restos du Coeur de Saint-Gilles à Bruxelles pour un grand banquet.

    Parlez-nous du projet artistique que vous menez avec les étudiants.
    « Nous créons une collection de petites oeuvres autour de deux notions qui sont au coeur de mon travail : les grandes découvertes et les droits fondamentaux. En pratique, il s’agit d’assiettes en porcelaine. En clôture du projet, elles seront exposées et utilisées lors d’un grand banquet sur l’un des campus de l’université. »

    Votre atelier se veut à la fois très ouvert et citoyen.
    « Ces étudiants sont appelés à devenir des créateurs, mais aussi des médiateurs et des ambassadeurs du projet. Ils créeront une centaine d’assiettes puis initieront à leur tour d’autres participants : des étudiants et des habitants de Louvain-la-Neuve, des membres du personnel, des personnes précarisées, des étudiants de la Faculté d’Architecture, LOCI Saint-Gilles. Ces derniers travailleront à leur tour avec les citoyens, le CPAS et les Restos du Coeur de la commune bruxelloise. »

    Comment les étudiants appréhendent-ils ce travail de création ?
    « Ils ont éprouvé beaucoup de difficultés au début. Les étudiants universitaires ne visualisent pas facilement les choses, ils privilégient le texte écrit. Comment figurer une idée, transformer une pensée en une image simple et lisible par tous ?
    L’autre défi est celui de la liberté. Les étudiants doivent oublier les crédits à obtenir pour s’engager tout entiers dans une pratique artistique. Le séminaire ‘Artiste en résidence’ est un espace d’invention et de création qui nécessite de sortir du cadre. »

    Que peut apporter un.e artiste à une institution universitaire ?
    « L’artiste est un créateur de liens. Il relie des disciplines diverses telles que la médecine, la sociologie, l’architecture, la communication, les neurosciences, autour d’un projet commun. Cette transgression des frontières peut être très précieuse pour l’université.
    L’artiste a aussi pour vocation de donner faim aux étudiants et de les ouvrir à quelque chose de plus grand. Nos étudiants vivent dans une société qui a atteint un niveau de bien-être inédit. C’est une chance qu’ils ne mesurent pas et en même temps, un écueil. Nous sommes encombrés par tant de choses inutiles. Il y a trop de biens et pas assez d’être. Et la culture, c’est l’être. L’essentiel, c’est le vivre ensemble. Selon moi, un projet artistique est bon quand il va dans le sens du bien. C’est ce que j’essaie de transmettre aux étudiants. »

      Françoise Schein inscrit les droits humains sur les parois des cités d’Europe, du Nouveau Monde, du Moyen-Orient. Sa méthodologie participative associe directement les habitants à la production de ses oeuvres. Cette particularité la situe autant dans le monde de l’art et de l’architecture que dans celui de la philosophie.


      « Les résidences d'artistes devraient devenir la règle »

      Bernard Foccroulle, artiste en résidence UCL 2006-2007, plaide pour l’alliance de l’intuition et de la raison, peu présente dans l’enseignement.
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      « Je pense que les artistes peuvent apporter des pratiques et une vision assez différentes, mais complémentaires, de celles portées par l’enseignement et la recherche universitaire », explique Bernard Foccroulle. « D’une part, l’artiste, contrairement au chercheur, est souvent quelqu’un qui travaille de manière individualiste et spécifique. Il n’est pas porté par un laboratoire et rarement par des centres de recherche collectifs. Mais d’autre part, son travail se nourrit d’une sensibilité à notre temps et de ce fait, l’artiste fait partie de ces personnes qui peuvent anticiper une problématique ou l’émergence des enjeux qui apparaissent aujourd’hui. Il me semble que le monde de l’université, qui est appelé à créer un lien entre passé, présent et devenir, a tout intérêt à être en prise avec cette anticipation propre aux artistes. »

      Le directeur du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence pointe la place de l’intuition dans l’enseignement : « Il m’apparaît aussi que, dans le processus de transmission de la connaissance, on a privilégié de manière excessive, dans le monde occidental, les transmissions de nature rationnelle et des formes d’acquisition de savoirs très liées à l’écrit. Le monde artistique utilise souvent d’autres formes de transmission, parfois liées au monde de l’oralité et à des dimensions plus intuitives. L’alliance de l’intuition et de la raison est quelque chose de tout à fait important pour l’équilibre individuel ou collectif. Et c’est sans doute un reproche que l’on peut faire à l’enseignement en général, pas seulement à l’université : celui de ne pas laisser suffisamment de place à cette dimension qui tient à la fois de l’intuition, de l’émotion et, dans une certaine mesure, de l’affectivité. »

      Bernard Foccroulle est convaincu que les résidences d’artistes, à tous les niveaux de l’enseignement et à l’université en particulier, devraient devenir non pas l’exception, mais la règle. « Elles seraient sans doute encore plus bénéfiques pour les artistes, les étudiants et l’institution universitaire si elles pouvaient s’appuyer sur une pratique artistique plus développée de la part des étudiants. Plus ces derniers seront en capacité d’être eux-mêmes acteurs dans un cadre universitaire, que ce soit à travers le théâtre, la danse, les arts visuels, la musique, etc., plus ils seront en mesure de s’approprier le geste d’artistes professionnels et d’établir un dialogue fertile entre l’art, l’enseignement, la recherche. »

      Frédéric Blondeau
      Responsable UCL Culture


      « La culture ? j'attends qu'on dise que c'est le but »

      lsLors de sa résidence (2013-2014), le réalisateur Pierre-Paul Renders a proposé aux étudiants de faire le portrait-vidéo de cinq chercheurs UCL. « Je pensais que le parcours serait enrichissant pour eux mais que le résultat ne serait probablement pas terrible. Or c’est plutôt le contraire qui s’est passé. La ‘chose’ leur a un peu échappé. Il est vrai qu’on les emmène ailleurs, dans un autre mode de pensée. » Il pose un constat un peu désabusé. « Les soi-disant Humanités sont des études plutôt déshumanisantes. Et la soi-disant Université est surtout très ‘spécialisante’. La mineure en culture et création devrait être mieux considérée, voire recommandée par les professeurs. » Durant son atelier, le réalisateur a eu « l’impression de devoir déconstruire des cloisonnements, des réflexes et des mono-fonctionnements acquis durant la scolarité, et cela pour espérer débloquer la créativité, l’imagination de chacun. Au départ, tous les jeunes enfants sont très imaginatifs, mais au terme de la scolarité, seuls les plus doués le restent. C’est comme si seuls les meilleurs sportifs devaient faire du sport ! ».

      La culture ? « Beaucoup clament que c’est important, que c’est plus qu’un luxe ou un vernis. Moi, j’attends qu’on dise que c’est LE but de la société », insiste Pierre-Paul Renders. « La culture au sens large, c’est ce qui crée du lien, ce qui fait de nous des humains. Tout le reste – économie, politique, science… – devrait être à son service. L’université doit le réaffirmer. » D.H.


      S'ouvrir aux surprises

      lsJuliette Delgrange, étudiante en philosophie (UCL) et en dessin (Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles), raconte la première rencontre avec Wajdi Mouawad (résidence 2014-2015). « D'instinct, on se présente dans la perspective d'assister à une sorte cours alors qu’on doit se mettre en position active de création. » Quand cette nouvelle optique d’apprentissage est comprise, cela fonctionne. « Je sais alors que je peux prendre la parole, dire des choses personnelles, prendre part à la collectivité. Mon regard s'ouvre aux surprises, cela me donne la volonté de réaliser les possibles. Autre chose marquante : l'égalité et l'échange continu ressenti entre la personne qui apprend et la personne qui donne. Les rôles sont interchangeables, étudiants et professeurs se confondent, nous sommes tous créateurs », souligne l’étudiante.

      Il n’empêche, la mineure en culture et création n’est pas toujours prise au sérieux, même par les étudiants. « Cela reste un choix ‘exotique’ qui n’est pas toujours légitimé », dit Juliette, avec une pointe de regret. D.H.


      Renforcer les liens entre culture et enseignement supérieur

      lsLouvain[s] : Quel regard portez-vous sur l’accueil d’artistes en résidence au sein de l’université ?
      Alda Greoli : Nous sommes convaincues, avec ma collègue Marie-Martine Schyns, de l’intérêt des résidences d’artistes, quel que soit le niveau d’enseignement. Nous avons initié ce type de dispositif dans l’enseignement fondamental afin d’agir dès le début de la scolarité. Nos objectifs ressortent autant de l’initiation artistique que de la mise en relation avec les autres champs du savoir (pédagogie transversale).

      Certains artistes en résidence constatent qu’ils doivent déconstruire des cloisonnements appris à l’école. Qu’en pensez-vous ?
      A.G. : Ce sentiment me semble compréhensible. La culture, fondement et ciment de nos savoirs, doit favoriser des dynamiques transversales et interdisciplinaires. Comme le dit si bien Edgar Morin, « la culture est ce qui relie les savoirs et les féconde ». Cette réflexion est aussi au coeur du Pacte pour un Enseignement d’Excellence.

      Pourrait-on, dans le futur, envisager des collaborations entre la Ministre de la culture et le Ministre de l’enseignement supérieur ?
      A.G. : Absolument. Notre intention est en effet de renforcer les liens entre culture et enseignement supérieur, tant sur le plan de la réflexion que des projets concrets.

      Alda Greoli, ministre de la culture et de l’enfance.

      Crédits photos : Alexis Haulot