École et bien-être

LOUVAINS

Comment appréhender le harcèlement à l’école ? Réponses avec le Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l'éducation et la formation (GIRSEF) et l’Université de paix.

L'institution scolaire en pleine mutation

« Au début du 20e siècle », explique Evelyne Jadot, doctorante en sociologie à l’UCLouvain, « les équipes éducatives et les institutions scolaires pouvaient s’appuyer sur une série de certitudes à partir desquelles mettre en place un travail de socialisation. » Autrement dit, transmettre à l’élève un certain nombre de normes et de valeurs, de principes de sens et d’action participant à la construction de son identité, de son rapport à l’autre et à la société. Pendant la seconde moitié du 20e siècle, de nombreuses mutations sociétales conduisent à une perte des évidences et des repères établis, particulièrement perceptible dans le cadre scolaire. Des questions de fond s’y posent désormais sur le sens et les finalités du travail éducatif : ‘qu’est-on en droit d’attendre d’une école ou du personnel enseignant ?’, ‘quelles valeurs y défendre ?’ ou encore ‘quels objectifs doivent y être poursuivis ?’.

Dans le cadre du projet ‘Faire société dans un monde incertain : quel rôle pour l’école ?’, Evelyne Jadot s’intéresse à l’expérience de socialisation des élèves du secondaire. Son hypothèse ? « Les établissements scolaires opèrent un travail de reconstruction de sens, de repères et de certitudes propres, en apportant des réponses différentes aux questions qui se posent. L'hypothèse étudiée est donc celle d’une différenciation des projets pédagogiques et éducatifs et par là, des expériences de socialisation sensiblement distinctes. Celles-ci semblent néanmoins se tourner de plus en plus vers l’élève et la prise en compte de ses singularités. »

Le jeune s'investit... quand il participe

Pour Alexandre Castanheira, formateur et animateur à l’Université de Paix, le bien-être d’un élève tient principalement à sa relation avec ses pairs mais aussi au sentiment d’appartenance à l’établissement scolaire qui est le sien. Selon lui, le bien-être du jeune à l’école est d’abord lié à sa vie relationnelle. Il cherche avant tout à intégrer un groupe sur base de critères normatifs qui lui sont propres et calque son comportement sur celui de ses semblables. « Cette dynamique de groupe », explique l’ancien professeur de français, « peut mener à des situations conflictuelles entre plusieurs groupes de pairs ou lorsque l’adolescent·e devient victime d’exclusion voire même de harcèlement. » Alexandre Castanheira insiste donc sur deux points : « Il faut d’une part, que tous les acteurs du monde scolaire (direction, personnel enseignant et éducatif, équipes éducatives extérieures etc.) prennent conscience du phénomène et d’autre part, qu’ils possèdent les outils nécessaires permettant de résoudre les conflits. Ils pourront ainsi améliorer les relations et le bien-être des jeunes impliqués dans ces situations. » Enfin, explique l’animateur et formateur, un jeune se sentira beaucoup plus investi là où sa participation est attendue. En effet, les pédagogies plus ‘expérientielles’ qui permettent à l’élève d’adopter la position d’acteur et d’initiateur au sein de son école, augmentent le sentiment d’appartenance du jeune à l’école et par là, son plaisir à participer. Alexandre en est persuadé : « donner les clés pour apprivoiser et résoudre les conflits auxquels l’élève fait face renforce sa relation avec l’établissement scolaire qui est le sien, avec les adultes qui l’entourent mais améliore aussi la qualité de ses relations avec les autres. »

Une dynamique qui s'installe dans le temps

« Oublions les clichés comme les taches de rousseur ou l’appareil dentaire », explique Chloé Tolmatcheff, chercheuse au GIRSEF sur la question du harcèlement scolaire. Il n’ y a non seulement pas de profil-type de la victime de harcèlement, si ce n’est un moment de fragilité opportun pour le harceleur potentiel, mais il n’existe également aucune caractéristique universelle qui vaudrait pour tous les harceleurs. « Les harceleurs sont, pour la plupart, des enfants comme les autres. Certains ont un tableau global de difficultés variées, d’autres n’ont aucun problème notoire et se servent du harcèlement pour obtenir une certaine autorité dans un groupe. » Chloé précise : « C’est une relation qui se construit et une dynamique qui s’installe dans le temps. » En effet, ces situations sont favorisées et renforcées par l’inactivité ou par la moquerie des témoins, figures importantes dans le processus, qu’il s’agisse du personnel enseignant ou des autres élèves.

Comment endiguer ce phénomène particulièrement important en Fédération Wallonie-Bruxelles par rapport aux chiffres obtenus en Flandre ou dans les autres pays européens ? Chloé teste des pistes de préventions peu explorées comme désamorcer le désengagement moral tant chez le harceleur que chez les témoins ou déconstruire des normes antisociales du groupe. Il n’y a pas de solution ‘clé-sur- porte’, tout est question de contexte et de mise en oeuvre, « il faut développer une boîte à outils dans laquelle les écoles peuvent se servir et prévoir un accompagnement des équipes qui agissent », assure-t-elle.

> Le GIRSEF vient de fêter ses 20 ans : uclouvain.be/girsef
> universitedepaix.org

Natalia Paschenko
Journaliste freelance

Crédit photo : Alexis Haulot

    Article paru dans le Louvain[s] de mars-avril-mai 2019