Faire mieux avec moins

LOUVAINS

Co-fondateur du réseau ENCOS, Thomas Ernst défend, avec Jean-Pierre Raskin (UCL), une électronique durable.

Un objet connecté est comme un iceberg. Prenez un smartphone. Sa taille fi ne et son poids plume nous feraient presque oublier que des ressources considérables sont mobilisées pour le faire fonctionner. Parmi ces ressources, on trouve les métaux les plus rares. Alors que l’on atteindra les 50 milliards d’objets connectés d’ici 2022, il est crucial d’adopter une approche plus durable de nos technologies. Thomas Ernst, directeur scientifique au laboratoire d’électronique (LETI) du CEA Grenoble, croit en la créativité, l’éducation et la collaboration interdisciplinaire. Avec son confrère Jean-Pierre Raskin (UCL), il a fondé ENCOS (European Nanoelectronics Consortium for Sustainability) pour relever un défi : faire mieux avec moins.

Qu’est-ce qui vous a amené à réfléchir au durable ?

Thomas Ernst : Au cours de mon travail d’ingénieur en nanoélectronique, j’ai constaté deux tendances : l’utilisation croissante de matériaux de plus en plus rares et la recherche de l’économie de matière. L’approche durable se diffuse pour des raisons économiques, souvent sans que les chercheurs s’en aperçoivent. Il valait mieux prendre les devants.

Comment est né ENCOS ?

T.E. : Certains collègues partageaient ma réflexion, à savoir que les matières premières représenteraient une contrainte technologique majeure dans les vingt prochaines années et qu’il fallait l’anticiper pour éviter de la subir. L’université de Grenoble Alpes, le CEA-LETI et l’UCL se côtoient depuis plus de vingt ans. Jean-Pierre Raskin et moi travaillons sur des technologies assez similaires, nos sensibilités et nos démarches se rejoignent. Nous avons décidé de mettre en commun nos travaux et d’enclencher une dynamique au niveau européen.

Quel est le sens de votre démarche ?

T.E. : Notre spécifi cité, c’est de travailler sur les composants électroniques eux-mêmes. Nous pensons que la problématique du coût du matériau doit être intégrée le plus tôt possible. Car une fois que les matériaux sont trop avancés dans l’industrie, il est diffi cile de faire marche arrière. Notre objectif est donc de développer des méthodologies qui tiennent compte de paramètres économiques, écologiques et géopolitiques pour orienter les recherches en amont. Le but est de proposer des solutions qui, tout en étant économiquement viables, diminuent l’impact écologique et sociétal.

Par exemple ?

T.E. : Je crois à la conception durable, pour offrir les meilleurs services au coût et à l’impact les plus faibles. Il faut aussi encourager le réparable et le recyclable. L’idéal serait d’entrer dans une économie plus circulaire, mais cela ne se fera pas en un jour. Le changement doit aussi venir des consommateurs, c’est important qu’ils prennent conscience de l’enjeu.

ENCOS entend aussi former les ingénieurs...

T.E. : Un ingénieur est formé pour rechercher la performance. Les questions de ressources, d’éthique ou de géopolitique ne sont pas intégrées dans les labos de recherche. Notre souhait est de former et sensibiliser les nouvelles générations d’ingénieurs et de chercheurs à ces thématiques dans le cadre de projets concrets. ’UCL est déjà très motrice dans ce domaine, via le projet ‘Ingénieux Sud’. À Grenoble, nous avons créé NEED (Nano-Électronique durable pour l’internet des objets), un projet interdisciplinaire financé par l’université Grenoble Alpes et l’Agence Nationale de la Recherche.

Que risquons-nous si rien ne change ?

T.E. : Si l’on ne se pose pas la question de la gestion de nos ressources, elle s’imposera d’elle-même. À court terme, on peut craindre des perturbations de la supply chain, et donc de l’accès des industries européennes aux matériaux les plus rares. À moyen et long terme, l’impact environnemental, l’augmentation de la population et la limitation des ressources pourraient mener à des tensions géopolitiques très fortes. L’enjeu est mondial.

> uclouvain.be/objets-connectes-plus-durables

Interview : Laurent Givron, journaliste freelance
 

    Article paru dans le Louvain[s] de juin-juillet-août 2018